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Une culture d’agression

11 décembre 2017

Dans son livre Une culture d’agression – Masculinités, industries du sexe, meurtres en série et de masse, Richard Poulin, professeur associé au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Ottawa, examine en détail les différentes formes d’agressions provenant des hommes. Même si cela n’est pas indiqué sur le livre, il s’agit en fait d’un recueil de textes écrits et parus auparavant.

Introduction – Une culture d’agression : À l’aide de nombreuses données sur les agressions (sexuelles et autres), les relations sexuelles tarifées, la consommation de pornographie, le harcèlement (sexuel et psychologique) et la violence, et les crimes dits conjugaux, l’auteur montre que ces agressions viennent en forte majorité d’hommes, visent bien davantage des femmes et sont trop souvent tues et impunies lorsque rapportées. Ces faits révèlent selon lui l’existence «d’un système, d’une culture d’agression», de possession et de domination. Il conclut cette introduction en précisant que ce livre vise à aider «à briser le silence et à réfléchir sur ces masculinités qui exploitent, agressent, violent et tuent».

Prolégomènes – Pulsions, dominations et sadisme culturel

Valeur vénale, domination sexuelle et tyrannie narcissique de l’apparence. Sexe objectifié et sadisme culturel (paru en 2012) : Richard Poulin et Patrick Vassort analysent dans ce texte certains des concepts mis de l’avant par le Marquis de Sade («l’homme a le droit de posséder autrui pour en jouir et satisfaire ses désirs») et par Karl Marx (notamment la transformation des activités humaines – ici sexuelles – en marchandises).

Première partie : prostitution

Violence, pouvoir masculin et prostitution (2010) : L’auteur se penche dans ce chapitre sur la prostitution, son industrialisation et sa mondialisation (tant par le tourisme sexuel que par la «traite à des fins d’exploitation sexuelle»). Il y développe quelques thèmes mentionnés dans le précédent chapitre, notamment la marchandisation des activités sexuelles, exacerbées dans le milieu criminel, mais aussi de nouveaux thèmes, comme l’historique de violence vécu par presque toutes les prostituées. Il conclut en expliquant les raisons pour lesquelles il se prononce fortement contre la réglementation et la décriminalisation de la prostitution.

Crime organisé, trafic des migrantes et traite des êtres humains (2011) : L’auteur condamne les lois qui limitent trop les migrations, car elles avantagent le crime organisé qui peut imposer comme paiement pour son aide à la migration le contrôle du corps des personnes qu’il «aide». Cela touche bien sûr la prostitution, mais pas uniquement. Par contre, il dénonce les pays qui encouragent le tourisme sexuel (de façon directe ou indirecte, parfois sous les recommandations du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale de se doter d’infrastructures de loisirs et de divertissement) et même la migration de leurs jeunes femmes vers d’autres pays comptant sur elles pour faire entrer au pays des devises fortes.

Le système de la prostitution militaire en Corée du Sud, en Thaïlande et aux Philippines (2006) : L’auteur examine cette fois l’établissement de bordels de «réconfort» japonais avant et au cours de la Deuxième Guerre mondiale, d’installations «récréatives» en Corée lors de la guerre de Corée et de «rest and recreation sites» en Thaïlande et aux Philippines lors de la guerre du Vietnam. Bien souvent, ces «institutions» ont servi de base au tourisme sexuel à la fin des guerres pour lesquelles elles avaient été établies. L’auteur mentionne aussi que des services sexuels sont offerts aux soldats des forces de maintien de la paix dans la plupart des pays où elles sont présentes.

Prostitution et traite des êtres humains, controverses et enjeux (2008) : Selon l’auteur (et bien d’autres personnes!), la prostitution «est une industrie essentiellement vouée au plaisir masculin, ce plaisir étant compris en termes de pouvoir et pas seulement sur le simple plan de la «satisfaction sexuelle». Dans ce chapitre, il présente les différentes positions sur cette activité (abolitionnistes, déréglementaristes, réglementaristes et, dans une moindre mesure, prohibitionnistes), puis de nombreux règlements et ententes internationales sur le sujet.

Deuxième partie : pornographie

La pornographie comme faire-valoir sexuel masculin (tiré d’un texte datant de 1998) : La thèse de l’auteur «est que l’on peut appréhender la pornographie comme un faire-valoir sexuel masculin, une mise en valeur de l’homme comme homme (dans sa spécificité sexuée), de l’homme donc comme homme dominant».

La tyrannie du nouvel ordre sexuel. Cinquante ans après la naissance de Playboy (2003) : «L’objectif de cet article est d’examiner l’état actuel de l’industrie pornographique et de tirer un bilan de connaissances sur les effets de la consommation de la pornographie.»

Apparence, hypersexualisation et pornographie (2009) : Dans les magazines et d’autres médias, «l’émancipation et l’autonomie féminines se réduisent à l’accomplissement sexuel performatif individuel et à l’adoption de codes pornographiques». L’auteur aborde aussi dans ce chapitre la publicité «porno chic», la mode hypersexualisée, la pornographisation de la culture, la «tyrannie du nouvel ordre sexuel», la «saturation sexuelle et sexiste de l’espace public», la surexposition de l’intime et l’influence sociale de la pornographie.

Pornographisation : adocentrisme, juvénalisation des femmes et adultisation des filles (2013) : L’industrie pornographique «a envahi la sphère publique, imprimant sa marque sur les autres secteurs de l’économie (mode, publicité, littérature, jeux vidéo, musique, cinéma, etc.), tout en y imposant certains de ses codes et de ses normes. C’est ce que plusieurs nomment le processus de pornographisation». L’auteur reprend par la suite des thèmes abordés dans les textes précédents, utilise parfois les mêmes données et références, répète même certaines phrases, puis se penche plus en détail sur la pornographie des «teenagers».

Troisième partie : tueries

Une violence chargée de sens (2009) : L’auteur analyse dans ce texte les homicides de masse et en série «pour comprendre leurs mécanismes sociaux fondamentaux». Au lieu de chercher des explications dans le passé du meurtrier, il examine plutôt les caractéristiques des victimes de façon à tenter de comprendre «la dynamique politique et sociale» de ces meurtres.

Misogynie et racisme, les fondements des meurtres en série (2009) : Après avoir présenté quelques caractéristiques des meurtriers en série, qu’ils soient organisés ou pas, tout en précisant que le profilage est beaucoup moins précis et utile que le FBI ne le prétend, l’auteur examine d’autres facteurs, dont la consommation de pornographie et l’origine sociale et ethnique chez les meurtriers (entre autres plus souvent des hommes caucasiens), et la proportion démesurée de prostituées, de membres des minorités ethniques (notamment autochtones au Canada) et de femmes démunies et marginalisées parmi les victimes.

Misogynie et meurtres de masse : tendances sociales avant et après le drame de la Polytechnique (2010) : Lors de meurtres de femmes par leur conjoint, les médias parlent souvent de drames familiaux. Ils annoncent une tuerie dans un lieu public, voire d’enfants qui en tuent d’autres, «expressions qui occultent la violence masculine». En effet, les hommes sont fortement majoritaires parmi les meurtriers (ils sont même 100 % des auteurs de tueries dans les écoles). L’auteur développe dans ce chapitre le concept des modèles masculins hégémoniques et le rôle de ces modèles dans les meurtres de femmes, en mentionnant notamment que ces modèles sont souvent normalisés par la famille et valorisés par la société.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Si je ne regrette pas d’avoir lu ce livre pour la réflexion qu’il permet et pour la somme considérables de données et de faits qu’il contient, j’hésite un peu à en recommander la lecture. Chose certaine, il faut avoir le moral solide et être capable d’une certaine distanciation avec le sujet pour endurer les histoires d’horreurs que l’auteur présente (dans un article sur ce livre paru dans le Devoir, l’auteur avoue même avoir dû laisser de côté ces thèmes dans sa carrière de peur de devenir fou). Ensuite, comme il s’agit d’un recueil de textes pour la plupart autosuffisants, les répétitions sont fréquentes, quoique moins que je ne le craignais. Sans remettre en question la pertinence des propos de l’auteur ni des liens qu’il établit entre ses sujets (prostitution, pornographie et tueries) et le patriarcat et le néolibéralisme, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver à quelques reprises qu’il en mettait un peu. Mais, cela est peut-être aussi dû à la dureté de ce livre. Au moins, les notes sont en bas de page!

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