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Mélancolie de gauche

14 août 2017

Avec Mélancolie de gauche – La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), Enzo Traverso nous «offre la possibilité de redécouvrir une « tradition cachée », celle de la mélancolie de gauche qui, comme un fil rouge, traverse l’histoire révolutionnaire» et nous «révèle avec vigueur et de manière contre-intuitive toute la charge subversive et libératrice du deuil révolutionnaire».

Introduction : En ce début de XXIe siècle, plus de 20 ans après la chute du communisme, il est plus difficile pour la gauche de se nourrir des expériences passées pour préparer l’avenir. Elle ne rejette toutefois pas ce passé, mais développe une mélancolie qui, «tout en s’engageant dans les luttes du présent, ne se soustrait pas au bilan des défaites accumulées».

1. La mélancolie des vaincus : Les défaites du socialisme depuis deux siècles n’ont pas détruit «ses idées et ses aspirations», mais les ont plutôt «consolidées et légitimées». «Tomber après s’être battu donne au vaincu un sentiment de dignité et peut même renforcer ses convictions». La défaite de 1989 (soit celle de la révolution russe lors de la chute du mur de Berlin, événement que je ne considère pas et n’ai jamais considéré comme une défaite, mais passons) est toutefois d’un autre ordre. Comme elle n’est pas survenue après une bataille, elle ne peut pas engendrer de fierté. Ne reste que la mélancolie (je simplifie). L’auteur présente ensuite la réaction de nombreux socialistes, qu’ils soient auteurs, politiciens ou artistes, face aux défaites. La plupart voyaient en elles des signes précurseurs de la victoire finale. Il poursuit en présentant le même exercice, soit la réaction de nombreux socialistes, cette fois face à la mélancolie et au deuil. Là, le résultat est plus variable.

2. Marxisme et mémoire : L’auteur montre ici l’importance de la mémoire (ou des souvenirs) dans la mélancolie et explique ce qui la distingue de l’histoire. Il applique ensuite le concept de la mémoire au marxisme, exercice difficile d’autant plus que la mémoire du marxisme est en général orientée vers l’avenir (je simplifie encore) et que les citations présentées dans ce chapitre sont nombreuses et très différentes les unes des autres.

3. Images mélancoliques. Le cinéma des révolutions vaincues : Dans ce chapitre, l’auteur présente surtout des films, mais aussi des peintures, inspirées par la gauche. Il y parle aussi bien d’œuvres portant sur les conséquences de la chute du communisme dans l’ex-URSS (ou, peu importe comment on a pu qualifier ce régime politique) et dans les autres pays de l’Europe de l’Est que basées sur des faits historiques, qui se terminent souvent par des défaites de la gauche, défaites aussi annonciatrices de la victoire finale.

4. Spectres du colonialisme : Après avoir présenté brièvement deux «mélancolies postcoloniales» qui opposent les perceptions des anciennes colonies et des anciens colonisateurs, soit la «nostalgie des sociétés coloniales» et la «déception d’une libération ratée», l’auteur aborde dans ce chapitre la difficile relation entre le colonialisme et le marxisme. L’auteur rappelle que les écrits de Marx, même s’il les a nuancés par la suite, étaient au départ marqués par une forme d’eurocentrisme et même de darwinisme social, déconsidérant les peuples de l’extérieur de l’Europe. «Il faudra attendre le XXe siècle pour que le marxisme apprenne à reconnaître les peuples colonisés comme des acteurs politiques (…)», et, encore là, tout dépendant des courants marxistes.

5. La concordance des temps : L’auteur présente dans ce chapitre différents concepts de l’histoire liés à la gauche et surtout au marxisme (concepts que je renonce à résumer; il parle notamment de mémoire, d’historicisme, d’histoire structurale, de remembrance, de remémoration et de termes allemands, espagnols et portugais). Ces concepts reposent en grande partie sur l’œuvre de Walter Benjamin (qui s’est, comme le rappelle l’auteur, suicidé en 1940 pour éviter de se faire rattraper par la Gestapo) et sur les interprétations et développements qu’en a faits Daniel Bensaïd.

Conclusion : «Au fond, la mélancolie est un des affects de l’action révolutionnaire». Par contre, l’auteur rappelle qu’il faut distinguer la mélancolie de la révolte, plus présente avant la chute du mur de Berlin, de la mélancolie de la défaite. Si les deux ne doivent pas être confondues avec la résignation, la deuxième tend plus à étouffer la révolte qu’à la susciter. Mais, elle n’y parvient jamais totalement…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Personnellement, je ne le relierais pas! Cela dit, les personnes davantage attirées que moi par ce type de débats philosophiques (entourant notamment le sens de certains écrits de Marx) ou par certains pans du discours historique peuvent certainement y trouver leur compte. De mon côté, j’avais déjà entendu parler de l’auteur (en fait, de son nom), mais ne le situait pas : maintenant, c’est fait! Par ailleurs, les notes sont en bas de page et le livre est accompagné de nombreuses photos intéressantes. Mon expérience de lecture ne fut donc pas totalement négative!

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2 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    17 août 2017 1 h 22 min

    «L’auteur rappelle que les écrits de Marx, même s’il les a nuancés par la suite, étaient au départ marqués par une forme d’eurocentrisme et même de darwinisme social, déconsidérant les peuples de l’extérieur de l’Europe.». J’ai lu un peu Marx (malheureusement en traduction française). Je suis d’accord avec cet auteur sur ce thème.
    Par contre, je trouve cocasse qu’il utilise le terme «Marxisme», alors que Marx a écrit qu’il n’était pas marxiste puisqu’il combattait les dogmes et les idoles, qu’il biffait régulièrement ce qu’il avait écrit la veille.
    L’auteur utilise un terme très plurivoque «socialisme» pour désigner ce qui s’est produit en Russie lorsque Trotski a envoyé un télégramme à Lénine: «Rentre, nous avons réussi à tout bloquer, nous fermons le télégraphe».
    Chose certaine, la solution de rechange au capitalisme sauvage a été moins mauvaise du côté des différentes interprétations de l’oeuvre de Keynes.Je viens de terminer la lecture du livre de Serge Truffault: «Anatomie d’un désastre…» Nous sommes loin de la 1re phrase du Capital: «Le mode de production capitaliste se présente d’abord comme une immense accumulation de marchandises», même si c’est l’impression que j’ai eue la seule fois où j’ai mis les pieds dans un Club Price. Keynes avait remarqué que la valeur des actions d’entreprises de crème glacée montait les journées de canicule. Truffault nous explique que la vraie vie est ailleurs; des transactions en nanosecondes. Que faire? écrivait Lénine. Le titre était bon. 🙂

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  2. 17 août 2017 6 h 33 min

    « je trouve cocasse qu’il utilise le terme «Marxisme», alors que Marx a écrit qu’il n’était pas marxiste»

    Ce n’est pas parce que Marx n’était pas marxiste qu’il n’y a pas eu de marxistes et qu’il n’y a pas encore de marxisme. De même, Keynes ne se considérait pas keynésien, ce qui n’a pas empêché certains keynésiens, surtout les néo, de dénaturer sa pensée.

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