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200 000 emplois! (1)

11 août 2017

Les données sur l’emploi continuent de surprendre! En tenant compte des estimations de l’emploi selon l’Enquête sur la population active (EPA) pour le mois de juillet 2017 diffusées il y a une semaine, l’emploi désaisonnalisé aurait augmenté de 197 000 entre le mois de l’élection du parti libéral en avril 2014 et le mois de juillet 2017, ce qui surpasse en rythme d’augmentation de l’emploi la promesse que j’ai jugée totalement irréaliste de créer 250 000 emplois en cinq ans. Compte tenu de cette estimation d’augmentation du nombre d’emplois plus qu’étonnante, je vais tenter de faire le point sur cette situation renversante (je commence à manquer de synonymes!). Comme j’ai l’intention d’analyser cette situation sur plusieurs angles, je vais lui consacrer deux billets.

Les données récentes

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’EPA, je vais les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH) à l’aide des tableaux cansim 282-0089 et 281-0063 de Statistique Canada. En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante (la marge d’erreur à 95 % des estimations de la variation de l’emploi salarié entre les mois de juillet 2016 et 2017 est d’environ 76 000 et de 37 000 entre ce mois et le mois précédent), tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salariés du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Pour minimiser ces différences (il y en a d’autres), j’utilise les données de l’EPA sur les employés, ce qui enlève les travailleurs autonomes des estimations de l’EPA, groupe qui représente la plus grande différence entre les populations considérées par ces deux enquêtes. Malgré cela, il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je dois donc faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de juillet 2011) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

La conception de ce graphique a bien fonctionné dans ses premières années, mais ne semble plus adéquate depuis le début de 2015. En effet, j’avais choisi de faire partir les données de l’EPA (ligne bleue) et de l’EERH (ligne rouge) à 100 en juillet 2011 parce que les deux courbes se suivaient assez bien après la période sous-estimation manifeste des données de l’EPA en début de période. Mais, il est clair que ce choix n’est plus pertinent depuis le début de 2015, car la ligne de l’EPA a surpassé celle de l’EERH au cours de 29 des 31 mois suivants et parfois de beaucoup. Cela peut s’expliquer quand ce type d’écart dure moins d’un an, mais peut moins l’être quand cela est systématique. En plus, ce découplage des deux courbes est survenu au moment du remaniement de l’échantillon de l’EPA (voir le bas de l’encadré jaune vers la fin de cette page), remaniement qui, comme je l’ai expliqué dans ce billet, expliquerait justement la hausse soudaine des estimations de l’emploi selon l’EPA dans la première moitié de 2015, alors que les données de l’EERH montraient plutôt une stabilité de l’emploi. J’ai donc décidé de changer de mois où j’établis à 100 les données de l’EPA et de l’EERH pour le mois d’avril 2015. Et, comme ce billet porte sur l’évolution de l’emploi depuis l’élection du PLQ, j’ai bien sûr choisi de faire partir ce graphique en avril 2014, mois de cette élection.

On peut voir sur ce nouveau graphique que les deux lignes se suivent assez bien d’avril 2015 à mai 2016 et que les deux lignes sont presque aussi souvent en dessous qu’au-dessus de l’autre, ce qui est ce qu’on recherche dans ce genre de graphique. Les données les plus récentes de l’EERH sont toutefois demeurées sous les estimations de l’EPA au cours des neuf derniers mois et semblent bien parties pour rester au-dessous au cours des prochains mois. Cela laisse penser que les estimations de l’EPA sont actuellement trop élevées de quelques dizaines de milliers d’emplois.

Entre l’élection d’avril 2014 et mai 2017, l’emploi salarié désaisonnalisé a augmenté d’environ 89 000 selon l’EERH, mais de 177 000 selon les estimations de l’EPA, soit le double! Notons que, comme l’estimation de l’emploi autonome de l’EPA a diminué de 13 000 entre ces deux mois (avec une marge d’erreur à 95 % de 47 000, ce qui signifie que la probabilité est de 95 % que l’emploi autonome ait varié en fait d’entre -60 000 et +34 000…), les estimations de l’emploi total de l’EPA ont augmenté de 164 000. Ces données nous laissent penser que la hausse de quasiment 200 000 emplois entre avril 2014 et juillet 2017 doit en fait être plus près de 100 000, ce qui demeure tout de même une hausse étonnante dans le contexte actuel de vieillissement de la population, comme nous le verrons dans le prochain billet. Bref, la hausse de 200 000 des estimations de l’EPA résulterait :

  • d’une hausse réelle d’environ 100 000 emplois;
  • du remaniement de l’EPA qui a fait augmenter le niveau des estimations d’environ 40 000 emplois;
  • d’une sous-estimation de l’emploi selon l’EPA en début de période d’environ 20 000 emplois;
  • d’une surestimation de l’emploi selon l’EPA en fin de période (juillet 2017) d’environ 40 000 emplois.

Je tiens à souligner que les calculs ci-haut sont très approximatifs (il ne peut pas en être autrement avec des données aussi variables que celles de l’EPA) et ne visent qu’à fournir des ordres de grandeur de l’importance des facteurs qui peuvent expliquer la hausse des estimations de l’emploi de l’EPA de près de 200 000 emplois entre avril 2014 et juillet 2017.

D’autres aspects de la hausse de 200 000 emplois

Je vais maintenant présenter quatre autres aspects de la hausse des estimations de l’emploi entre avril 2014 et juillet 2017 : l’évolution de l’emploi selon le sexe, celle du taux d’emploi selon les grandes tranches d’âge, la répartition de la hausse par région économique et l’évolution du taux d’emploi (et, tant qu’à y être, du taux de chômage) selon le statut d’immigration. Dans le prochain billet, je présenterai diverses comparaisons pour bien montrer l’impact du vieillissement de la population et surtout les hausses phénoménales des taux d’emploi par tranche d’âge qui furent nécessaires pour que le taux d’emploi global du mois de juillet 2017 se classe au cinquième rang des 499 mois pour lesquelles l’EPA publie des données depuis janvier 1976 (cela m’étonnerait que quelqu’un souligne le 500e mois lors de la parution des données pour le mois d’août!).

– selon le sexe et les grandes tranches d’âge

Le graphique qui suit met à jour celui que j’avais conçu en mars 2016 pour savoir s’il était possible que les données de l’EPA, malgré leur grande variabilité, puissent montrer si les effets des mesures d’austérité du gouvernement avaient touché davantage les femmes que les hommes. Ce graphique illustre l’évolution des estimations désaisonnalisées de l’emploi selon le sexe entre avril 2014 et juillet 2017, selon le tableau cansim 282-0087. Comme le niveau de l’emploi des hommes et des femmes est passablement différent, j’ai fait partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chacune des deux séries par leur niveau d’emploi d’avril 2014) pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Ce graphique indique que les estimations d’emploi de l’EPA ont augmenté beaucoup plus fortement chez les hommes (ligne bleue, hausse de 6,0 %) que chez les femmes (ligne rouge, hausse de 3,7 %) entre avril 2014 et juillet 2017. Cela semble appuyer les observations voulant que la période d’austérité des libéraux ait davantage nui aux femmes, d’autant plus qu’on n’observe aucune hausse de l’estimation de l’emploi chez elles entre juin 2014 et mars 2016, dans la vingtaine de mois suivant l’élection, et ce, malgré la hausse importante de décembre 2014 à avril 2015 due au remaniement de l’échantillon de l’EPA, comme je l’ai expliqué plus tôt. Par contre, la forte hausse de ces estimations de mars à octobre 2016, mois où la courbe des femmes a presque rejoint celle des hommes, vient jeter un doute sur le lien entre la stagnation antérieure et l’austérité libérale. Par contre, le découplage des deux courbes et l’écart important entre la croissance de ces estimations par la suite viennent redonner de la vigueur à cette hypothèse.

En plus, comme je l’ai mentionné dans mon billet de mars 2016, cette différence de croissance de l’emploi à l’avantage des hommes constitue un changement majeur de tendance. En effet, le taux d’emploi des femmes a augmenté de 5,5 points de pourcentage entre 2000 et avril 2014, tandis que celui des hommes diminuait de 2,3 points. Or, ce taux a augmenté de 2,3 points chez les hommes entre avril 2014 et juillet 2017, alors qu’il n’a augmenté que de 0,9 point chez les femmes, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre, lui aussi réalisé avec les données du tableau cansim 282-0087. Ce graphique nous montre aussi que la croissance du taux d’emploi fut la même chez les hommes et les femmes de la tranche d’âge des 25 à 54 ans, mais qu’elle fut beaucoup plus faible chez les femmes que chez les hommes âgés de 15 à 24 ans (hausse de 4,6 points chez les hommes par rapport à une hausse de seulement 1,6 point chez les femmes). Pire, cette croissance fut carrément nulle chez les femmes âgées 55 ans et plus (et tout de même de 1,9 point chez les hommes), alors que c’est dans cette tranche d’âge que ce taux avait le plus augmenté entre avril 2000 et avril 2014, soit de 12,6 points de pourcentage (de 14,1 % à 26,7 %), une hausse de près de 90 %. Ces observations cadreraient avec l’hypothèse que bien plus de femmes que d’hommes auraient pris leur retraite en raison des mesures d’austérité gouvernementales et que les jeunes hommes auraient été plus avantagés que les jeunes femmes par les politiques économiques de ce gouvernement, mais ne la prouvent pas, d’autant plus que les données du tableau cansim 282-0089 (non illustrées) montrent que, au bout du compte, l’emploi dans le secteur public (incluant les réseaux publics de la santé et de l’éducation) a augmenté à un rythme légèrement supérieur à la moyenne (7,5 % par rapport à 4,9 %) au cours de cette période. Une autre donnée étrange!

– par région

Le tableau qui suit, réalisé avec les données du tableau cansim 282-0122, indique le niveau des estimations de l’emploi pour chaque région économique du Québec en juillet 2014 et en juillet 2017, l’écart entre ces deux estimations ainsi que la répartition en pourcentage par région du niveau des estimations de l’emploi et de l’écart. Comme les estimations par région économique ne sont pas désaisonnalisées et sont plutôt des moyennes mobiles de trois mois (par exemple, les estimations publiées pour juillet 2017 sont en fait une moyenne des estimations de mai, juin et juillet 2017), j’ai préféré présenter l’écart entre les estimations des deux mois de juillet 2014 et 2017 que de comparer celles de juillet 2017 à celle d’avril 2014 (qui sont en fait celles de février à avril).

Le principal enseignement de ce tableau est que près de 60 % de la croissance de l’estimation de l’emploi entre juillet 2014 et juillet 2017 pour l’ensemble du Québec se serait réalisée dans la région économique de Montréal, soit dans l’île de Montréal, alors que seulement 23,1 % des emplois étaient occupés par des personnes y habitant en juillet 2014. En fait, selon le tableau cansim 282-0128, 83,4 % (donnée non illustrée) de cette croissance s’est concrétisée dans la région métropolitaine de Montréal qui, elle, regroupait 49,4 % des personnes en emploi en juillet 2014 et 50,8 % en juillet 2017. Cela n’en laisse pas beaucoup pour les autres régions! D’ailleurs, la région économique de Montréal est la seule pour laquelle l’écart de l’estimation de l’emploi (à la hausse ou à la baisse) est supérieur à la marge d’erreur à 95 %.

– selon le statut d’immigration

Les données selon le statut d’immigration sont encore plus étranges. J’ai pensé à regarder ces données en me disant que la forte hausse de l’emploi dans la région de Montréal devait sûrement être accompagnée d’une amélioration de la situation sur le marché du travail de la population immigrante. Malheureusement, l’EPA ne fournit qu’un seul tableau mensuel (en fait, avec des moyennes mobiles de trois mois) avec des estimations par province sur la situation du marché du travail selon le statut d’immigration, soit le tableau cansim 282-0101, qui ne contient même pas de données selon le sexe. On y apprend tout de même que, entre juillet (en fait la moyenne des estimations de mai, juin et juillet) 2014 et 2017 :

  • la population immigrante adulte (âgée de 15 ans et plus) aurait augmenté au Québec de 4,1 % et celle des natifs de 1,4 %, mais que la population immigrante reçue depuis 5 ans et moins aurait diminué de 22 % (!) et même de 44 % hors de la région métropolitaine de Montréal (!!!), alors qu’on parle de mieux répartir cette population dans les différentes régions du Québec; je tiens à souligner que les estimations de la population immigrante ne viennent pas de l’EPA ni directement des recensements, mais d’estimations qu’on appelle intercensitaires (entre les recensements) provenant de la division démographique de Statistique Canada et que, comme elles ne sont pas révisées par la suite, elles présentent parfois des sauts pour justement corriger des estimations antérieures;
  • le taux d’emploi des natifs âgés de 25 à 54 ans aurait augmenté de 2,9 points de pourcentage, mais celui des immigrants de 7,9 points et celui de la population immigrante reçue depuis 5 ans et moins de 11,4 points (!!);
  • le taux de chômage des natifs âgés de 25 à 54 ans aurait diminué de 1,4 point de pourcentage, mais celui des immigrants de 4,2 points et celui de la population immigrante reçue depuis 5 ans et moins de 4,5 points (de 20,5 % à 16,0 %).

Il est clair que ces estimations, dont certaines sont pour le moins étranges, ont sûrement contribué à la hausse de près de 200 000 emplois au Québec entre avril 2014 et juillet 2017. La plus étonnante est celle sur la baisse de la population immigrante reçue depuis cinq ans et moins, baisse qui ne peut que faire augmenter le taux d’emploi moyen de la population totale et faire diminuer leur taux de chômage. Il sera intéressant de suivre plus attentivement ces données au cours des prochains mois.

Et alors…

Ce billet aura permis d’y voir un peu plus clair sur la hausse de près de 200 000 emplois depuis l’élection des libéraux. Je rappelle qu’il n’y a aucune certitude dans les explications de ce billet, mais de très fortes présomptions qui reposent entre autres sur les données de l’EERH, bien plus fiables que celles de l’EPA. Les revirements de tendances du côté de l’emploi des hommes et des femmes, des personnes âgées de 25 à 54 ans, des personnes immigrantes et des personnes habitant l’Île et la région métropolitaine de Montréal ne peuvent que nous faire poser encore plus de questions sur l’origine d’une si forte croissance des estimations de l’emploi. Et, on le verra dans le prochain billet, les questions ne s’arrêtent pas là!

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