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La langue affranchie

26 juin 2017

Après le succès de La langue rapaillée (dont j’ai parlé dans ce billet), Anne-Marie Beaudoin-Bégin (connue aussi comme l’Insolente linguiste) nous revient avec un nouveau livre intitulé La langue affranchie. Dans celui-là, elle plaide «pour que les Québécoises et les Québécois se réapproprient avec fierté leur langue et cessent, notamment, de craindre des emprunts à l’anglais».

Préface : Matthieu Dugal remercie l’auteure qui nous montre qu’une langue «ça respire, ça transpire, ça rote, ça pète, c’est parfois déglingué, ça capote sa vie, ça radote c’est lyrique, ça rase les pâquerettes (…)», bref que «ça vit».

Prologue – Charlotte est partie… : L’auteure nous présente une agréable allégorie sur l’imposition de règles pour décorer et entretenir une maison, règles qui portent l’héroïne à la quitter…

Introduction : «Une langue n’est pas protégée par sa qualité, mais bien par le fait que les locuteurs continuent à la parler». Les exigences de pureté de la langue entraînent plutôt l’insécurité linguistique. Quand on a trop peur de se tromper, on risque de cesser d’utiliser une langue. «L’insécurité linguistique au Québec met la langue française en danger»…

1. Chaos glorieux et dissonance cognitive : On ne parle pas de la même façon d’une génération à l’autre, d’un territoire à l’autre, selon la situation. «La langue est un chaos glorieux». L’auteure ajoute que les critères qui déterminent si une forme correspond à du «bon» et du «mauvais» français sont en fait des critères sociaux. Elle donne ensuite quelques exemples d’évolution de la langue qui dérangent les puristes.

2. Parlant d’évolution linguistique : L’auteure énonce brièvement les caractéristiques de quatre facteurs qui peuvent influencer l’évolution d’une langue. Elle les présente plus en détail dans les chapitres suivants.

3. Un facteur d’évolution : l’économie linguistique : L’économie linguistique est le facteur qui fait en sorte qu’on cherche à exprimer une idée le plus efficacement possible. C’est par économie qu’on «saute» souvent le «ne» des énoncés négatifs. C’est aussi ce facteur qui est à l’origine de l’élimination des terminaisons latines (c’est en fait un peu plus compliqué, mais l’auteure l’explique clairement). Si les manifestations anciennes de ce facteur ont toutes été intégrées au «bon» français, les plus récentes sont inévitablement considérées comme du «mauvais» français.

4. Un facteur d’évolution : les changements dans le milieu : «Quand on analyse l’histoire de la langue française (et l’histoire d’autres langues également), on s’aperçoit que le développement des moyens de communication est lié de très près à l’évolution linguistique». Plus les moyens de communication s’améliorent, plus les particularités des langues s’estompent. Par exemple, les particularités régionales du français existent encore, que ce soit au Québec ou en France, mais sont bien moins marquées qu’il y a quelques décennies. Il arrive même que des langues différentes en viennent à se ressembler de plus en plus.

5. Un facteur d’évolution : les contacts sociaux : Que ce soit dans un contexte de guerres, de rencontres artistiques ou de mariages princiers, les contacts sociaux contribuent à l’évolution linguistique. L’auteure donne de nombreux exemples à cet effet.

6. Un facteur d’évolution : les interventions humaines : Ces interventions se manifestent entre autres par l’adoption de lois et de règlements encadrant l’usage d’une langue officielle dans un pays. L’influence réelle de ces interventions repose en grande partie sur le niveau d’adhésion de la population à ce genre de réglementation. Il en est de même des décisions d’organismes comme l’Académie française et l’Office québécois de la langue française, qui seront suivies en fonction de leur acceptation. L’intégration de ces décisions à l’enseignement peut aussi contribuer à leur acceptation et à leur adoption rapide.

7. Les nouvelles technologies : évolution, révolution : «On n’a jamais tant écrit». Ceux qui écrivaient beaucoup il y a quelques décennies écrivent encore plus de nos jours et ceux qui n’écrivaient pas le font maintenant sur les médias sociaux. Cette prolétarisation de l’écriture, activité auparavant réservée à une élite, ne fait pas l’affaire de tout le monde. Comme ces nouveaux écrivains utilisent presque toujours le registre familier, ils sont souvent la cible des puristes, ce qui inquiète l’auteure : «En plus d’être vouée à l’échec, la tentative de gérer systématiquement la langue des gens qui utilisent les nouvelles technologies a une conséquence pernicieuse : elle diminue la confiance que ces gens ont en ces autorités langagières». Ces dernières deviennent au mieux des empêcheuses d’écrire et au pire un vecteur d’insécurité linguistique.

8. Déconstruire le franglais : On parle beaucoup du franglais, mais il est plus facile de décrire ce qu’il n’est pas que de décrire ce qu’il est. L’auteure profite de ce chapitre pour définir d’autres concepts dont on abuse souvent, comme celui de la créolisation, et pour présenter certaines réalités, comme celle de l’Acadie, et quelques phénomènes, comme celui de la disparition d’une langue (phénomène qui n’est jamais arrivé à la suite d’emprunts de termes à une autre langue). Et elle conclut : «Le déclin du français, si déclin il y a, n’est pas causé par le franglais ou peu importe comment on appelle cette variante du français. Mais il pourrait bien être causé par la saturation des cris, par la fatigue généralisée causée par la constante condamnation des changements en cours».

9. Alternance de codes et expression artistique : L’auteure montre l’importance de la motivation dans l’apprentissage d’une langue. Elle présente ensuite les nombreux avantages de connaître plus d’une langue.

10. Aménagement linguistique : Face aux menaces que le français subit en Amérique du Nord, il est normal et sain qu’on prenne des mesures pour assurer sa survie. L’auteure recommande les mesures qui font en sorte que les locuteurs se retrouvent «dans les meilleures dispositions» pour parler une langue. Dans ce contexte, l’auteure explique pourquoi la grande majorité des mesures d’aménagement mises en place par la Loi 101 furent excellentes, et pourquoi des mesures qui consistent à jouer à la police de la «qualité» de la langue française sont mauvaises (parce qu’elles ne rendent pas les locuteurs davantage disposés à parler français, bien au contraire).

11. Libérée, délivrée : L’auteure précise qu’elle ne prétend nullement que l’anglais gagne du terrain au Québec (et ailleurs) uniquement en raison des puristes qui font détester le français par ceux qu’ils accusent de «mal» le parler. En effet, tout au long de l’histoire, certaines langues se sont démarquées devenant pendant un temps la «lingua franca», soit une langue utilisée internationalement comme langue commune par des gens de langues maternelles différentes. Ce fut pendant un temps le cas du latin, du français et de l’italien, et c’est celui de l’anglais actuellement.

On attribue souvent la plus grande popularité de l’anglais à sa simplicité. Or, une partie de cette simplicité vient du fait que cette langue est moins normée et moins policée que le français. En plus, on y accepte sans problème le registre familier, alors que celui-ci est constamment critiqué en français, particulièrement au Québec. En effet, l’anglais soigné est aussi sinon plus complexe que le français soigné. Par contre, son usage est réservé à des situations bien précises, n’est pas imposé partout! Dans ce sens, l’auteure conclut que, si nous voulions vraiment rendre l’utilisation du français plus simple, il faudrait accepter davantage l’usage du registre familier et surtout cesser de le critiquer dans toutes les situations.

12. La langue à affranchir : Le français est tellement complexe que jamais un éditeur n’imaginerait publier un livre sans le faire réviser, car même les vedettes du français font des fautes (en fait, même les réviseurs en font). Par contre, il semble selon bien des chroniqueurs (dont les textes sont révisés) qu’il soit inadmissible que des personnes qui publient des statuts sur Facebook en fassent… Si l’auteure aimerait voir le nombre de règles réduites, elle apprécierait surtout qu’on arrête de «culpabiliser les gens qui ne les maîtrisent pas». C’est dans ce sens qu’elle considère que «la langue a besoin d’être affranchie» (ce qui semble expliquer le titre du livre).

13. Se racc’mmoder avec l’évolution linguistique : Les gens sont souvent fascinés par l’origine des expressions populaires qui étaient utilisées par nos aïeuls, que ce soit dans une seule région ou un peu partout sur notre territoire. Pourtant, ce n’est que grâce à la souplesse d’application des règles d’une langue que de telles expressions peuvent voir le jour. Elles sont d’ailleurs souvent disparues en raison de l’application tatillonne des règles du «bon» français, règles qui veilleront à ce que plus jamais de telles expressions n’apparaissent dans notre langue si parfaite… Bref, dans un tel contexte, mieux on connaît notre langue, moins on est en mesure de créer de nouveaux mots ou de nouvelles expressions! Étrange? Non! L’auteure montre bien qu’il s’agit là d’une conséquence et non d’un paradoxe. D’ailleurs, il est beaucoup plus facile de créer des mots et des expressions en anglais, langue plus permissive. En conséquence, les locuteurs francophones empruntent souvent les nouveaux termes anglais face à l’impossibilité pour eux d’en créer dans leur langue. Y a-t-il vraiment des personnes qui pensent qu’il s’agit d’une façon efficace de protéger notre langue?

Conclusion : L’auteure ne vise pas avec son livre à solutionner les problèmes quelle y présente, mais plutôt de proposer des pistes de réflexion et de susciter des changements d’attitude. Elle aimerait par exemple qu’on cesse de rabaisser les autres et la langue qu’ils parlent (notamment parce que «ça n’a jamais donné de bons résultats») et qu’on travaille plutôt à rendre le français plus attirant pour ses locuteurs.

Épilogue – Clémentine ne partira pas : L’auteure revient sur son allégorie du début du livre et raconte des événements qui feront en sorte que Clémentine, elle, ne partira pas et que, qui sait, Charlotte aura peut-être le goût de revenir.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre étonne peut-être moins que le précédent de l’auteure, mais frappe aussi juste. Le message le plus important de ce livre, soit qu’une langue est protégée en premier lieu par le fait que ses locuteurs continuent de la parler (et qu’ils ont encore le goût de le faire), est tellement logique qu’on se demande comment ceux et celles qui prétendent que c’est sa «qualité» (quoique ce verdict puisse signifier) qui la protège réussissent à convaincre qui que ce soit avec leur proposition si illogique. En fait, c’est tout le génie de l’auteure de rendre évidente une thèse qui semblerait à première vue difficile à défendre dans la rectitude linguistique ambiante…

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