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Misère du scientisme en économie

24 juillet 2017

J’ai présenté il y a quelques mois le très peu recommandable livre «Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser» de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Apprenant que quelques économistes atterrés ont pris la peine de répondre à ce pamphlet avec un livre intitulé Misère du scientisme en économie – Retour sur l’affaire Cahuc-Zylberberg, je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas le lire (ah, les doubles négations…)!

Introduction : Une science sans controverses n’est pas une science : Après avoir déploré qu’un livre aussi mauvais que celui de Cahuc et Zylberberg ait autant retenu l’attention des médias, cette introduction présente le contexte ayant amené les auteurs de ce livre à s’attaquer à ses plus importantes grossièretés.

Messieurs Cahuc et Zylberberg découvrent l’épistémologie : Ce qui a le plus étonné André Orléan dans le livre de Cahuc et Zylberberg est la violence du ton. À leurs yeux, les économistes qui ne pensent pas comme eux sont «des adversaires qu’il faut détruire et non pas des collègues qu’il faudrait convaincre». Cela dit, ce texte porte surtout sur la façon qu’ont Cahuc et Zylberberg de définir ce qu’est une science. Il montre clairement les nombreuses contradictions des auteurs à ce sujet ainsi que leur ignorance de ce qui fait vraiment qu’une discipline puisse être ou non une science (épistémologie). Il s’attarde notamment à l’affirmation des auteurs que l’économie «serait devenue une science expérimentale dans le plein sens du terme», affirmation que j’avais aussi attaquée dans le billet que j’ai consacré à ce livre. Comme je l’ai fait, Orléan montre que la méthode expérimentale, même si elle est en croissance (pas difficile, elle était totalement absente dans les années 1960 et 1970!), ne représente qu’une faible proportion (moins de 10 %) des articles publiés dans les revues dites prestigieuses, contredisant ainsi directement l’affirmation centrale du livre de Cahuc et Zylberberg. En plus, ceux-ci ne semblent pas savoir la différence entre des expérimentations naturelles et des expérimentations aléatoires, encore moins savoir interpréter leurs résultats.

Le pluralisme, source de rigueur et de découvertes scientifiques : Agnès Labrousse fait l’éloge du pluralisme en science, surtout en sciences sociales, tout en prenant soin de distinguer ce pluralisme nécessaire à l’avancement des sciences du relativisme (ou postmodernisme) à combattre sans hésitation. Une démonstration impeccable!

Ce qu’expérimenter veut dire : En plus de souligner lui aussi la confusion de Cahuc et Zylberberg sur les caractéristiques d’une expérimentation aléatoire, Arthur Jatteau explique la différence entre une corrélation et une causalité, puis que les résultats d’une expérience n’ont souvent qu’une portée limitée dans le temps et l’espace (ils ne s’appliquent trop souvent qu’à l’endroit et qu’à l’époque où l’expérience a été menée), et ne sont surtout pas automatiquement généralisables (alors que Cahuc et Zylberberg ne se gênent pas pour généraliser les résultats des expériences qui correspondent à leur idéologie).

Défense et illustration de la controverse : le bilan des 35 heures : Anne Eydoux contredit brillamment l’affirmation de Cahuc et Zylberberg que la baisse du nombre d’heures de la semaine de travail normale de 39 à 35 heures par les socialistes vers le tournant du siècle n’aurait entraîné aucune création d’emplois (alors que de nombreuses études estiment qu’il se serait au contraire créé autour de 350 000 emplois). Et oui, nos économistes orthodoxes ont généralisé les résultats d’une étude locale tenue en plus près de la frontière allemande, alors qu’un bon nombre de Français de cette région travaillent en Allemagne et que les lois du travail de cette région ne sont pas identiques à celles en vigueur dans le reste de la France…

Quand la «science» pète les plombs : Michel Husson fournit d’autres exemples d’expérimentations mal interprétés par Cahuc et Zylberberg. Il mentionne entre autres une expérimentation tentant d’évaluer les effets des contrats de nouvelle embauche et de première embauche (concepts adoptés par les lois françaises du travail), avec un modèle où les gains de productivité sont attribués au hasard (!). L’auteur poursuit en cherchant à savoir pourquoi Cahuc et Zylberberg sont si agressifs envers les économistes hétérodoxes (j’apprécie moins ce genre de «psychanalyse», même si l’auteur vise probablement juste…).

Le partage du travail et les frères Bogdanov : Thomas Coutrot s’attaque lui aussi à l’étude utilisée par Cahuc et Zylberberg pour appuyer leur prétention que la baisse du nombre d’heures de la semaine de travail normale de 39 à 35 heures n’aurait pas créé d’emplois. Même si la démonstration est intéressante, il demeure qu’elle est répétitive. Coutrot explique ensuite la virulence des réactions des organisations patronales et de certains économistes orthodoxes comme Cahuc et Zylberberg contre la loi de réduction des heures de travail par le fait que cette loi a démontré qu’une décision démocratique peut apporter plus de bien-être que le laisser-faire et les décisions patronales.

L’économie au premier ordre : Xavier Ragot montre les limites des expérimentations et les précautions qu’on doit prendre pour les interpréter correctement sans généraliser leurs résultats à outrance comme le font Cahuc et Zylberberg. Une autre démonstration intéressante, mais répétitive. Il poursuit en encourageant l’intervention diversifiée des économistes, pas seulement par ceux et celles qui publient dans les revues les plus célèbres (comme le voudraient Cahuc et Zylberberg), mais aussi par les économistes professionnels des banques, des syndicats et des instances gouvernementales (nationales et internationales) pour pouvoir bénéficier des expériences variées de toutes ces personnes.

Et maintenant, la zemmourisation de l’économie : Daniel Schneidermann imagine que, peut-être, qui sait, les deux économistes sérieux que sont Cahuc et Zylberberg ont décidé d’insulter les économistes hétérodoxes uniquement comme stratégie de marketing, pour pouvoir participer à des émissions populaires (et vendre plus de livres) où jamais on n’aurait pensé inviter des économistes austères pour divertir les foules. Ce n’est qu’une supposition, bien sûr…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai hésité à recommander la lecture de ce livre un peu en raison des quelques répétitions qu’il contient et aussi parce que je me demandais s’il fallait se taper le livre de Cahuc et Zylberberg pour bien le comprendre. Finalement, je ne crois pas que ce soit nécessaire, quoique rien ne vous interdit de lire mon compte-rendu de ce livre si le cœur vous en dit! En fait, les textes de ce livre, même s’ils sont écrits en fonction du livre de Cahuc et Zylberberg, peuvent s’appliquer à tout un courant en économie, pas seulement aux deux économistes ici vilipendés. Et, quelque part, j’aurais aimé qu’au moins un des textes aille plus loin et montre que ce sont les hypothèses utilisées par les économistes orthodoxes qui sont une insulte à toute science qui se respecte et dont on devrait se débarrasser! Mais, bon, je comprends que les économistes atterrés militent pour se faire accepter par la profession et surtout par les départements d’économie, et qu’ils n’ont pas intérêt à se mettre à dos le gros des effectifs de la profession. Mais, bon, on peut rêver!

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