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L’inéducation

4 septembre 2017

Selon Joëlle Tremblay, professeure de philosophie au cégep de Granby, «On manufacture des diplômés comme on le fait de n’importe quelle autre marchandise». En plus d’expliquer comment notre système d’éducation en est arrivé là, elle offre avec son livre L’inéducation – L’industrialisation du système d’éducation au Québec «un plaidoyer passionné pour la défense d’une solide éducation générale qui permette le développement de la pensée critique et la réflexion citoyenne, essentielles à la bonne santé de notre vie démocratique».

Préface : Thomas De Koninck, notamment titulaire de la Chaire de recherche et d’enseignement La philosophie dans le monde actuel, souligne que «ce petit livre ne manque pas de soulever, avec un courage et une lucidité exceptionnels, des questions majeures pour l’avenir du Québec». Il développe ensuite les sept lignes de force qui ressortent du plaidoyer de l’auteure et conclut ainsi : «(…) la raison d’être de l’éducation n’est autre que de donner le plein sens à nos vies, à la hauteur de nos aspirations les plus profondes et, tout simplement, de la dignité humaine».

Introduction : Cette introduction montre l’urgence d’intervenir dans le secteur de l’éducation, et ce, sur de nombreux plans. L’auteure explique ensuite pourquoi elle considère plus juste de parler de l’industrialisation de l’éducation que de sa marchandisation, notamment parce que dans un système industriel, les finalités «sont éclipsées sous des processus purement fonctionnels». Puis, elle précise qu’elle abordera «trois éléments constitutifs du modèle industriel», soit «l’efficacité de l’enseignement, la rationalisation de l’acte éducatif et la vision utilitariste». Finalement, elle présente brièvement le contenu des chapitres qui suivent.

1. Un système d’éducation et le politique : Même si nous évaluons généralement notre système d’éducation soit en termes d’objectifs philosophiques et sociaux, soit en termes économiques, il est important de réaliser que les décisions qui ont influencé son évolution furent en fait politiques. Et la politique qu’on lui applique actuellement semble clairement viser sa privatisation.

2. L’industrialisation de l’éducation : L’auteure présente de nombreux changements survenus dans le secteur de l’éducation au cours des dernières décennies qui tendent tous vers une forme d’industrialisation de l’éducation. Mentionnons par exemple le financement des universités en fonction du nombre de diplômé.es, soit en fonction de la «production» industrielle, pas des besoins de l’institution!

3. Ce que devrait être l’éducation : «Nous ne naissons pas humains, nous le devenons». C’est avec cette jolie formule que l’auteure illustre le véritable rôle de l’éducation. Pour qu’il devienne pleinement humain, «l’enfant a besoin de soins et d’attentions afin de mettre à jour ses potentialités». On ne doit pas chercher à en faire «de bons travailleurs, de bons techniciens, voire de bons citoyens», mais à favoriser leur émancipation.

4. Les savoirs : L’auteure aborde dans ce chapitre le débat entre les savoirs dits utiles et les savoirs dits inutiles. Elle soulève notamment le fait que les savoirs techniques (qui font partie des savoirs «utiles») deviennent souvent obsolètes au bout de quelques années, tandis que les savoirs génériques (qui font partie des savoirs «inutiles») demeurent pertinents pendant des siècles.

5. Les écoles primaires et secondaires : L’auteure aborde dans ce chapitre les conséquences de la mise en œuvre de la dernière réforme de l’éducation, appelée aussi «renouveau pédagogique», dans les écoles primaires et secondaires. Elle les analyse aussi bien sur le plan de l’enseignement et des connaissances (ou compétences) enseignées que sur celui du rôle des enseignants et du contenu de leur formation.

6. Le réseau collégial : Les modifications de programmes et d’objectifs effectuées et recommandées au niveau collégial visent de façon encore plus claire l’industrialisation de l’éducation en énonçant clairement que l’enseignement collégial doit être mieux arrimé aux besoins des entreprises (ou du marché). De façon ironique, les entreprises déplorent davantage les lacunes des diplômés dans des compétences générales que dans des compétences techniques, alors que les modifications effectuées et recommandées visent la diminution des premières et plus de concentration dans les deuxièmes. Ces recommandations vont parfois jusqu’à prôner la disparition des cégeps, pourtant justement conçus pour offrir une formation générale commune.

7. Le cas de l’université : La mutation de l’université vers un modèle industriel est en cours depuis plus longtemps qu’aux niveaux primaire, secondaire et collégial. L’auteure n’a pas la prétention de pouvoir aborder à fond cette mutation dans ce court essai alors que des auteurs brillants y ont consacré des livres complets (elle mentionne notamment Je ne suis pas une PME de Normand Baillargeon dont j’ai parlé dans ce billet), mais elle aborde certains de ses signes les plus éloquents, dont l’augmentation de la proportion de chargés de cours qui coûtent moins cher que des professeurs d’université (et augmentent donc la rentabilité du processus de fabrication de diplômé.es…), l’augmentation des budgets d’administration et de publicité, et l’assurance qualité, qui garantit plus un processus de production que la qualité de l’enseignement et de la recherche.

Conclusion – Ce qu’il reste en notre pouvoir : L’auteure revient rapidement sur les éléments abordés dans les chapitres précédents, insiste ensuite sur «la relation privilégiée qui doit se créer entre l’enseignant, l’élève et la chose à connaître», puis conclut qu’il «nous faut agir dès maintenant et tous ensemble, parents, enseignants, élèves, étudiants et membres de la direction en vertu de l’éducation pour la dignité de notre jeunesse».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai un peu hésité à poser ce verdict, mais ce livre vaut la peine d’être lu en raison de la pertinence des points abordés. En plus, il n’est pas bien long, soit à peine 68 pages après la préface. Il apporte aussi quelques arguments peu souvent abordés ailleurs. J’ai entre autres apprécié que l’auteure nous mette en garde contre l’opposition entre la formation de bons citoyens et celle de bons techniciens, car ces deux objectifs ont une optique utilitariste. Elle a donc raison de préférer un objectif comme «favoriser leur émancipation» aux deux précédents. Cela dit, le reste du livre contient peu d’analyses que je n’ai pas lues ailleurs, souvent de façon bien plus complète. J’ai par exemple nettement préféré Le goût d’apprendre de Denis Simard et Antoine Baby (ce dernier parle d’ailleurs de méthodes de gestion qui traitent «l’école comme une manufacture de bines», comparaison semblable à celle d’industrialisation du système d’éducation de l’auteure) dont j’ai parlé dans un récent billet. Mais, bon, cela n’enlève rien au livre de Joëlle Tremblay dont les notes sont en plus en bas de pages!

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3 commentaires leave one →
  1. Jacques Laurin permalink
    5 septembre 2017 13 h 19 min

    D’emblé, je ne suis que partiellement d’accord avec la prémisse de l’auteur lorsqu’elle écrit : «Nous ne naissons pas humains, nous le devenons», car nous sommes fondamentalement des humains dès la naissance, des homo-sapiens. Il ne faut donc pas confondre culture, éducation et instruction, ce qui ne semble pas clair dans l’esprit de l’auteur. Comme le dit Slavoj Zizek : « Nous les humains ne nous incarnons pas naturellement dans la réalité. Plusieurs choses doivent se produire qui nous permettent d’agir comme des gens normaux, qui interagissent avec d’autres personnes vivant dans la sphère de la réalité sociale – nous devons être correctement installés dans un ordre symbolique. Lorsque notre environnement approprié est perturbé dans cet espace symbolique, la réalité se désintègre. »

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  2. 5 septembre 2017 17 h 16 min

    J’ai pris cette phrase comme une boutade, un clin d’oeil à «On ne naît pas femme : on le devient», pour montrer l’importance de l’éducation dans l’élaboration d’un.e citoyen.ne doté.e du sens critique. Mais, j’imagine bien sûr que cela ne vous a pas échappé.

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  3. Jacques Laurin permalink
    5 septembre 2017 19 h 16 min

    Je parlais évidemment de l’auteur du livre et non de vous.

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