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Peut-on éviter une autre crise financière?

28 août 2017

Steve Keen est un drôle d’oiseau. Économiste et professeur d’économie à l’Université Kingston de Londres, il est notamment l’auteur d’un des livres d’économie que je conseille le plus souvent (auquel j’ai consacré deux billets), soit L’imposture économique. J’ai aussi suivi son blogue un certain temps, mais ai cessé en raison de la complexité des sujets traités (notamment sur ses modèles économiques en plusieurs dimensions…) et du ton pédant et hargneux qu’il adopte trop souvent. Cela dit, je n’ai pas hésité à réserver son dernier livre intitulé Can we avoid another financial crisis? (Peut-on éviter une autre crise financière?). Il faut dire que son petit format (140 pages) a contribué à ma décision, de même que les commentaires positifs de Yanis Varoufakis (ex-ministre des Finances de la Grèce et critique des compromis acceptés par Alexis Tsípras) et de James K. Galbraith en quatrième de couverture!

1. Du triomphe à la crise de la discipline économique : Le triomphe du titre fait référence au discours des économistes orthodoxes qui ont annoncé à de nombreuses reprises que la «science» économique avait solutionné le problème des dépressions, et plus spécifiquement à celui de 2003 de Robert Lucas qui a affirmé moins de cinq ans avant la pire crise depuis 1929 que «Le problème crucial de la prévention des crises a été, pour ainsi dire, résolu et cela pour plusieurs décennies». L’auteur explique ensuite comment ces économistes ont pu en arriver à une telle conclusion, en décrivant notamment l’évolution de la théorie économique néoclassique et néokeynésienne, et l’utilisation de modèles ayant peu à voir avec la réalité (comme les modèles d’équilibre général dynamique stochastique ou modèles DSGE, selon l’acronyme anglais, dont j’ai parlé à de nombreuses reprises, entre autres dans ce billet). Même quand les premiers signes de la crise sont apparus, vers la fin 2007 et le début 2008, l’OCDE prévoyait une croissance vigoureuse en Europe et aux États-Unis! Cela n’est pas étonnant quand on sait que les modèles que les économistes utilisaient ne contenaient aucune donnée sur le secteur financier ni sur la dette des ménages, des entreprises et des gouvernements.

Comment des modèles qui reposent sur le retour automatique à l’équilibre et qui nient ainsi la possibilité de crises peuvent-ils prévoir des crises? Ils ne le peuvent bien sûr pas. Si on tient compte des éléments rejetés par ces modèles, comme l’a fait Hyman Minsky (et aussi Keen, en ajoutant certains éléments), on ne peut que conclure que les crises font partie inhérente du fonctionnement du capitalisme (je simplifie ici outrageusement les raisonnements tout à fait rigoureux de Minsky et de Keen). L’auteur conclut ce chapitre avec des remarques plus techniques, contredisant la supposée importance que la macroéconomie soit fondée sur la microéconomie, une fixation commune aux économistes néoclassiques et néokeynésiens, même chez ceux qui rejettent les modèles DSGE.

2. Microéconomie, macroéconomie et complexité : L’auteur développe dans ce chapitre son argumentation sur le fait que la macroéconomie ne peut pas découler de la microéconomie. Notons que cette argumentation reprend, avec moins de détails, celle qu’il avait présentée dans son livre L’imposture économique et que j’ai décrite plus à fond dans ce billet. En gros, il montre que la demande totale ne peut pas être calculée à partir de la somme des demandes individuelles et des demandes pour chacun des marchés de tous les biens et services, chaque changement dans un de ces nombreux marchés influençant la demande dans tous les autres (encore une fois, je simplifie). Il poursuit en montrant notamment que, dans aucune science, les propriétés des agrégats ne peuvent être déterminées par les propriétés de ses composants. Ensuite, il donne un exemple «simple» d’un modèle basé uniquement sur la réalité complexe de la macroéconomie, modèle qui fonctionne beaucoup mieux que ceux beaucoup plus complexes fondés sur la microéconomie.

3. L’accalmie et l’orage : Une des caractéristiques des modèles construits par Keen est qu’ils prévoient que des périodes de modération précèdent des crises (ou une accalmie avant l’orage, comme le mentionne le titre de ce chapitre), conformément aux analyses de Minsky. Ces périodes de modération incitent en effet les consommateurs comme les investisseurs et les prêteurs à prendre toujours plus de risques étant convaincus que la période de modération durera encore très longtemps. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avant la crise débutée en 2007, la période allant du milieu des années 1980 à 2007 ayant été baptisée «La grande modération». Son raisonnement plus spécifique était que la dette privée (celle des ménages et des entreprises) étant très élevée, elle ne pouvait pas augmenter éternellement. Alors, le jour où elle cesserait de seulement augmenter, cela ferait baisser la demande (déjà en faible croissance au cours de la grande modération). Si en plus la dette privée se mettait à diminuer, ce qui arriverait inévitablement un jour, cela ferait encore plus diminuer la demande et ce serait la récession assurée. Il donne des exemples de ce phénomène qui s’est produit avec des effets toutefois différents aux États-Unis, en Australie (son pays d’origine) et au Japon.

4. Le pistolet fumant du crédit : Le lien entre l’évolution du crédit (ou du niveau d’augmentation de la dette privée) et la croissance de l’économie montré à la fin du chapitre précédent aux États-Unis, en Australie et au Japon représente selon l’auteur une preuve irréfutable (le pistolet fumant, ou «smoking gun» du titre de ce chapitre) de l’impact important de la monnaie et du crédit sur la croissance. Il explique ensuite le raisonnement des économistes orthodoxes qui continuent à considérer que le crédit, les banques et la monnaie n’ont aucun impact sur l’économie réelle, et montre (avec force détails) que ce raisonnement ne tient pas la route. Il montre ensuite quels sont les pays les plus vulnérables actuellement en raison du niveau élevé de leur dette privée (soit la dette des ménages et des entreprises, je le rappelle) et de sa croissance récente. La Chine est de loin le pays qui l’inquiète le plus, mais bien d’autres sont vulnérables dont le Canada

5. La politique économique de la dette privée : L’évolution de la dette privée a souvent été le principal facteur expliquant la «bonne» performance économique d’un politicien (et sa bonne réputation dans ce domaine) quand cette dette augmente, entraînant l’injection de sommes énormes dans l’économie (par exemple, quand Clinton était président des États-Unis lors du gonflement de la bulle technologique), ou la «mauvaise» performance d’un autre quand la dette privée cesse d’augmenter, ou pire, se met à diminuer (comme au début de la présidence de Bush fils quand la bulle technologique a éclaté; il a par contre «profité» par la suite du gonflement de la bulle immobilière avant de subir, avec Obama, l’éclatement de cette bulle!).

Non seulement la population se fait alors berner par ces performances dont les dirigeants politiques ne sont pas responsables, mais les économistes orthodoxes qui les conseillent et qui tentent d’expliquer ces revirements à la population contribuent à tromper la population en cherchant ailleurs les causes de revirements qu’ils ne peuvent pas comprendre avec leurs modèles qui rejettent la possibilité que l’évolution de la dette privée puisse avoir le moindre impact sur l’économie. Cela dit, les dirigeants qui ont par exemple fait augmenter les dépenses gouvernementales lors des récessions dues à la stagnation ou à la baisse de la dette privée ont le mérite d’avoir amoindri les effets de ces récessions par rapport aux dirigeants qui se sont empressés d’adopter des mesures d’austérité qui ont empiré la situation. Mais, on retient en général davantage le fait qu’ils étaient au pouvoir lors de la récession… En conséquence, l’ignorance des économistes orthodoxes encourage la réélection de dirigeants incompétents et la défaite des plus compétents (ou moins incompétents…) en la matière.

6. Une conclusion cynique : Pour éviter une autre récession importante dans les pays les plus vulnérables, il faudrait donc faire diminuer la dette privée de façon contrôlée avant qu’un éclatement de bulle le fasse de façon violente. L’auteur considère qu’il y a deux moyens pour atteindre cet objectif assez rapidement, soit le pardon de la dette ou la création de monnaie (l’hélicoptère monétaire). Il favorise finalement le dépôt d’une somme identique créée par la banque centrale directement dans les comptes bancaires des citoyens, avec obligation d’utiliser cette somme en premier lieu pour rembourser des dettes. Il propose en plus une réforme majeure du système financier pour éviter la création de nouvelles bulles de dettes privées (sa proposition est trop complexe pour être résumée ici) et l’établissement d’objectifs de niveau de la dette privée par les banques centrales, objectifs qui s’ajouteraient à ceux qu’elles poursuivent déjà en matière d’inflation et de taux de chômage. Il ne se fait toutefois pas d’idées sur la probabilité que de telles propositions soient adoptées.

L’auteur conclut en répondant «Non» à la question posée par le titre de son livre («Peut-on éviter une autre crise financière?»), justement parce qu’il croit que ses propositions ne seront pas adoptées et que les économistes et les dirigeants vont continuer à ignorer l’impact majeur de la dette privée sur l’économie réelle. Il se permet même de prévoir des récessions (sinon des crises) dans les pays qui ont les dettes privées les plus élevées et les plus en croissance, dont le Canada… En tout cas, on ne pourra pas reprocher à Steve Keen d’être incohérent ni de manquer de confiance en ses analyses!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Malgré les quelques répétitions dans les deux premiers chapitres des concepts présentés bien plus en détail dans son livre L’imposture économique, le reste du livre, pas bien long, fournit de nombreuses données récentes illustrées dans des graphiques éloquents et relativement faciles à comprendre qui permettent de bien visualiser l’importance de la dette privée dans l’instabilité économique du capitalisme. Je n’ai aucune difficulté à considérer favorablement la thèse de l’auteur, ayant moi-même avant de l’avoir lu (et même avant de connaître son existence) abordé l’impact important du mécanisme de la dette privée aux États-Unis, où une trop grande partie de la population maintenait son niveau de consommation en réhypothéquant sa maison en espérant que la valeur de sa maison continuerait toujours à augmenter. Je me disais bien que le jour où ce mécanisme prendrait fin, la demande globale diminuerait non seulement en raison de la disparition de l’apport de l’augmentation des dettes hypothécaires, mais aussi en raison des sommes utilisées pour rembourser ces dettes (quoique, finalement, une partie de ces dettes a été radiée par des saisies immobilières, causant par contre une crise financière!).

Si je considère favorablement sa thèse sur l’importance de la dette privée dans l’instabilité économique, je suis bien moins certain de l’automatisme des conséquences d’une dette privée dépassant un certain seuil et augmentant plus rapidement qu’un certain niveau. On verra bien si les pays qu’il a ainsi identifiés connaîtront vraiment une récession, voire une crise, d’ici 2020. C’est bien possible, mais je contesterai toujours les thèses mécaniques en économie. Oui, ces pays sont vulnérables, et l’analyse de Keen à ce sujet est précieuse, mais vivront-ils tous les mêmes conséquences de cette vulnérabilité? J’en doute… D’ailleurs, Keen a bien montré que les conséquences de telles situations furent bien différentes par le passé au Japon, en Australie et aux États-Unis. J’ai donc de la difficulté à comprendre qu’il ne nuance pas davantage ses prévisions. Ah oui, j’oubliais, les notes sont à la fin, mais comme il n’y en a que sept pages et que le livre est bien léger, cela ne m’a pas trop dérangé. Bref, ce livre est vraiment à lire par toute personne intéressée à prendre connaissance d’une vision bien plus réaliste de l’économie que celle qui est colportée par les économistes orthodoxes.

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4 commentaires leave one →
  1. 28 août 2017 6 h 45 min

    D’autres économistes commencent à considérer la dette privée, notamment dans un rapport récent de la SCHL. Mais, les économistes orthodoxes résistent…

    «L’économiste en chef de la Banque de Montréal, Doug Porter, affirme qu’il ne remet pas en question les conclusions que la hausse du niveau de la dette par rapport au PIB représente un risque pour la croissance économique. Il affirme toutefois être sceptique en ce qui a trait au lien direct entre ce niveau d’endettement et la croissance économique.»

    http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/506627/l-endettement-pourrait-freiner-la-croissance-economique

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  2. 28 août 2017 13 h 02 min

    Dans les années 80, le milieu financier a compris qu’il vallait mieux ouvrir le crédit que de payer les travailleurs de façon équitable.

    Aimé par 1 personne

  3. 28 août 2017 13 h 58 min

    La Chine est un cas intéressant parce que c’est une économie planifiée. Non seulement contrôle-t-elle les gros joueurs mais elle ne compte pas que sur eux comme locomotive. De plus, elle surveille l’impact de sa croissance sur l’économie mondiale, quitte à la modérer pour éviter les effets négatifs. On imagine mal les États-Unis en faire autant

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  4. 28 août 2017 17 h 03 min

    @ Benton

    Je ne suis pas sûr que ce fut un choix, mais plutôt une conséquence : en n’offrant pas de salaires suffisants, le seul moyen d’écouler la production est d’encourager l’endettement. Mais bon, on s’entend que ces deux phénomènes sont liés.

    @ g7gilbert

    De fait, le cas de la Chine est spécial. C’est en fait le pays le plus vulnérable selon les critères de Keen, comme je l’ai écrit dans le billet. Je n’en ai toutefois pas parlé à la fin dans les prévisions de récessions de Keen, car l’analyse des conséquences de sa dette ne peut pas être faite selon les mêmes critères que pour les autres pays. Il demeure que sa situation est préoccupante, car même un petite récession aurait des conséquences mondiales importantes, sans parler des conséquences intérieures…

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