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Homo deus

13 novembre 2017

Sapiens : une brève histoire de l’humanité de Yuval Noah Harari fut un des livres que j’ai le plus apprécié au cours des dernières années. Je lui ai d’ailleurs consacré deux billets. Malgré cela, j’étais un peu méfiant en débutant le livre suivant d’Harari, dont le titre, Homo deus – Une brève histoire de l’avenir, me faisait penser à une suite conçue pour voguer sur le succès de Sapiens. En plus, je me tiens loin des livres de futurologie. En fait, je n’en lis jamais. Et, ce n’est sûrement pas le contenu de la quatrième de couverture qui est parvenu à calmer mes craintes, avec des prévisions comme celle-ci : «les algorithmes, de plus en plus intelligents, pourront se passer de notre pouvoir de décision». Mais, bon, je ne pouvais pas ne pas le lire…

1. Le nouvel ordre du jour humain : De façon volontairement provocatrice (enfin, j’espère), l’auteur se demande «Qu’allons-nous faire de nous?», maintenant que l’humanité a réussi à maîtriser les famines, les épidémies et les guerres? Il sait bien que ces problèmes ne sont pas complètement disparus, mais il montre que, historiquement, ils sont maintenant de très faible ampleur par rapport aux calamités qu’ils ont causées antérieurement, éliminant des proportions importantes de populations. Il resterait bien l’équilibre écologique à atteindre, mais l’auteur doute que l’humain soit jamais assez sage pour le faire.

Selon lui, il «se fixera probablement comme prochains objectifs l’immortalité, le bonheur et la divinité», transformant Homo sapiens en Homo deus. Il développe ensuite sur ces trois thèmes. Il explique que la mort a toujours une cause et qu’elle est donc un problème technique, certes complexe, mais qu’on pourrait résoudre, mais probablement pas au XXIe siècle, ajoute-t-il (je résume grossièrement). Quant au bonheur, c’est peut-être encore plus compliqué, parce qu’on ne sait pas trop encore ce que c’est et donc comment y parvenir et comment le faire durer (le bonheur passe, comme le disait Yvon Deschamps…). L’auteur considère que c’est en modifiant la biochimie humaine qu’on pourrait y parvenir (je résume encore plus grossièrement). Finalement, hisser «les humains au rang des dieux peut se faire selon trois directions : le génie biologique, le génie cyborg et le génie des êtres non organiques». Ce type de dieu ressemblerait plus aux dieux grecs qu’au dieu biblique tout-puissant, bien sûr, soit un dieu avec des pouvoirs plus grands que l’humain actuel. L’auteur conclut en précisant que sa prévision concerne les objectifs de l’humanité, ce qui ne veut pas dire qu’ils seront poursuivis par tous les humains (sûrement pas par les classes les plus pauvres!) ni qu’ils seront atteints.

Première partie – Homo sapiens conquiert le monde

2. L’anthropocène : Cherchant à définir ce qui caractérise la relation d’Homo sapiens avec les autres animaux, l’auteur constate tout d’abord que la très grande majorité de ceux-ci sont domestiques (près de 90 % de la biomasse des grands animaux) et que cette proportion a augmenté rapidement au cours des derniers siècles et même au cours des dernières années. Alors que ceux qui considèrent que l’ère actuelle devrait s’appeler l’anthropocène depuis la révolution industrielle sont accusés d’exagérer (cela signifie que l’être humain serait le principal agent de changement de l’écologie mondiale), l’auteur, lui, considère que l’anthropocène ne date pas de deux ou trois cents ans, mais bien de 70 000 ans! Il reprend ici quelques thèmes abordés dans son livre précédent (Sapiens), notamment sur l’extinction de la mégafaune, la souffrance des animaux d’élevage, la distinction entre l’homme et les autres animaux amenée par les religions théistes (contrairement aux religions animistes), distinction qui se manifeste entre autres par l’invention de l’âme et par les rites de sacrifices animaux.

3. L’étincelle humaine : L’auteur se demande s’il existe une étincelle qui pourrait justifier la supériorité que s’octroie Sapiens sur les autres animaux. Il analyse la provenance de l’âme et montre que, comme elle ne peut pas être apparue par un processus d’évolution (de sélection naturelle), elle ne peut pas exister. D’autres attribuent la supériorité de Sapiens au fait qu’il serait le seul animal doué de conscience. Or, qu’est-ce que la conscience? Après une longue analyse, l’auteur conclut que les humains ont de fait une conscience, mais les autres animaux aussi, quoique moins étendue. Mais en fait, l’étincelle qui a permis à l’être humain de se distinguer des autres animaux est selon l’auteur sa capacité à coopérer avec un nombre très élevé d’autres humains qu’il ne connaît pas jumelée à celle d’inventer des histoires et d’y croire, comme de créer des «entités intersubjectives» (religions, monnaie, nations, personnes morales, droit de propriété, institutions, etc.), comme il l’a expliqué plus en détail dans Sapiens.

Deuxième partie – Homo sapiens donne sens au monde

4. Les conteurs : L’auteur développe sur l’importance des histoires (notamment des mises en récit et des légendes) dans les croyances de Sapiens et dans le fonctionnement des sociétés humaines, et montre qu’elles en ont pris encore davantage avec l’invention de l’écriture (monnaie, contrats, livres sacrés, documents bureaucratiques, cartes géographiques, etc.). Même s’il reprend encore des thèmes abordés dans son livre précédent, ses exemples sont parfois un peu différents.

5. Le couple dépareillé : Le couple dépareillé du titre est formé de la religion et de la science. J’ai trouvé ce chapitre beaucoup plus faible que ce qu’écrit l’auteur habituellement. Pour une réflexion plus approfondie sur ce sujet, je suggère plutôt le livre L’impossible dialogue – Sciences et religions de Yves Gingras dont j’ai parlé dans ce billet.

6. L’alliance moderne : L’auteur considère que la modernité, même si elle «a l’air d’un deal d’une extrême complexité» peut en fait se résumer ainsi : «les hommes acceptent d’abandonner le sens en échange du pouvoir». Il poursuit en montrant que le capitalisme de marché est intimement lié à l’obsession de la croissance qu’on observe maintenant partout sur la planète. Mais, comme les ressources de la Terre sont limitées, cette croissance ne pourra pas se poursuivre éternellement. Seule l’alliance moderne entre l’humanisme et la science peut nous permettre de nous en tirer.

7. La révolution humaniste : Selon l’auteur, qui assimile l’humanisme à une religion (parlant par exemple de «la foi en l’humanité»), la révolution humaniste permet de «créer du sens pour un monde qui en est dépourvu». Avec l’humanisme, Sapiens fait ses choix de lui-même et les justifie par ses goûts et ses intérêts. Ce ne sont plus des dieux ou des rois qui lui disent quoi faire et pourquoi le faire. L’auteur distingue ensuite trois genres d’humanisme : un libéral (qui serait celui en force un peu partout actuellement), un socialiste et le dernier évolutionniste (en fait, l’auteur décrit cet humanisme comme du darwinisme social, voire de l’eugénisme).

Troisième partie – Homo sapiens perd le contrôle

8. La bombe à retardement au laboratoire : L’auteur tente (d’une façon qui ne m’a pas convaincu) de démontrer que le libre arbitre n’existe pas, que tous nos choix sont le résultat de processus déterministes et aléatoires. Il donne de nombreux exemples pour appuyer son affirmation, mais je n’en ai pas trouvé un seul le moindrement convaincant. Par exemple, ce n’est pas parce que, de fait, certains de nos choix n’en sont pas vraiment que nous n’en faisons jamais.

9. Le grand découplage : Selon l’auteur, trois développements enlèveront les dernières illusions de Sapiens sur son supposé libre arbitre :

  • le système politique et militaire n’attachera plus de valeur aux êtres humains (car des robots et des ordinateurs les remplaceront pour faire la guerre et pour produire);
  • il en accordera à l’espèce humaine, mais pas aux individus;
  • il n’en accordera qu’à «une nouvelle élite de surhommes améliorés», mais plus à «la masse de la population».

Il donne ensuite de très nombreux exemples (pertinents, en général) pour montrer que des robots ou des ordinateurs pourraient à long terme remplacer avantageusement les humains dans presque tous les emplois. Mais, cela se fera-t-il? Il ne se pose même pas la question. Ce n’est pas étonnant, car, sûrement par biais de confirmation, il cite pour appuyer ses dires l’étude la plus critiquée sur le sujet, celle de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne (étude qui prévoit la disparition de la moitié des emplois en seulement 10 ou 20 ans et qui a été brillamment démolie par une autre étude de l’OCDE dont j’ai parlé dans ce billet). Il faut lui pardonner, car, après tout, il n’est qu’un Sapiens qui n’a aucun libre arbitre!

L’auteur vante ensuite les algorithmes d’analyse des données massives du type de ceux de Google et de Facebook. Si nous portions des bidules électroniques dès notre naissance, laissions ces algorithmes avoir accès à toute l’information possible sur nous (dont nos courriels, voire nos conversations intimes), non seulement Google pourrait nous avertir quand un rhume s’en vient en raison de variations des signaux de notre métabolisme, mais il pourrait choisir nos amis et conjoints bien mieux que nous le faisons, nous proposer l’emploi qui correspond le mieux à nos intérêts et aptitudes (s’il restait des emplois…). et même voter à notre place pour le parti qui défend le plus adéquatement nos valeurs (et les politicien.nes pourraient ajuster plus efficacement leurs promesses aux désirs majoritaires de la population)! Merveilleux, non?

10. L’océan de la conscience : Ce chapitre porte sur l’utilisation de la technologie pour transformer Homo sapiens en Homo deus. C’est ça, mais pas vraiment. Je n’ai pas bien compris ce qu’il tentait de prouver avec les anecdotes présentées dans ce chapitre. Qu’un Homo deus est en fait un humain gavé de soma?

11. La religion des data : La religion des données, ou le dataïsme, est une «théorie générale qui unifie toutes les disciplines scientifiques, de la musicologie à la biologie, en passant par l’économie». Chaque humain serait un processeur de données, dont le nombre a augmenté et dont les connexions se sont ensuite multipliées. Selon l’auteur, les dataïstes viseraient à étendre ces connexions dans tout l’univers. Si les données et les algorithmes qui régissent Homo sapiens ont été sélectionnés par l’évolution et ont donc passé le test de milliards d’options différentes, ils demeurent bien élémentaires par rapport à ce que peuvent développer les données massives et les algorithmes dotés de composants d’intelligence artificielle qui leur permettent de s’améliorer sans cesse. Homo sapiens est donc dépassé et sera inévitablement remplacé (j’ai tenté de résumer du mieux que je le peux ce chapitre, mais je n’y suis sûrement pas parvenu, considérant certains passages comme du délire à l’état pur…).

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Les appréhensions que j’avais en abordant ce livre se sont révélées nettement insuffisantes. Je n’ai jamais détesté autant un livre d’un auteur dont j’avais autant apprécié le précédent. Il n’y a finalement absolument rien dans ce livre qui m’a plu, si ce n’est quelques exemples supplémentaires sur des éléments qu’il avait abordés dans son livre précédent. Non seulement il répète plusieurs parties de ce livre, mais ce qu’il y ajoute n’a jamais éveillé mon intérêt. Ses démonstrations sont laborieuses, ses analyses sont plus souvent qu’autrement caricaturales et sans nuances, ses raisonnements sont souvent fautifs, ses sources sont parfois douteuses quand elles ne sont pas carrément erronées (il a même créé une page pour compiler des erreurs directes de faits; même si ces erreurs ne touchent pas l’essentiel de son livre, elles illustrent bien le manque de rigueur de l’auteur dans sa rédaction) et, pire, il semble ne pas vraiment comprendre la théorie de l’évolution (ni la différence entre le communisme et le capitalisme d’État totalitariste soviétique).

Je ne suis pas le seul à remettre en question la rigueur de l’auteur. Voici un exemple que j’ai lu après avoir écrit le paragraphe précédent (que je n’ai pas modifié par la suite) : «Mais dans certains domaines, ces connaissances [celles transmises dans ce livre] sont sujettes à caution, parfois erronées à force d’être schématiques ou partielles, au point qu’on se demande si elles sont de première main ou s’il répète ce qu’il a lu dans les livres répertoriés dans la bibliographie. Une bibliographie où ne figurent que des ouvrages et des articles contemporains. La culture classique de Harari, en littérature et en philosophie, sans parler de la théologie, semble très succincte». Dans un autre article, on l’accuse entre autres de «réductionnisme informatique» et, en science cognitive, de «confondre la carte avec le territoire». J’étais bien content de constater que je ne suis pas le seul à remettre en question les affirmations, les raisonnements et les sources de l’auteur de ce livre. Finalement, je n’ai trouvé nulle part dans ce livre le dieu promis par le titre. Ah, j’allais oublier : comme si ce n’était pas assez, ses notes (26 pages) sont à la fin…

L’auteur a beau conclure son livre en disant que celui-ci n’est pas une prophétie, mais ne fait que présenter des possibilités pour «élargir nos horizons», celles-ci sont tellement provocatrices et extrêmes qu’elles ne m’ont même pas fait réfléchir. En fait, si la lecture de ce livre peut m’avoir servi à une seule chose, c’est de vous mettre en garde et vous conseiller de ne pas y toucher!

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2 commentaires leave one →
  1. 13 novembre 2017 15 h 42 min

    «Les appréhensions que j’avais en abordant ce livre se sont révélées nettement insuffisantes.»

    Ouch !

    Merci pour la mise en garde 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. 13 novembre 2017 20 h 38 min

    Je n’ai quand même pas trop souffert, même si j’ai sacré quelques fois…

    J'aime

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