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La chance et la réussite économique

9 octobre 2017

Ayant apprécié (avec toutefois certaines réserves) le livre précédent que j’ai lu de Robert H. Frank, soit La course au luxe – l’économie de la cupidité et la psychologie du bonheur (je lui ai d’ailleurs consacré cinq billets), il n’est pas étonnant que je me sois procuré son livre le plus récent, Success and Luck: Good Fortune and the Myth of Meritocracy (La chance et la réussite économique : la bonne fortune et le mythe de la méritocratie) avant même qu’il soit traduit, d’autant plus que ce sujet m’a toujours fasciné (voir par exemple ce billet). Dans ce livre, Frank compte démontrer que «(traduction) les riches sous-estiment l’importance de la chance dans leurs succès – et que cela nuit à tous, même aux riches».

Préface : Selon l’auteur, le rôle de la chance dans la réussite économique est un des sujets qui divise le plus la droite et la gauche. «La droite a raison de dire que les personnes qui accumulent de grosses fortunes sont presque toujours talentueuses et travaillantes. Mais la gauche a également raison de souligner que beaucoup d’autres personnes ont ces mêmes qualités, mais qu’elles ne gagneront jamais de gros revenus». Frank analysera dans ce livre différents aspects de la méritocratie et du rôle important de la chance dans la réussite économique, la plus importante étant la famille dans laquelle on naît (ce qui inclut le pays, la classe sociale, l’école qu’on fréquente, les contacts dont on bénéficie, etc.).

1. Écrire sur ce que vous connaissez : Le titre de ce chapitre est un conseil que l’auteur tente toujours de suivre. Il donne à cet effet des exemples des nombreuses chances qui lui ont permis de rester en vie (notamment à la suite d’une crise cardiaque) et de réussir économiquement. Il se sent donc bien placé pour en parler. Il donne aussi des exemples opposés, soit de personnes malchanceuses qui sont mortes de façon inattendue ou qui, très travaillantes et talentueuses, vivent humblement. Il aborde ensuite quelques-uns des éléments qu’il analysera plus à fond dans les prochains chapitres et avance qu’on pourrait facilement améliorer le sort de la majorité en nuisant à peine aux plus riches.

2. Pourquoi les événements aléatoires apparemment insignifiants peuvent être importants : L’auteur donne de nombreux exemples d’événements semblant au départ insignifiants, mais qui finissent par avoir des conséquences importantes. Il présente les raisons (psychologiques, démographiques ou autres) qui expliquent ce phénomène, notamment que la chance joue presque toujours un rôle majeur dans la tournure que prennent ces événements.

3. Comment les marchés où le gagnant rafle la mise (winner-take-all markets) augmentent le rôle de la chance : L’auteur explique tout d’abord que la théorie du capital humain, qui prétend entre autres que le revenu d’une personne dépend en premier lieu de ses compétences, n’explique nullement le niveau atteint par les revenus les plus élevés. Par contre, l’avancée dans les transports, puis dans les communications ainsi que les caractéristiques de certains marchés, facteurs qui n’ont rien à voir avec les compétences des personnes, mais beaucoup avec la chance, font en sorte que de petites différences dans les compétences, et parfois même uniquement dans la perception des compétences (un autre facteur où la chance est importante), peuvent déboucher sur des écarts de revenus considérables. Cela est aussi vrai dans les domaines du sport et des arts, où le phénomène du «beaucoup d’appelés, mais peu d’élus» est bien connu et est loin d’être nouveau, que dans ceux de l’informatique, du journalisme, du droit, de la médecine, de la finance, du design, de la mode et de bien d’autres (dont l’économie, bien sûr).

On peut consulter ce billet pour une présentation plus élaborée du concept des marchés où le gagnant rafle la mise. En effet, même si le livre que je présente ici a été écrit plus de 15 ans après celui-ci dont je parlais dans ce billet, il n’ajoute pas grand-chose à la présentation de ce concept par rapport à ce qu’il en disait dans son livre précédent. D’ailleurs, comme lors de la lecture du livre précédent, je trouve toujours que, même si ce facteur joue bel et bien un rôle dans l’augmentation des revenus des super riches, Frank lui accorde trop d’importance. Il mentionne d’ailleurs que bien des observateurs lui reprochent la même chose que moi, soit de négliger l’importance d’autres facteurs, comme la recherche de rentes, la baisse d’importance de l’influence des syndicats et la capture de la réglementation. Cette mésentente peut paraître futile, mais son évaluation voudrait dire que les marchés seraient plus concurrentiels qu’avant, le contraire de ce que la plupart des observateurs constatent. Oui, ce facteur est important, mais lui accorder trop d’importance, c’est conclure que la chance est le principal facteur causant les inégalités et c’est renoncer à modifier la réglementation pour corriger les défaillances du marché (qui seraient, selon Frank, moins importantes qu’avant) dont profitent les plus riches et les plus influents.

4. Pourquoi les plus grands gagnants ont presque toujours de la chance : L’auteur donne tout d’abord des exemples, dont certains personnels, d’événements qui ont une très faible probabilité de se réaliser pour une personne donnée, mais qui ont une très forte probabilité de se réaliser chez au moins une personne d’un pays qui compte des centaines de millions d’habitants comme les États-Unis. De même, parmi les millions d’événements qui surviennent au cours d’une vie, il est presque certain qu’une personne vivra quelques événements qui ont une très faible probabilité d’arriver. Dans presque tous les cas, les super riches auront bénéficié de certains événements très rares, ou d’une succession d’événements qui n’ont qu’une très faible probabilité d’arriver à une seule personne. Il montre ensuite que même une faible contribution de la chance peut être déterminante pour départager l’ensemble des personnes qui sont presque aussi talentueuses et travaillantes.

5. Pourquoi les fausses croyances sur la chance et le talent persistent : L’auteur montre que l’être humain a tendance à surestimer ses capacités et, dans le même esprit, à sous-estimer le rôle de la chance dans ses succès. «Les gens veulent avoir une bonne opinion d’eux-mêmes, et ils sont susceptibles d’apprécier la perception positive qui se dégage lorsqu’ils se considèrent comme hautement compétents et qu’ils attribuent leurs échecs à des événements indépendants de leur volonté». En plus, ce comportement favorise la cohésion sociale par la croyance que le mérite explique davantage la richesse et les inégalités de richesse que la chance (j’ajouterais que cela restreint par contre la contestation de ces injustices), et incite à multiplier ses efforts pour réussir.

6. Le fardeau des fausses croyances : La plus grande des chances des Occidentaux est d’être nés dans des pays riches. Cela dit, cette chance est de moins en moins bien partagée aux États-Unis, notamment en raison de la répulsion de ses citoyens face aux impôts ou aux taxes, et de leur conviction qu’il est préférable que les citoyens décident eux-mêmes comment dépenser leur argent, conviction qui se traduit par une forte méfiance envers les dépenses gouvernementales et la capacité des gouvernements de bien gérer n’importe quelle activité économique. Cela fait en sorte que les services publics et les programmes de redistribution des richesses sont bien moins développés aux États-Unis que dans les autres pays riches et que leurs infrastructures sont mal entretenues et inadéquates (on l’a vu d’une façon particulièrement dramatique lors du passage des ouragans Katrina à La Nouvelle-Orléans, Harvey à Houston et Irma en Floride, mais le quotidien d’écoles en mauvais état, de systèmes d’aqueducs dangereux pour la santé ou de ponts risquant de s’effondrer est tout aussi déplorable). L’auteur croit que la fausse croyance que la richesse est uniquement due au mérite (ou très très peu à la chance) contribue à la conviction qu’il ne faut pas augmenter les impôts et que les gouvernements sont inefficaces.

7. Nous avons de la chance : une opportunité en or : L’auteur vise à expliquer dans ce chapitre que les citoyens et les gouvernements dépensent beaucoup plus que ce que leurs objectifs l’exigeraient. Ils agissent ainsi essentiellement pour mieux se positionner socialement (dans le cas des citoyens) et entre les pays (dans le cas des gouvernements). Dans le cas des citoyens, il parle de maisons trop grandes, de mariages trop coûteux et de consommation ostentatoire, et pour les gouvernements de dépenses militaires inutiles (entre autres). Pour résoudre ce problème, il revient à la recommandation qu’il a faite dans son livre La course au luxe de créer une taxe à la consommation progressive (voir une description et une critique de cette taxe dans une section de ce billet qui lui est consacrée) qui ferait réduire la consommation de positionnement social et augmenter l’épargne et donc les investissements, favorisant ainsi la croissance future.

En fait, ce raisonnement ressemble à celui à la base de l’économie de l’offre et, comme elle, ne fonctionne pas, notamment parce que les entreprises n’ont aucun intérêt à investir quand la demande est en baisse, ce qui se produirait en raison de l’implantation de sa taxe à la consommation (c’est même l’objectif de cette taxe selon l’auteur!). D’ailleurs, l’auteur mentionne que Milton Friedman lui a écrit vers la fin des années 1990 (quelques années avant sa mort en 2006) pour lui transmettre un document dans lequel il affirmait que, même s’il était contre les dépenses gouvernementales, la taxe progressive lui semblait le meilleur moyen de taxer la population. Au moins, l’auteur reconnaît que la période actuelle de faible reprise n’est pas idéale pour mettre en œuvre son idée et qu’il faudrait l’implanter de façon graduelle pour ne pas causer une autre récession. Finalement, je ne vois pas trop ce que vient faire ce chapitre avec le thème du livre, soit le rôle de la chance dans la réussite économique.

8. Être reconnaissant : L’auteur présente dans ce chapitre des expériences vécues et en laboratoire montrant que la collaboration engendre plus de conséquences positives que la compétition, et que les personnes qui reconnaissent le rôle de la chance dans leurs succès sont davantage appréciées que celles qui affirment que seuls leur talent et leurs efforts ont joué un rôle dans leur réussite économique. Ce chapitre servant de conclusion, il revient ensuite sur sa proposition de taxe progressive et insiste à nouveau sur les effets de la chance de naître dans une famille favorisée.

Annexe 1 – Résultats de simulation détaillés pour le chapitre 4 : L’auteur donne une explication plus complète de l’effet de la taille d’un échantillon (ou d’une population) sur la possibilité d’observer des résultats extrêmes et sur la forte probabilité que ce ne soit pas la personne la plus talentueuse et qui travaille le plus fort qui arrive au premier rang même si on accorde une faible importance à la chance (avec un poids de seulement 1 sur 100, par rapport à 99 sur 100 au talent et aux efforts, par exemple).

Annexe 2 – Questions fréquemment posées sur la taxe de consommation progressive : L’auteur présente ici plus en détail sa proposition de taxe à la consommation progressive. Il répond entre autres à une objection que j’avais émise dans ce billet sur son livre La course au luxe. Oui, l’achat d’une maison ferait augmenter le montant taxable de l’acheteur, mais on pourrait répartir ce montant sur plusieurs années, par exemple sur 20 ans. Ainsi, l’achat d’une maison de 200 000 $ ferait augmenter son montant taxable de 10 000 $ pendant 20 ans. Le taux applicable dépendrait du niveau des autres dépenses des acheteurs, car, je le répète, il s’agit d’une taxe progressive, avec un taux de taxation qui augmente selon le total de nos dépenses (comme les paliers d’imposition de l’impôt sur le revenu).

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ça dépend… Si je ne regrette pas vraiment de l’avoir lu (il a moins de 200 pages), je ne me le serais pas procuré si j’avais su qu’il répète essentiellement les messages de son livre La course au luxe, pour lequel j’avais émis des réserves importantes, surtout au sujet de sa taxe progressive sur la consommation sur laquelle il insiste ici encore plus. Par contre, quelqu’un qui n’a pas lu son autre livre risque de bénéficier davantage de ce dernier bouquin que les gens comme moi qui l’ont lu. En plus, j’ai trouvé que trop de chapitres de ce livre déjà pas très long n’ont qu’un lien éloigné avec le thème du livre, sur lequel je n’ai carrément rien appris. L’étude d’Oxfam que j’ai présentée dans ce billet (intitulé La richesse extrême et le mérite) explique par exemple beaucoup plus à fond le rôle limité du mérite dans la création des grandes fortunes. Il aborde aussi le concept du gagnant qui rafle la mise, mais bien d’autres facteurs! En plus, les notes sont à la fin du livre! Bref, on peut passer son tour…

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3 commentaires leave one →
  1. 11 octobre 2017 13 h 45 min

    Nos compte-rendu ne sont pas si différents, si ce n’est du fait que je me prends rarement en exemple dans ce genre d’analyse, car je juge que je suis un échantillon trop petit pour être significatif. J’ai aussi été surpris de lire cette phrase : «Mais l’autre chose que j’ai remarquée est que plus ont fait des efforts et qu’on travaille dur, plus la chance semble nous sourire, comme si elle nous courait après». Ça me semble un argument circulaire et pas du tout rationnel, comme si le hasard pouvait être influencé. Des événements peuvent l’être, mais pas le hasard, sinon, ce n’est plus du hasard! Mais bon, nous nous opposons tous les deux à sa réforme, c’est déjà ça!

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  2. 11 octobre 2017 17 h 47 min

    Ce que je veux dire par cette phrase est que ce qui apparaît souvent comme de la chance aux yeux des autres est souvent le résultat de nombreux efforts passés inaperçu. Pas que l’effort cause la chance mais bien que l’effort donné l’apparence qu’on a été chanceux.

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