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Toutes les femmes sont d’abord ménagères

18 décembre 2017

Avec son livre Toutes les femmes sont d’abord ménagères – Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager, Camille Robert «propose une analyse historique des discours féministes sur le travail ménager et des débats entourant sa reconnaissance, à travers trois avenues : la socialisation, le salaire au travail ménager et les réformes gouvernementales».

Préface : Selon Micheline Dumont le «travail ménager constitue sans doute l’occupation humaine la plus chargée d’émotivité, de conflits conjugaux et d’exploitation». Elle salue l’objectif de ce livre de ramener cette question dans le débat public.

Introduction : L’auteure explique le contexte qui l’a amenée à choisir le travail ménager comme sujet pour son mémoire de maîtrise qui est à la base de ce livre. Après avoir présenté les grandes lignes de sa recherche et donc le plan du livre, elle conclut ainsi son introduction : «Cette rétrospective vise à en finir avec un certain silence, à la fois dans l’historiographie et dans le mouvement féministe contemporain. Face aux nombreux combats qui restent à gagner, il semble nécessaire de renouer avec cet héritage militant afin de mieux comprendre où nous en sommes aujourd’hui en tant que femmes, féministes… et ménagères».

1. De l’assistance charitable à l’aide sociale : féministes, ménagères et assistées sociales face à l’État (1907-1969)

Ce chapitre retrace à la fois l’historique des groupes féministes au Québec (et un peu au Canada) et l’évolution des positions féministes sur le travail ménager. L’auteure aborde notamment :

  • les deux courants féministes du début du XXe siècle, un qui revendiquait l’égalité des droits des femmes et des hommes, et un autre qui revendiquait plutôt des droits spécifiques (dont la spécificité maternelle) pour les femmes pour bien marquer leurs différences;
  • dans la même optique, les revendications des unes pour la reconnaissance monétaire du travail ménager (allant jusqu’à proposer des grèves) et celles d’autres féministes pour obtenir des services pour faciliter ce travail (je résume et simplifie grossièrement);
  • les premières mesures sociales qui semblent avoir été développées pour répondre aux deuxièmes, car ses mesures visaient surtout la poursuite du travail ménager des femmes en l’absence d’un homme pourvoyeur et avec la présence d’enfants (mères nécessiteuses, veuves, puis allocations familiales et aide sociale);
  • les travaux de la commission Bird qui ont porté sur une foule de sujets d’intérêt pour les femmes : «lois et droits politiques, le rôle des femmes sur le marché de la main-d’œuvre, l’éducation et le «recyclage des femmes mariées», les impôts fédéraux par rapport aux femmes, le mariage et le divorce, et les questions de citoyenneté»; ces travaux fournirent aussi beaucoup de données sur la condition féminine et estimèrent même la valeur monétaire du travail ménager (à 11% du PIB).

2. Le travail ménager, d’une position subordonnée à une perspective de lutte (1969-1978)

Les féministes de la deuxième vague «ne se limitent (…) plus à la revendication d’une égalité juridique et politique ni à une complémentarité des sexes, mais réclament au contraire une transformation profonde et radicale des rapports sociaux de sexe» et s’attaquent aux privilèges du patriarcat. Si l’entrée massive des femmes sur le marché du travail permet de réduire leur dépendance économique (surtout à l’égard du mari), elle stimule aussi leurs revendications sur l’équité salariale et fait ressortir les inégalités dans la contribution au travail ménager, «dimension centrale de l’oppression des femmes». La revendication du salaire au travail ménager reprend de la vigueur et la ménagère émerge «comme figure d’avant-garde de la lutte féministe» de cette époque. On parle alors souvent d’un travail invisible et sans salaire, «condition commune aux ménagères à temps plein et aux travailleuses».

Le Front le libération des femmes entreprend une nouvelle étude sur les conditions du travail ménager des femmes, étude qui confirme bien des constats de la commission Bird, mais va plus loin, notamment en documentant le rôle de l’école et de l’Église dans la reproduction de l’exploitation des ménagères et en soulignant leur isolement. Cet intérêt pour le travail ménager et les ménagères sert de base par la suite à diverses revendications, notamment pour le financement de garderies populaires gratuites et ouvertes 24 heures par jour, non seulement pour favoriser l’accès des mères au marché du travail, mais aussi pour «les décharger d’une part de leur travail ménager» et pour leur permettre de participer «à la vie communautaire, à la vie politique et aux loisirs». Dans la même optique, ce ne sont pas toutes les féministes qui revendiquent le salaire au travail ménager, certaines lui reprochant entre autres de viser à confiner les femmes à la maison. D’autres (surtout chez les anglophones) considèrent à l’inverse que les avantages de la baisse de dépendance que procure ce salaire l’emportent sur ses désavantages et que, joint aux revendications pour le financement de garderies, le salaire au travail ménager risquerait beaucoup moins de confiner les femmes à la maison. Bref, les débats furent nombreux sur ce sujet et ne firent jamais l’unanimité.

L’auteure présente ensuite deux productions culturelles basées sur le travail ménager, soit la pièce de théâtre Môman travaille pas, a trop d’ouvrage! et le documentaire de Luce Guilbault, D’abord ménagères.

3. Le travail ménager comme problème social (1973-1985)

Le mouvement féministe est toujours formé (divisé?) de féministes marxistes et radicales qui ne partagent pas la même opinion sur de nombreux sujets, notamment sur le salaire au travail ménager. Les unes le revendiquent tandis que les autres préfèrent concentrer leurs actions sur d’autres enjeux (contraception, avortement, garderies, relations de couple, violence envers les femmes, etc.). Les unes voient un lien entre le capitalisme et le patriarcat, les autres les considèrent comme deux enjeux séparés.

En 1980, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) publie deux textes présentant certaines mesures fiscales pour le travail ménager qui pourraient aider à réduire la dépendance économique des ménagères (crédits d’impôt, allocations et même revenu minimum garanti) et y sont plutôt favorables. Le congrès aborde la question, mais ne parvient pas à une position commune. De son côté, l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFEAS) organise de 1981 à 1984 une vaste campagne sur la situation des femmes au foyer. Si son congrès recommande l’octroi d’un statut de travailleuse au foyer, la comptabilisation de ce travail dans le PIB (le PNB, à l’époque) et l’amélioration par diverses mesures des conditions des travailleuses du foyer, il rejette toutefois une recommandation portant sur le salaire au travail ménager. C’est quand même une avancée importante «dans la recherche de moyens pour gagner une meilleure reconnaissance du travail au foyer» pour un organisme plutôt réformiste.

Les centrales syndicales forment dans les années 1970 des structures ayant le mandat de se pencher sur la situation des femmes qui exercent trop souvent deux emplois, un au travail, l’autre à la maison. Ces comités s’opposent au salaire au travail ménager, car il serait insuffisant pour assurer vraiment l’indépendance économique des ménagères et il les inciterait à demeurer à la maison (comme toujours, je résume grossièrement…). Ils visent aussi à un changement d’attitude et de comportement des hommes pour que le travail ménager soit mieux partagé.

L’auteure présente ensuite les travaux et les recommandations des organismes gouvernementaux de condition féminine, soit le Conseil consultatif de la situation de la femme au fédéral et le Conseil du statut de la femme au provincial. Leurs recommandations n’apportent pas grand-chose de plus sur la question, si ce n’est quelques réflexions. Un organisme indépendant, le Réseau d’action et d’information pour les femmes (RAIF), mécontent des travaux du Conseil du statut de la femme, se déclare au contraire pour le salaire au travail ménager sous la forme de l’acquisition des déductions d’impôts du conjoint et d’un revenu minimum garanti. Il revendique aussi des prestations pour accidents de travail. Finalement, l’auteure présente les points saillants d’un document (de 950 pages) de Louise Vandelac commandé par le Conseil du statut de la femme, intitulé Du travail et de l’amour. Je vous laisse le plaisir d’en découvrir le contenu quand vous lirez ce livre!

Conclusion : L’auteure fait rapidement le tour des actions décrites minutieusement dans les chapitres précédents et constate que, par rapport aux nombreux gains du féminisme au cours de ces années, «le travail ménager a été, en quelque sorte, l’épine dans le pied de la libération des femmes». Elle rappelle à cet égard l’Affaire des Yvettes, qui a donné l’impression que le mouvement féministe «condamnait» les ménagères, alors que cette affaire reposait sur un malentendu exploité par le camp fédéraliste. De nos jours, cette question est souvent abordée sous l’angle de la conciliation travail-famille qui insiste davantage sur le conflit entre le travail salarié et le travail ménager que sur celui du partage entre les sexes, qui semble toutefois revenir récemment dans le discours avec des concepts comme celui de la charge mentale de l’organisation des travaux domestiques qui incombe presque toujours aux femmes. L’auteure «souhaite remettre de l’avant le travail invisible comme thème central pour penser l’oppression des femmes et des personnes assignées femmes».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’aime beaucoup les essais (une chance, au nombre que je lis!), mais j’ai en plus un faible pour ceux où j’apprends beaucoup de choses. C’est le cas de ce livre. Les descriptions des chapitres que j’ai écrites peuvent sembler assez complètes, mais elles ne sont qu’un résumé du contenu de ce livre qui est lui-même un résumé des actions du mouvement féministe des années couvertes par ce mémoire. J’ajouterai que ce livre est agréable à lire et n’a pas du tout la lourdeur qu’on pourrait craindre d’un livre tiré d’un mémoire de maîtrise. Et, finalement, je remercie l’auteure et sûrement l’éditeur d’avoir mis les notes en bas de page. Comme cela arrive de plus en plus souvent, je commence à me demander si mes remarques à ce sujet ont un impact!

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7 commentaires leave one →
  1. 20 décembre 2017 3 h 43 min

    « Je vous laisse le plaisir d’en découvrir le contenu quand vous lirez ce livre! »

    J’ai acheté hier; j’aurais demandé pour cadeau de Noël mais j’avais déjà suggéré Carnet d’estives de Pierre Madelin. Note en milieu de page pour mon correcteur, estive : pâturage d’été en montagne, voir alpage. Je suis curieux des moutons.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2017/03/20/apres-le-capitalisme/

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  2. 27 décembre 2017 11 h 24 min

    J’ai bien aimé la préface de Micheline Dumont, sa directrice de thèse.

    Je me suis arrêté à sa phrase suivante en deuxième lecture : « Il faut bien être un «homme» économiste pour formuler une telle énormité ». C’était suite à la phrase précédente où elle affirmait avoir « déjà vu une étude qui assimilait à du temps de LOISIR les heures que les femmes consacrent au travail ménager ».

    Lire ou ne pas lire?

    – En introduction, l’auteure me semble destiner son livre surtout à des soeurs de lutte. « Face aux nombreux combats qui reste à gagner, il semble nécessaire de renouer avec cet héritage militant afin de mieux comprendre où nous en sommes aujourd’hui en tant que femmes, féministes… et ménagères. »

    Je me demande qui écrira peut-être un jour : Et hommes aide-ménagères comme Pierre Madelin se dit aide-berger dans carnet d’estives : des Alpes au Chiapas.

    Je lis ce cadeau de Noël que je me suis fais en alternant par chapitre et deux autres : La fin des exils de Jean-Martin Aussant et Blockchain : Ultimate guide to understanding blockchain, bitcoin,cryptocurrencies, smart contracts and the future of money.
    .

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  3. 27 décembre 2017 13 h 42 min

    Je n’ai pas lu les deux autres livres avec lesquels vous avez alterné vos lectures. Je suis vaguement tenté par celui de Jean-Martin Aussant (mais je vais probablement résister), mais pas du tout par l’autre.

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  4. 29 décembre 2017 7 h 46 min

    Dans la fin des exils de Jean-Martin Aussant, les notes sont en bas de pages et cumulées. Par exemple, page 59, 11, « Formellement, Alfred Nobel n’avait pas instauré de prix pour les sciences économiques, mais la Banque de Suède (Sveriges Riksbank) en décerne un depuis 1969 en sa mémoire. »

    Le chapitre 7, Proposer un nouveau contrat social est généralement deux fois plus long que les autres, trois fois plus long que le 6, Se souvenir que 1789 n’a pas été une belle année pour le 1 %.

    À propos de l’auteur, j’y ai lu qu’il se consacre actuellement à la promotion de l’entrepreneuriat collectif et à la transformation du modèle de développement économique.

    À part ça, les pages titre de chapitre sont vertes et quelques unes reproduisent des oeuvres de Marc Séguin.

    Dans Blockchain, il n’y a pas de notes. Il n’y a même pas de pagination en bas de pages, seulement dans la Table of Contents.

    N’allez pas répéter à personne, le livre de Jean-Martin Aussant est une surprise du Pè.re Noël qui m’a fait très plaisir de recevoir.

    Celui de Mark Gates, Blockchain, je ne suis pas sûr que ce ne soit pas un pseudonyme, est un cadeau de mon exécutrice testamentaire. Je lui avais demandé un livre sur Facebook. Elle est d’une génération suivante et elle enseigne en finance. Il s’y trouve un chapitre sur les avantages et un autre sur les désavantages de la technologie blockchain.

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  5. 5 janvier 2018 19 h 59 min

    Je reviens à Micheline Dumont. En présentation, Micheline Dumont plogue pour ne pas écrire branche «Et le livre de Camille Robert sera devenu (une référence) indispensable pour mieux appréhender ce que Louise Toupin, une des spécialistes de la question, nommait naguère « L’épouvantail dans le jardin », le salaire au travail ménager ».

    Louise Toupin travaille actuellement avec Camille Robert sur une nouvelle anthologie de textes qui devrait être publiée en 2018. Cette anthologie regroupera des textes qui font un état des lieux des nouveaux aspects de l’invisibilité du travail des femmes (concernant le travail domestique et la reproduction sociale) et de leur incarnation actuelle dans différentes communautés au Québec.

    Ai-je entendu parler que le PLQ se préparait à parlementer de revenu minimum garanti ?

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  6. 5 janvier 2018 20 h 34 min

    «Louise Toupin travaille actuellement avec Camille Robert sur une nouvelle anthologie de textes qui devrait être publiée en 2018. Cette anthologie regroupera des textes qui font un état des lieux des nouveaux aspects de l’invisibilité du travail des femmes (concernant le travail domestique et la reproduction sociale) et de leur incarnation actuelle dans différentes communautés au Québec.»

    Vous avez omis les guillemets (et la référence nécessaire…). Ça me semble intéressant!

    «Ai-je entendu parler que le PLQ se préparait à parlementer de revenu minimum garanti ?»

    Ça me semble derrière nous, surtout depuis que François Blais a utilisé le terme «revenu de base» pour parler du revenu des prestataires de la solidarité sociale qui ont des contraintes sévères à l’emploi et qui bénéficient de ce programme depuis au moins 66 des 72 mois (https://jeanneemard.wordpress.com/2017/12/15/le-plan/ ).

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  7. 20 janvier 2018 8 h 41 min

    Et alors… qu’en retenir ?

    1 – Le nom d’Annabelle Seery pour son mémoire de maîtrise Travail de reproduction sociale, travail rémunéré et mouvement des femmes : constats, perceptions et propositions de jeunes féministes québécoises, (science politique), 2012.

    2 – Le nom de Louise Vandelac pour son ouvrage Du travail et de l’amour, j’imagine en avant-propos d’un rapport de recherche de 950 pages. L’auteure présente ce document comme « une analyse critique du travail domestique qui est nommément défini comme le carrefour de la sexualité, de la maternité et de ces mille et un geste non payés qui font et entretiennent la vie quotidienne. J’ai réservé à notre bibliothèque.

    3 – La question suivante : que veut dire égal en droit quand il n’y a pas d’égalité de fait, en partant en matière de reproduction sociale; j’écris parfois de régénération de notre force de régénération, de travail et de divertissement. Au secours Amartya Sen et Martha C. Nussbaum, Capabilités : Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/08/06/lapproche-des-capabilites/

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