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Le cercle vicieux des Médicis

5 août 2017

Luigi Zingales est probablement l’économiste que je trouve le plus intéressant dans le domaine du fonctionnement des entreprises. Comme ce sujet est un peu rébarbatif, je présente rarement les études auxquels il participe. En fait, je ne l’ai fait qu’une fois, pour une étude dans laquelle il se demandait à quoi peut bien servir le secteur financier. Ça, c’était accrocheur, surtout de la part d’un professeur d’université qui enseigne dans le domaine de la finance à l’Université de Chicago! L’étude dont je vais parler cette fois est intitulée Towards a Political Theory of the Firm (Vers une théorie politique de l’entreprise) et analyse le pouvoir des entreprises sur leur marché et sur les politiques qui régissent leurs activités.

Introduction

L’auteur débute son étude en citant une recherche de Global Justice Now qui est arrivée à la conclusion que, parmi les 100 entreprises et gouvernements qui ont les revenus les plus élevés, on trouvait en 2015 beaucoup plus d’entreprises que de pays (69 par rapport à 31). Même si cette comparaison est douteuse (le revenu d’un gouvernement correspond bien plus à la valeur ajoutée de la production d’une entreprise qu’à ses revenus bruts, comme l’a soulevé de façon pertinente l’auteur de ce billet), certaines de ces entreprises sont tellement puissantes qu’elles embauchent des forces de sécurité comparables à celles de certains États, se dotent de services de relations publiques impressionnants, comptent plus d’avocats que bien des gouvernements et dépensent des fortunes pour influencer les décisions des élus (en finançant leurs campagnes électorales, en embauchant des armées de lobbyistes et en versant des pots-de-vin). Les seuls pouvoirs que les États ont en plus des entreprises sont le droit de faire la guerre et d’emprisonner des gens, quoique certaines d’entre elles exercent des pouvoirs semblables en contrôlant des États (lire par exemple le dernier livre d’Alain Deneault De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit ou au moins ce billet).

Les théories économiques dominantes ignorent pourtant ces réalités et continuent à reposer sur les hypothèses qu’aucune entreprise ne peut influencer la réglementation de leurs activités ni les décisions politiques. Une société ne serait qu’un «nœud de contrats» («nexus of contracts») entre différentes parties prenantes, principalement ses actionnaires, sa direction, ses employés, ses clients et ses fournisseurs, rien de plus. Elle n’aurait donc aucun intérêt et donc aucune activité à l’extérieur de ce nœud.

L’évolution historique du pouvoir des entreprises

Il est cocasse d’apprendre que Adam Smith, considéré comme le «père des sciences économiques modernes», avait une vision négative des sociétés publiques (entreprises dont les actions sont négociées à la Bourse), notamment parce qu’elles sont administrées par des gens qui gèrent l’argent des autres et qu’elles profitent de nombreux privilèges accordés par l’État. Déjà à l’époque, certaines sociétés que l’auteur donne en exemple ne se gênaient pas pour «acheter» des avantages aux élus, comme des activités réservées à seulement une ou quelques entreprises (des droits monopolistiques, pourrait-on dire) ou encore la gestion de colonies (l’auteur raconte quelques horreurs à ce sujet, comme des famines ayant tué des millions de personnes, famines dues à l’action ou à l’inaction de ces entreprises).

Vinrent ensuite les «robber barons» (ou requins de la finance) de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, période de l’apogée de l’économie des gagnants qui raflent la mise («winner-take-all economy»), en général à la suite, là encore, de dépenses considérables auprès des élus. Cette époque ayant pris fin grâce à l’adoption de lois pour limiter l’influence des entreprises et ensuite grâce au New Deal, les économistes orthodoxes ont profité de cette accalmie pour développer leur théorie de l’entreprise n’étant qu’un «nœud de contrats» et n’ayant aucune influence sur la réglementation de leurs activités ni sur les décisions politiques les touchant.

La tendance subséquente qui a entraîné une nouvelle distanciation du modèle vertueux des économistes orthodoxes résulte à la fois de la plus grande concentration des entreprises, souvent à la suite de périodes de déréglementations et de vagues de fusions et d’acquisitions. En plus, d’autres méthodes de séduction des politiciens sont apparues en plus des précédentes (financement des campagnes électorales, lobbying et pots-de-vin), comme celle qu’on appelle les portes tournantes (qui consiste à offrir un poste bien payé à un politicien lorsqu’il se retirera de la politique). Cette méthode est idéale pour les entreprises dominantes, car elle ne coûte rien à court terme et n’est accessible qu’aux entreprises les plus solides. En effet, les politiciens doivent avoir confiance en elles pour être certains qu’elles seront toujours en mesure de leur offrir le fameux poste quelques années plus tard…

Le cercle vicieux des Médicis

C’est à ce moment que Zingales compare la situation actuelle des entreprises à celle du contrôle de Florence par les Médicis de la fin du Moyen-Âge jusqu’à quelques siècles plus tard. Il présente ainsi ce cercle vicieux : pour pouvoir influencer les politiciens, les entreprises doivent être puissantes et pour être puissantes, elles doivent influencer les politiciens (on peut aussi remplacer le verbe influencer par contrôler…).

Il explique que les entreprises peuvent prendre deux moyens pour obtenir une position dominante et la protéger sur un marché : par l’innovation ou par l’influence politique. Le problème n’est bien sûr pas quand elles innovent, mais bien quand elles cherchent à influencer les politiciens. Ce problème n’est pas uniquement éthique, mais aussi économique. Une entreprise qui occupe une place dominante par l’innovation (par exemple Blockbuster dans la location de vidéo ou Blackberry dans les téléphones interactifs il y a quelques années) a de fortes probabilités de se faire remplacer par une autre entreprise dominante avec de nouvelles innovations. Ce phénomène de destruction créatrice est sain. Par contre, les entreprises qui comptent garder leur position dominante en contrôlant les politiciens sont dangereuses à la fois sur les plans éthiques et économiques. Le cercle vicieux du type des Médicis (avoir du pouvoir pour influencer et influencer pour avoir du pouvoir) qui est alors en formation doit être combattu et détruit. Les Médicis ont en effet transformé une ville puissante (Florence) en une province peu importante d’un empire étranger (je n’ai pas vérifié cette analyse de l’auteur, mais il semble vrai qu’elle ait perdu en importance à l’époque). L’auteur conclut cette partie ainsi : «Au moins, la période des Médicis a laissé quelques œuvres d’art majeures et de toute beauté à Florence. Je suis loin d’être certain que le capitalisme de marché du XXIe siècle en fera autant».

La croissance du pouvoir des entreprises

– sur leur marché : Au cours des dernières décennies, les entreprises des États-Unis sont devenues de plus en plus grosses, aussi bien en raison de la diminution du rythme de création de nouvelles entreprises que de l’augmentation des activités de fusions et acquisitions, comme mentionné plus tôt. Cette augmentation de la concentration et la baisse de la concurrence qui en a résulté n’ont pas fait augmenter la productivité, mais bien les marges de profits. Elles ont aussi rendu l’entrée de nouvelles entreprises plus difficile, notamment en capturant la réglementation. En plus des manifestations déjà mentionnées du pouvoir accru des entreprises, l’auteur ajoute la baisse de la part des salaires dans la production.

– sur la politique : S’il y a des magnats d’entreprises qui «investissent» dans la politique pour promouvoir une idéologie, la plupart d’entre eux le font uniquement pour améliorer le rendement de leur entreprise ou de leur secteur d’activité, par exemple pour faire modifier une loi (l’auteur donne des exemples particulièrement éloquents et scandaleux, même si légaux…). Il ne faut pas nécessairement rechercher des actes sensationnels pour trouver des traces de ces manœuvres, mais plutôt des résultats, car ces interventions sont souvent souterraines. Ne nous étonnons par exemple pas de l’extension des droits d’auteur l’année précédant la fin des droits d’un personnage ou d’un produit bien connu et populaire (l’auteur donne l’exemple de Mickey Mouse, extension qui n’a pas profité à l’auteur mort depuis longtemps et qui n’a incité personne à innover ou à créer, ce qui est pourtant la justification économique et éthique de l’existence de ces droits…). L’arrêt des procédures pour pratiques monopolistiques contre Google aux États-Unis, mais pas en Europe, malgré des preuves très solides et très bien fondées semble une autre conséquence du pouvoir politique de cette entreprise, dont les employés (y compris ceux de ses sociétés apparentées) ont visité la Maison-Blanche 427 fois entre l’entrée en fonction d’Obama en janvier 2009 et octobre 2015. D’ailleurs, bien des études ont trouvé de fortes corrélations entre les visites des pdg à la Maison-Blanche et une hausse plus élevée de la valeur des actions de leur entreprise dans les deux mois qui ont suivi.

L’auteur poursuit en présentant d’autres exemples d’«investissements» des entreprises en politique, que ce soit par des poursuites judiciaires ou par du lobbying. Il souligne que ces cas gagnent en importance, parallèlement à l’enrichissement des grosses sociétés, à la complexification de la réglementation et aux préjugés des élus en faveur des entreprises. Ce regain en pouvoir rend les craintes d’une reprise du cercle vicieux des Médicis encore plus pertinentes.

Vers une théorie politique de l’entreprise

L’auteur considère important que la voix du milieu des affaires se fasse entendre, tout comme celle des syndicats et d’autres groupes défendant des intérêts de toutes sortes, non seulement pour représenter les intérêts divergents dans la société, mais aussi pour servir de contrepoids au pouvoir étatique. Historiquement, on a assisté à des déséquilibres importants de pouvoir en faveur de l’État ou des entreprises, et aucune de ces situations n’a été heureuse.

Les pouvoirs politiques peuvent provenir de différentes institutions, l’importance de chacune d’entre elles variant selon les situations et les pays. L’auteur mentionne notamment la police et l’armée, les consensus sociaux (qui se manifestent aussi bien dans la rue que lors d’élections), les médias (selon leur niveau de contrôle par des intérêts politiques ou économiques), le mode de scrutin et la réglementation électorale (qui peut permettre ou interdire certains types de financement, d’octrois du statut d’électeur et de formation de circonscriptions électorales), l’idéologie dominante, le système judiciaire (l’auteur cite une étude qui montre le biais croissant de la Cour suprême des États-Unis envers les entreprises entre 1946 et 2011) et le pouvoir économique et politique des entreprises (sur lequel porte cette étude).

Les extrêmes dans la répartition de ces différents pouvoirs entre les institutions politiques et économiques peuvent être représentés par l’URSS de Staline d’un côté et par les républiques dites de bananes carrément contrôlées par des entreprises de l’autre. Il donne ensuite des exemples de partages différents du pouvoir, du régime militaire de l’Égypte, de la mainmise individuelle de Suharto en Indonésie ou de Mugabe au Zimbabwe, à celles quand même moins absolues de Putin en Russie ou de Berlusconi en Italie (et de Trump aux États-Unis?). Ces exemples sont tous discutables, mais ils permettent tout de même de se faire une idée de la grande variété des modèles possibles de répartition du pouvoir entre les institutions politiques et économiques.

Face à ces «modèles» extrêmes, l’auteur favorise, et de loin, le modèle scandinave, auquel celui des États-Unis entre le New Deal et les années 1980 ressemblait passablement (sur ce plan). En effet, ces pays ou époques se caractérisent par des bureaucraties fortes et efficaces, et un secteur privé compétitif. Les facteurs qui ont permis aux États-Unis de bénéficier d’un tel équilibre se sont malheureusement effacés par la suite et le risque que ce pays se transforme en république de bananes s’accentue jour après jour.

Pour éviter ce mauvais sort (pas du tout magique), l’auteur recommande :

  • d’augmenter le niveau de transparence des activités des entreprises;
  • d’améliorer la démocratie interne des entreprises;
  • d’adopter des règles plus sévères pour contrer la pratique des portes tournantes et l’influence des entreprises sur les scientifiques (dont les économistes) gouvernementaux;
  • d’utiliser plus agressivement les mesures d’interdiction des activités monopolistiques;
  • de garantir l’indépendance des médias;
  • de s’assurer de la prise de conscience publique des dangers de la concentration du pouvoir des entreprises.

J’en rajouterais bien quelques-unes portant notamment sur le financement des activités politiques, mais la réalisation de ce programme serait déjà fort positif. L’auteur conclut : «Si la population continue à ignorer les risques associés à la situation actuelle et l’importance de trouver l’équilibre approprié entre le pouvoir des entreprises et des gouvernements, il y a peu d’espoir de pouvoir redresser la situation».

Et alors…

Le sujet de ce billet n’est certainement pas le plus joyeux qui soit et les recommandations de Luigi Zingales les plus progressistes qu’on puisse imaginer, mais qu’un professeur dans le domaine de la finance d’une université comme celle de Chicago en vienne à critiquer le capitalisme de façon aussi véhémente est un événement que je n’ai pas voulu laisser passer! Il met aussi le doigt sur un danger qu’on discute peu ou de façon trop souvent générique (tous des vendus aux entreprises capitalistes!), sans se pencher sur les modifications qu’il faudrait adopter concrètement. On me dira qu’on a qu’à se débarrasser du capitalisme, mais ça, c’est un autre débat!

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2 commentaires leave one →
  1. 8 août 2017 12 h 22 min

    Paradoxalement, l’externalité des entreprises est très capitaliste alors que son fonctionnement interne est plutôt soviétique!

    Direction verticale, membres du parti (actionnaires), planification, rationnement, etc…
    On travaillent tous pour le parti!

    Aimé par 1 personne

  2. 8 août 2017 19 h 38 min

    Faut que j’y pense un petit peu, mais la comparaison est intéressante!

    J'aime

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