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Le facteur Nobel

4 décembre 2017

C’est un peu grâce à Christian Nadeau que je me suis procuré le livre The Nobel Factor. The Prize in Economics, Social Democracy and the Market Turn, (Le facteur Nobel – Le prix en économie, la social-démocratie et la montée du libéralisme de marché) de Avner Offer et Gabriel Söderberg. En effet, j’avais entendu parler de ce livre, mais c’est un statut de Christian (qui, de mémoire, conseillait une critique très positive de ce livre) qui m’a poussé à le réserver à la bibli. Ce livre présente l’histoire de la création du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1968 et analyse son impact sur le virage à droite des politiques économiques en Suède, en Europe et aux États-Unis.

Introduction : Les économistes sont parmi les professionnels les plus consultés sur la façon de gérer la société. Pourtant, le courant le plus influent de cette discipline applique une théorie qui ne repose pas sur la réalité et qui est rarement testée empiriquement. À ce sujet, les auteurs avancent que «l’économie est difficile à maîtriser, mais facile à croire». Ils poursuivent en donnant des exemples des hypothèses irréalistes sur lesquelles cette théorie repose et en montrant que les politiques sociales-démocrates mises en œuvre au cours des trois décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale allaient à l’encontre de cette théorie, alors que, à la même époque, les membres de la Société du Mont-Pèlerin militaient pour son application stricte (je simplifie…). Dans ce livre, les auteurs comptent démontrer que le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel a justement été créé en 1968 pour combattre les politiques sociales-démocrates suédoises et mondiales, et promouvoir les mécanismes du libéralisme de marché.

1. Les machines imaginaires : On associe généralement les économistes à des personnes qui s’intéressent au monde réel. Mais, en fait, la «littérature économique est largement spéculative, une exploration apparemment non concluante de mondes possibles». D’ailleurs, environ la moitié des lauréats du prix de la Banque de Suède l’ont reçu pour leur contribution théorique, en général liée à la construction de modèles, sans que ceux-ci n’aient eu l’obligation de correspondre le moindrement au monde réel. Ils expliquent ensuite avec de nombreux exemples comment les modèles économiques sont construits (avec plein d’hypothèses qu’on sait fausses) et comment ils fonctionnent (mais ne correspondent bien sûr pas à la réalité!). Et, c’est en se basant sur ces modèles que les économistes néolibéraux prétendent que l’intervention gouvernementale est nuisible, qu’on doit déréglementer le marché du travail (et le secteur financier) ou que l’impôt sur le revenu nuit plus à l’économie que les taxes à la consommation… En fait, ces modèles et cette théorie visent carrément à contester la social-démocratie et les politiques keynésiennes. Un des bons textes que j’ai lus pour déconstruire la théorie économique orthodoxe!

2. Un prix en «sciences économiques» : Les auteurs expliquent l’importance du prix de la Banque de Suède et des prix Nobel. Ce n’est pas seulement la somme élevée reçue par ses lauréats qui importe, mais bien plus la crédibilité qu’ils procurent : les lauréats deviennent instantanément des savants et des références dans leur discipline et même dans d’autres domaines (en tout cas, selon les journalistes qui demandent leur avis sur tout). Ils soulignent l’incongruité d’en accorder un à des personnes qui ont fait avancer une discipline aussi peu basée sur les faits que l’économie orthodoxe. Dans les autres disciplines scientifiques (comme en chimie et en physique), le prix Nobel n’est en effet remis que lorsqu’une théorie ou une découverte est prouvée. Par exemple, Peter Higgs n’a reçu ce prix en physique qu’en 2013, quand l’existence de son boson a été démontré, alors qu’il avait prévu sa présence dès 1963, 50 ans plus tôt! Ils présentent ensuite le processus de nomination qui fut souvent contesté, et pas seulement pour le prix en économie (par exemple, Einstein n’a reçu le prix qu’en 1921, et pas pour ses travaux sur la relativité que certains membres du comité de sélection contestaient!). Finalement, ils présentent les doutes de nombreux lauréats du prix de la Banque de Suède sur l’aspect scientifique de la discipline économique.

3. Les racines amères: la finance et la social-démocratie entre les guerres : Le vrai prix Nobel et le prix de la Banque de Suède ont en commun d’avoir été créés par une seule personne, par un vrai philanthrope dans le premier cas et par un financier qui a refilé la facture au peuple de la Suède dans le deuxième. Les auteurs racontent ensuite l’évolution du rôle des banques centrales dans le contrôle de la monnaie et de l’inflation à partir du XVIIIe siècle jusque dans les années 1930, alors qu’elles étaient les représentantes du secteur financier, ne juraient que par l’étalon-or et ne se préoccupaient pas du tout du chômage et de la croissance économique. Les auteurs nous emmènent ensuite en Suède où les économistes membres de l’École de Stockholm prônaient l’intervention gouvernementale pour relancer l’économie, devançant en fait l’école keynésienne à cet égard. D’ailleurs, les sociaux-démocrates furent au pouvoir en Suède de 1932 jusqu’au début des années 1970. Pendant ce temps, les banques centrales devenaient indépendantes dans la plupart des autres pays et prenaient fréquemment des décisions allant à l’encontre des politiques interventionnistes des gouvernements.

4. La Riksbank crée un prix Nobel : La Riksbank, la banque centrale de Suède, n’a toutefois obtenu son indépendance qu’en 1985. Selon les auteurs, cela est un des facteurs qui a permis à la Suède de devenir un des pays les plus prospères et surtout les plus égalitaires de la planète. La Riksbank a en effet dû, souvent à son corps défendant, appuyer les politiques sociales-démocrates du gouvernement suédois. En 1962, elle a demandé au gouvernement de conserver une partie de ses profits pour instituer un organisme de financement de la recherche qui serait mis en branle lors de son 300ème anniversaire (anniversaire un peu fabriqué, car elle n’était qu’une petite banque ordinaire en 1668). Cela lui fut accordé, l’organisme fut établi, mais une partie de ce financement a servi en fait à créer le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel… Et, même si la grande majorité des économistes suédois étaient pour la social-démocratie, le jury de ce prix était formé de membres favorisant le libéralisme de marché. C’était la revanche de la Riksbank!

5. Est-ce que l’économie a un biais politique? : Les auteurs documentent dans ce chapitre l’idéologie des lauréats du prix de la Banque de Suède (ceux qui favorisent les interventions gouvernementales et ceux qui préfèrent le laisser-faire du marché) entre 1969 et 2005 (que des hommes, la seule femme lauréate, Elinor Ostrom, l’ayant reçu en 2009), et montrent qu’un biais vers le libéralisme de marché s’est manifesté, mais surtout au cours de périodes précises, en lien avec l’idéologie de la présidence du comité de sélection. Alors que les lauréats se répartissent assez également entre ces deux idéologies entre 1969 et 2005, environ 65 % des économistes universitaires et professionnels favorisent les interventions gouvernementales (à des degrés divers, bien sûr). Par ailleurs, plus des deux tiers des lauréats étaient des théoriciens, surtout néoclassiques et néokeynésiens.

6. Les réputations individuelles (avec Samuel Bjork) : Les auteurs tentent d’estimer l’impact de l’obtention du prix de la Banque de Suède sur la réputation, la notoriété et la carrière des lauréats. Ils trouvent que cet effet a grandement varié selon le cas, mais fut presque toujours positif. C’est Friedrich Hayek qui a connu la hausse la plus importante de sa notoriété. Les auteurs se penchent ensuite sur le cas des «refusés» (en français dans le texte) les plus célèbres. Ils en retiennent 12, dont Joan Robinson et John Kenneth Galbraith, deux économistes hétérodoxes de gauche, et observent qu’ils ont été autant cités, sinon plus, que les lauréats du prix. Finalement, la palme des citations et de la notoriété revient à Adam Smith, suivi de Karl Marx, tous deux devant le plus cité des lauréats, Milton Friedman.

7. Les Nobel d’économie et la social-démocratie : Les auteurs présentent des travaux empiriques qui ont été soulignés par l’obtention d’un prix de la Banque de Suède. Ces travaux ont touché aussi bien les comptes nationaux (dont l’invention du PIB) et le monétarisme (revenus du cycle de vie, taux naturel de chômage, théorie quantitative de la monnaie, etc.), que l’institutionnalisme (notamment en économie du développement), l’économie comportementale (existence de biais cognitifs, rationalité limitée de l’être humain, etc.) et la finance (dont l’idée zombie de l’efficience des marchés financiers).

Les auteurs expliquent ensuite que la plupart des pays industrialisés ont commencé à appliquer des politiques sociales-démocrates après la Deuxième guerre mondiale. Ils notent aussi que huit membres de la Société du Mont-Pèlerin qui combat ces politiques au profit du libéralisme de marché ont reçu le prix de la Banque de Suède. Cela dit, quelques économistes qui considèrent essentiel de réglementer les marchés l’ont aussi reçu, démontrant notamment les conséquences de l’asymétrie de l’information, la présence de biens publics, l’existence de défaillances du marché (dont la présence d’externalités positives et surtout négatives) et l’acquisition de rentes.

8. Les modèles en politique: Assar Lindbeck et la social-démocratie suédoise : Le succès des politiques sociales-démocrates après la Deuxième guerre mondiale – on a baptisé cette période les Trente glorieuses – n’a jamais ébranlé les croyances des théoriciens orthodoxes : l’intervention de l’État n’est pas supposée être efficace (même si elle a démontré l’être) selon leurs hypothèses irréalistes et les conclusions qu’ils en ont tirées. Assar Lindbeck, au début social-démocrate, est un économiste suédois favorisant le libéralisme de marché. Très influent, il fut membre du comité de sélection du prix de la Banque de Suède au cours de ses 25 premières années et l’a présidé de 1980 à 1994, période au cours de laquelle le biais des lauréats vers le libéralisme de marché mentionné plus tôt s’est le plus manifesté. La suite du chapitre porte sur l’évolution de la politique suédoise au cours de ces années.

9. Suédosclerose ou pseudosclérose? La Suède dans les années 1980 : Les auteurs racontent d’autres événements survenus en Suède qui montrent l’aveuglement de la théorie économique orthodoxe. Les promoteurs du libéralisme de marché, notamment Assar Lindbeck, critiquent de façon véhémente la social-démocratie suédoise, lui reprochant surtout son manque d’incitatifs qui devrait avoir des effets négatifs majeurs, mais sont incapables de fournir de preuves de cette supposée sclérose dans la vraie vie. Et, cela ne les fait pas changer d’idée.

10. La crise réelle: Pas des incitations à l’emploi, mais du crédit fugitif : La Suède a connu une véritable crise dans les années 1990, mais elle n’était due ni au manque d’incitatifs ni aux politiques sociales-démocrates, mais bien au secteur financier, que le gouvernement a dû sauver après avoir déréglementé les prêts hypothécaires en 1985.

11. Au-delà de la Scandinavie: du consensus de Washington à la corruption des marchés :

«[traduction] La Scandinavie n’était qu’un détail dans le vaste complot dans lequel les promoteurs du libéralisme de marché se sont efforcés de prendre le contrôle de la politique mondiale avec le consensus de Washington. Leur idéologie est considérée ici sous trois aspects : la validité interne, la performance empirique et les conséquences inattendues. En bref, ces doctrines étaient inconstantes, ont échoué à plusieurs reprises et ont entraîné le domaine public dans les miasmes de la corruption, dans les pays développés comme dans les pays émergents. Il en fut ainsi, selon nous, parce que ces doctrines étaient fondées sur des modèles déficients de la réalité, caractéristique qui représente le fil conducteur de ce livre».

Ce chapitre contient une des meilleures critiques que j’ai lues sur le consensus de Washington, ses objectifs, son fonctionnement et ses conséquences.

Conclusion: semblable à la physique ou à la littérature? : L’économie est la seule discipline couronnée par un prix Nobel (enfin, par un prix qui a Nobel dans son nom) où des lauréats critiquent sans appel les concepts théoriques d’autres lauréats. Plutôt que basée sur la science, la montée du libéralisme de marché est essentiellement un phénomène politique et intellectuel. En effet, la plupart des «lois» et prescriptions de ce courant idéologique favorisent les plus riches au détriment des travailleurs et entraînent une hausse des inégalités. Les auteurs analysent ensuite d’autres aspects du manque de réalisme des hypothèses de l’économie orthodoxe et des conséquences négatives de son application. La seule façon selon eux de sortir la discipline économique de cette impasse est de favoriser la multidisciplinarité et, comme dans toute discipline scientifique, de toujours valider les hypothèses et les conclusions des théories économiques avec la réalité.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, et avec enthousiasme, mais avec quelques avertissements. On notera peut-être que j’ai décrit avec beaucoup plus de détails que je ne le fais habituellement le contenu de ce livre. Je me suis dit que, ce livre étant en anglais, moins de personnes seraient portées à le lire. Mais, même avec ces détails, mon billet ne fait qu’effleurer les sujets abordés que j’ai trouvés très intéressants et bien amenés. Dans ce sens, ce livre est certainement à lire. Par contre, je crois que la lecture de ce livre exige quelques connaissances sur l’histoire de la pensée économique. En effet, en analysant comme ils le font les travaux d’un bon nombre de lauréats du prix de la Banque de Suède, les auteurs analysent la presque totalité des écoles de pensée en économie. Sans connaissance préalable, on risque de s’y perdre. Et, autre qualité que j’ai appréciée, les notes sont en bas de page.

Je vais terminer ce billet avec quelques citations prises dans ce livre ou dans la critique dont j’ai parlé en amorce :

«La science économique [est] une discipline très faiblement fondée sur des données et des faits, qui déploie en revanche des trésors d’inventivité conceptuelle pour proposer des théories aussi efficaces socialement qu’empiriquement vides.»

«En conclusion, l’influence de l’économie est en contradiction avec ses lacunes en tant que philosophie, en tant que doctrine scientifique et en tant que proposition complète de normes politiques.»

Sur les modèles mathématiques sophistiqués :

«Il n’y a aucune raison d’être précis quand vous ne savez même pas de quoi vous parlez.»

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2 commentaires leave one →
  1. Marc-André Lebeau permalink
    8 décembre 2017 16 h 00 min

    Merci pour ce résumé,
    Je ne l’ai pas lu, mais avec le retour du trickel-down, il ne fait aucun doute que ce livre soit tout à fait d’actualité. Avec les ravages que le libéralisme de marché ait faits, difficile de croire qu’autant de gens continuent d’approuver de telles politiques. C’est dire à quel point la théorie libérale s’est imprégnée dans l’imaginaire collectif. Depuis plus de 100 ans que les néoclassiques tentent de faire croire en la validité de leur théorie, en développement des modèles mathématiques et en empruntant le vocabulaire des sciences exactes. La création d’un « prix Nobel » s’inscrit parfaitement dans cette volonté. Heureusement que depuis la fin des années 90, les lauréats aient été plus diversifiés d’un point de vue idéologique. C’est en grande partie grâce à leur « prix Nobel » que des économistes comme Joseph Stiglitz ou Amartya Sen, ont aujourd’hui une notoriété internationale. Malgré ça, le libéralisme économique demeure l’idéologie dominante. Il est clair que le contexte de la Guerre froide et la chute de l’URSS auront été fortement profitables au « branding libéral ». De fait, aujourd’hui toutes interventions de l’État est vues comme du socialisme. Quand le keynésianisme représente la gauche, c’est que le système penche drôlement à droite.

    Aimé par 1 personne

  2. 7 octobre 2018 16 h 52 min

    C’est drôle, ce livre souligne que Friedrich Hayek fut le lauréat qui a connu la hausse la plus importante de sa notoriété. Par contre, je ne me souviens pas qu’il ait mentionné que ce même Hayek fut très critique de ce prix, notamment parce que, justement, ce prix accorde une notoriété qui fait en sorte que ses lauréats seront consultés (aussi bien par des politicien.nes que par des journalistes) sur de nombreux sujets dont ils ne sont pas des experts. Voir ce discours à :

    http://conversableeconomist.blogspot.com/2018/10/nobel-1-when-hayek-opposed-nobel-prize.html

    Extrait : «There is no reason why a man who has made a distinctive contribution to economic science should be omnicompetent on all problems of society – as the press tends to treat him till in the end he may himself be persuaded to believe. One is even made to feel it a public duty to pronounce on problems to which one may not have devoted special attention.»

    «Il n’y a aucune raison qui peut justifier qu’un homme qui a apporté une contribution distinctive à la science économique soit compétent face à tous les problèmes de la société – la presse a tendance à le traiter jusqu’à ce qu’il finisse par être persuadé de croire. On se fait même sentir qu’il est du devoir du public de se prononcer sur des problèmes auxquels on n’a peut-être pas consacré une attention particulière.»

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