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L’austérité et les femmes (3)

21 décembre 2017

Au cours des deux dernières années, j’ai consacré deux billets à l’évolution de l’emploi des hommes et des femmes depuis l’arrivée au pouvoir du parti libéral, en avril 2014, en plus d’un autre qui, sans lui être consacré, abordait aussi cette question. Si je n’ai pu conclure aucun de ces billets avec des certitudes sur l’effet de l’austérité libérale sur les femmes, ces trois billets laissaient penser que, du côté de l’emploi comme dans d’autres, oui, l’austérité pénalise davantage les femmes. Je reviens sur le sujet pour deux raisons : voir comment la situation a évolué et examiner un aspect de la question que je n’avais pas pensé à regarder dans les billets précédents.

Le taux d’emploi

Dans mes analyses précédentes, j’ai surtout examiné l’évolution du nombre d’emplois. Cette fois, je vais plutôt me pencher sur l’évolution du taux d’emploi, ce qui est préférable, car cette variable tient compte de l’évolution démographique qui peut différer quelque peu (mais pas beaucoup) entre les hommes et les femmes. Construit à l’aide des données désaisonnalisées du tableau cansim 282-0087 de l’Enquête sur la population active (EPA), le graphique qui suit montre cette évolution.Les taux d’emploi n’étant pas de la même ampleur chez les femmes (entre 56 et 58 %) et chez les hommes (entre 62 et 65 %), j’ai fait partir les données à 100 en divisant chaque donnée de chacune des deux séries par leur taux d’emploi d’avril 2014 pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Vers la fin de 2014 et en 2015, les deux courbes se sont éloignées l’une de l’autre, le taux d’emploi augmentant d’un peu plus d’un point de pourcentage chez les hommes (ligne bleue), tandis qu’il restait assez stable chez les femmes (ligne rouge). Les deux courbes se sont ensuite suivies d’assez près du milieu à la fin de 2016, avant de se séparer à nouveau en raison d’une forte baisse du taux d’emploi des femmes (de 57,9 % en décembre 2016 à 57,0 % en avril 2017) jumelée à une hausse encore plus forte chez les hommes (de 63,3 % en octobre 2016 à 64,8 % en avril 2017). Au bout du compte, après d’autres mouvements opposés, le graphique montre que le taux d’emploi des hommes a augmenté de 4,5 % (ou de 2,8 points de pourcentage, de 62,3 % à 65,1 %) entre avril 2014 et novembre 2017, tandis que celui des femmes n’augmentait que de 1,4 % (ou de seulement 0,8 point, de 56,8 % à 57,6 %), croissance trois fois et demie moins élevée que celle du taux d’emploi des hommes. En termes de nombre d’emplois, on peut aussi dire que sur les 218 000 emplois qui se seraient ajoutés selon l’estimation de l’EPA, les deux tiers (67,3 %) sont allés aux hommes, soit environ 147 000, alors que le nombre d’emplois occupés par des femmes n’a augmenté que d’environ 71 000.

Le graphique ci-contre montre que le taux d’emploi des hommes a augmenté davantage que celui des femmes dans les trois grandes tranches d’âge. L’écart le plus considérable s’est observé chez les jeunes âgé.es de 15 à 24 ans (écart de 5,7 points de pourcentage), suivi par celui des personnes âgées de 55 ans et plus (1,6 point) et des personnes du principal groupe d’âge actif (âgées de 25 à 54 ans, 0,9 point). Comme je l’avais souligné dans les précédents billets sur ce sujet, ces écarts plus importants dans les tranches d’âge les plus jeunes et les plus élevées concordent avec l’hypothèse que les mesures d’austérité auraient touché davantage les femmes qui auraient été proportionnellement plus nombreuses que les hommes à prendre leur retraite et proportionnellement moins nombreuses à trouver un emploi. Le fait que le taux d’emploi des jeunes femmes ait diminué dans une période où les employeurs se plaignent de manquer de main-d’œuvre dans des secteurs où on retrouve beaucoup de jeunes femmes (restauration et commerce de détail, surtout) est particulièrement troublant.

Le taux de chômage

Chose que j’avais omise dans les billets précédents sur ce sujet, je me suis dit qu’il serait intéressant d’examiner aussi l’évolution du taux de chômage. J’ai pensé à cela surtout parce que ce taux a atteint en novembre 2017 (avec 5,4 %) son niveau le plus bas des 503 mois pour lesquels le tableau cansim 282-0087 fournit des données. En fait, les 14 derniers mois (les 11 mois de 2017 et les trois derniers de 2016) sont les 14 mois où ce taux fut le moins élevé depuis janvier 1976! Comme les taux de chômage des hommes et des femmes sont plus comparables que les taux d’emploi, j’ai construit le graphique qui suit directement avec les taux de chômage des hommes et des femmes d’avril 2014 à novembre 2017. Et là, j’ai eu tout un choc!
On peut en effet voir sur ce graphique que l’écart du taux de chômage entre les hommes et les femmes a fondu au cours de cette période. Alors que les femmes avaient un taux de chômage plus bas que celui des hommes de près de trois points de pourcentage en début de période (2,8 points en avril 2014), cet écart s’est complètement effacé en fin de période. Plus étonnant encore, le taux de chômage a été plus élevé chez les femmes que chez les hommes en octobre 2017 pour la première fois depuis décembre 2005! Autre phénomène intéressant, cette disparition des écarts de taux de chômage fut bien graduelle, avec peu de périodes de rapprochement et d’éloignement par rapport à ce qu’on a vu dans le cas du taux d’emploi, si ce n’est dans les derniers mois. Au bout du compte, le taux de chômage des hommes a diminué de 3,7 points de pourcentage entre avril 2014 et novembre 2017 (de 9,1 % à 5,4 %), tandis que celui des femmes ne diminuait que de 1,0 point (de 6,3 à 5,3 %), baisse 3,7 fois moins forte que pour les hommes. En nombre, la baisse est encore plus marquée du côté des hommes. En effet, le nombre de chômeurs a diminué de 80 000 et le nombre de chômeuses de 19 000, soit 19 % du total seulement.

Le graphique ci-contre montre que la baisse du taux de chômage fut beaucoup mieux partagée entre les tranches d’âge que la hausse du taux d’emploi, et cela, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. La baisse fut bien un peu plus élevée chez les jeunes hommes (de 5,6 points de pourcentage) que chez les plus vieux, mais cela n’est pas étonnant, puisque c’est à ces âges qu’il est le plus élevé et peut donc diminuer le plus. Il est en effet passé de 15,2 % à 9,6 %, taux qui est malgré cette forte baisse demeuré le plus élevé des trois tranches d’âge des hommes et des femmes. Il demeure que ces baisses sont vraiment étonnantes!

Le taux d’activité

La hausse des taux d’emploi et la baisse des taux de chômage ayant été de la même ampleur, je me suis dit que le taux d’activité a dû rester bien stable… C’est ce que j’ai voulu vérifier avec le graphique qui suit, que j’ai construit comme le premier, c’est-à-dire en faisant partir les données à 100 et en divisant chaque donnée de chacune des deux séries par leur taux d’activité d’avril 2014 pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes).On peut bien sûr trouver certaines périodes au cours desquelles les deux courbes s’éloignent l’une de l’autre, mais elles finissent par se rejoindre rapidement. À la fin de la période, le taux d’activité des hommes a augmenté de 0,44 % (ou de 0,3 point de pourcentage, de 68,5 % en avril 2014 à 68,8 % en novembre 2017), à peine plus que celui des femmes qui a augmenté de 0,33% (ou de 0,2 point de pourcentage, de 60,6 % à 60,8 %).

Cette faible croissance à laquelle je m’attendais pourrait étonner, dans un contexte où l’emploi a tant augmenté et le chômage tant diminué, surtout chez les hommes. Le graphique ci-contre montre d’ailleurs que si le taux d’activité global a très peu augmenté chez les hommes, il a par contre augmenté de 1,4 point de pourcentage chez ceux âgés de 15 à 24 ans et chez ceux âgés de 55 ans et plus, et de 1,5 point chez ceux âgé de 25 à 54 ans. Ces hausses peuvent paraître étonnantes étant donné que le taux d’activité global a peu changé, mais s’expliquent bien par le vieillissement de la population, la proportion d’hommes adultes ayant 55 ans et plus étant passée de 34,9 % à 37,8 % entre avril 2014 et novembre 2017, et leur taux d’activité étant le plus bas des trois tranches d’âge (entre 39 et 41 % au cours de cette période, par rapport à environ 65 % chez les 15-24 ans et à un peu plus de 90 % chez les 25-54 ans). Chez les femmes, les différences observées plus tôt du côté du taux d’emploi se répercutent ici, les jeunes femmes étant les plus désavantagées (baisse de 1,9 point), suivies des plus âgées (hausse de 0,6 point) et de celles du principal groupe d’âge actif (hausse de 3,0 points).

Et alors…

Depuis les deux premiers billets que j’ai consacrés à cette question, on peut constater que l’écart de croissance de l’emploi entre les hommes et les femmes depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux s’est creusé. Alors que la croissance de l’emploi des hommes était un peu moins de trois fois plus élevée que celle des femmes, cette proportion est rendue à trois fois et demie. En plus, on a pu cette fois voir que cet écart s’observe de façon encore plus nette dans l’évolution du taux de chômage, ce taux ayant aussi diminué environ 3,5 fois (3,7, en fait…) plus chez les hommes que chez les femmes.

S’il faut être prudent dans l’utilisation des données de l’EPA qui sont sujettes à de fortes marges d’erreur, surtout quand on compare les données de deux mois spécifiques comme ici (d’ailleurs, l’écart de croissance de l’emploi s’est totalement estompé en juillet 2016 avant de s’accentuer par la suite), il demeure que la concentration des écarts de taux d’emploi et de taux de chômage chez les femmes plus jeunes et plus âgées correspond drôlement aux conséquences auxquelles on peut s’attendre des constats faits par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dans ce document de recherche consacré aux effets des mesures d’austérité des gouvernements du Québec depuis 2008. Est-ce une certitude? Toujours pas, mais ces données suggèrent de plus en plus que c’est bien le cas!

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2 commentaires leave one →
  1. 15 janvier 2018 10 h 05 min

    Bon, il semble que quelqu’un d’autre s’en est enfin aperçu…

    http://www.journaldemontreal.com/2018/01/13/disette-de-lemploi-pour-les-femmes

    Aimé par 1 personne

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