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Le piège de la liberté

8 janvier 2018

Le piège de la liberté de Denys Delâge et Jean-Philippe Warren, deux professeurs d’université en sociologie, porte sur le choc de culture qu’a entraîné la rencontre entre les nations autochtones et les empires européens. Les auteurs montrent comment «le piège de la modernité, la liberté promise par les Occidentaux [a en définitive servi] à opprimer et à refouler les populations amérindiennes».

Introduction. Un choc des cultures : «L’histoire des peuples autochtones des Amériques nous interpelle non seulement en raison de l’incroyable diversité et de la grande richesse des cultures qu’elle met en scène, mais aussi en raison de son caractère éminemment tragique». Après cette entrée en matière percutante, les auteurs présentent la thèse de ce livre : «si les peuples occidentaux se sont imposés aux peuples amérindiens en partie par la force des armes, en partie par l’unification microbienne du monde et en partie par la fourberie et les trahisons, ils l’ont fait aussi au moyen d’une interprétation nouvelle de la place de l’être humain dans l’ordre du monde qui, dans un premier mouvement laissait dépourvus les Amérindiens». Ils précisent ensuite que ce livre «cherche à déterminer quelles furent les répercussions pour les peuples indigènes, du passage de l’Ancien Régime au régime libéral». Ils ajoutent que, pour atteindre leurs objectifs, ils devront parfois ignorer certaines particularités des différents peuples qui habitaient le nord-est de l’Amérique, même s’ils les considèrent importantes, pour se concentrer sur les tendances globales.

1. La liberté des « Sauvages » : Ce chapitre présente les caractéristiques essentielles de l’organisation politique des peuples aborigènes. Cette organisation était «décentralisée, éclatée et dépourvue de véritable levier coercitif». Les auteurs y expliquent notamment :

  • les relations entre les membres de ces peuples;
  • le fonctionnement des sociétés du don et du contre-don;
  • l’importance de la parole, de la prodigalité et des talents en médiation pour la chefferie (et le peu de pouvoir de ces chefs autre que leurs aptitudes à convaincre) par rapport à la monarchie de droit divin;
  • la civilisation autochtone centrée sur la dette et l’unanimité au lieu de l’être sur le péché et la ségrégation (ou les inégalités);
  • les objectifs différents de la torture chez les Européens (punir et terroriser leur population) et chez les Amérindiens (pour terroriser leurs ennemis et s’emparer de leur courage).

2. Le joug de la liberté : Les «autorités de la Nouvelle-France ont tôt cherché à verticaliser le pouvoir, c’est-à-dire à le soumettre à une hiérarchie dont elles souhaitaient et devaient inéluctablement occuper le sommet» dans un contexte où l’obéissance aux dirigeants est (censée être) émancipatrice. Dans ce chapitre, les auteurs :

  • décrivent les relations entre les colonisateurs puritains des États-Unis et les autochtones : on les évite ou les combat, car ce sont des païens;
  • puis entre les colonisateurs français et «leurs» autochtones : on voulait en faire des sujets du roi (sans trop de succès) et les convertir, souvent en utilisant leurs croyances animistes et même leur principe du don et du contre-don (je te prie, tu me donnes une bonne chasse), ce qui a favorisé le changement culturel des colons s’approchant des croyances païennes (d’où, probablement, l’importance de la croyance en l’intervention des saints dans la culture catho-québécoise);
  • expliquent comment les autochtones se sont faits piéger en acceptant de faire des dons (notamment de vivres, de territoires et de collaborations lors de conflits entre peuples européens) alors que les colonisateurs n’ont pas respecté le contrat tacite avec des contre-dons (je simplifie énormément cette partie fort intéressante);
  • analysent la relation avec l’écrit très différente chez les autochtones et chez les colonisateurs;
  • présentent les différences dans les relations entre les hommes et les femmes, beaucoup plus égalitaires chez les autochtones (même si elles pouvaient varier d’un peuple à l’autre) que chez les colonisateurs (société patriarcale et misogyne).

3. L’intransigeance de la liberté : Dans les sociétés autochtones, «les catégories usuelles de la pensée occidentale – le privé et le public, le travail et le loisir, le naturel et le surnaturel, le personnel et l’impersonnel, l’âme et le corps – perdent leur sens, car les dimensions sociales ne s’offrent pas comme structurellement segmentées». Au contraire, les activités des commerçants, des prêtres et des militaires coloniaux étaient segmentées et même souvent conflictuelles. Le contact entre des sociétés ayant des valeurs et un fonctionnement aussi différents n’a pas facilité la compréhension de l’autre, même si les contacts entre les membres des deux sociétés furent, comme mentionné auparavant, bien plus fréquents et cordiaux en Nouvelle-France qu’entre les autochtones et les colonisateurs puritains. Il demeure que de nombreux malentendus ont traversé les siècles et peuvent expliquer, par exemple, que «beaucoup d’Euro-Canadiens se plaignent aujourd’hui de trop donner aux Premières Nations» alors qu’ils ont oublié tout ce qu’ils ont reçu en parvenant «depuis deux siècles à refouler la mémoire».

4. Le commerce rend libre : Ce chapitre «analyse l’intégration de plus en plus poussée des sociétés amérindiennes dans le système marchand» touchant bien sûr la chasse, mais aussi la privatisation des terres. Le passage d’une chasse pour leurs besoins à une chasse marchande a entraîné de nombreux problèmes pour les autochtones et la faune de la Nouvelle-France et de toute l’Amérique :

  • conflits, souvent armés, entre peuples autochtones pour contrôler ce marché;
  • bouleversement de l’écologie économique des sociétés autochtones en transformant une activité de subsistance bien incorporée socialement en une activité marchande qui a rendu ces peuples dépendants des produits européens;
  • quasi extinction du castor (dès le XVIIe siècle) et d’autres espèces dont le bison, ce qui a mené bien des peuples à la misère;
  • la privatisation de terres et l’adoption graduelle d’une forme de propriété privée chez les autochtones.

5. La propriété rend libre : Les peuples autochtones ne pouvaient pas imaginer qu’une terre, et encore moins un territoire, puissent être une propriété privée. Pour eux, seules la jouissance d’un territoire, ainsi que son usufruit peuvent être accordés à des personnes, et seulement pour un certain temps. On voit donc à quel point ce concept allait à l’encontre de celui de la propriété en force en Europe et a pu créer de nombreux malentendus et injustices (et à quel point il peut être insultant pour un autochtone qu’un politicien québécois puisse blaguer avec le concept de «territoire non cédé»). Les autorités coloniales ont tenté de leur imposer ce concept, mais la résistance fut toujours importante. Si la création des réserves a «respecté» ce choix, ce fut en octroyant uniquement un droit d’utilisation aux autochtones, la propriété de ces territoires demeurant à la Couronne. Les auteurs concluent qu’ils «avaient perdu des deux côtés», n’étant devenus ni propriétaires individuels ni propriétaires collectifs.

Ils abordent par la suite «les tentatives visant à transformer les Amérindiens en agriculteurs», les conséquences de la raréfaction du gibier dans les activités traditionnelles de chasse, puis la grande conquête territoriale des colonisateurs de toute l’Amérique du Nord, surtout aux XVIIe et XIXe siècles, mais aussi au XXe. Ils concluent ce chapitre en forme d’introduction au prochain :

«Sous le régime de la Nouvelle-France, les autochtones avaient été seigneurs et esclaves, alliés et ennemis, clients et producteurs, épouses et domestiques, remplissant différentes fonctions et occupant divers rangs. Dans le Canada libéral du XIXe siècle, ils n’étaient plus rien, à part un problème qu’on préférait, la plupart du temps, oublier plutôt que d’œuvrer honnêtement à le résoudre.».

6. Le travail rend libre : Alors que le travail était une valeur sanctifiée (ou à tout le moins idéalisée) par les puritains de la Nouvelle-Angleterre, il est demeuré une obligation, pour ne pas dire une corvée, en Nouvelle-France jusqu’au XIXe siècle, surtout pour les autochtones, mais aussi, dans une moindre mesure, pour les colons. Les auteurs expliquent ensuite les stratagèmes utilisés par des employeurs (Compagnie de la Baie d’Hudson pour les autochtones, les Price au Saguenay et les Robin en Gaspésie pour les colons, par exemple) pour exploiter les trappeurs, pêcheurs et ouvriers. Ces employeurs les payaient avec des jetons échangeables uniquement dans leurs magasins, à leurs conditions, avec des prêts pour les tenir bien en main.

Lorsqu’ils commencèrent à «travailler» au XIXe siècle, les autochtones ont majoritairement choisi des professions proches de leurs activités traditionnelles : chasse, pêche, guides de chasse et pêche, bûcherons, draveurs, un peu d’agriculture, mais aussi beaucoup d’artisanat (sculpture, mitaines, raquettes, arcs et flèches, etc.). Certains travaillèrent aussi dans la construction ou dans les mines, mais moins, car cela les éloignait de leurs racines sociales. Le «travail capitaliste» leur répugnait, car il «engendrait une dépossession et une déshumanisation sans précédent de l’activité productrice. Les phénomènes sociaux totaux n’avaient plus leur place dans les manufactures et les usines qui décomposaient la fabrication des marchandises en gestes tellement élémentaires que l’intelligence et l’imagination de l’esprit humain n’y prenaient plus aucune part».

7. Réformer et refouler : Selon de nombreux penseurs coloniaux, les autochtones étaient comme des enfants : il suffirait de les éduquer pour qu’ils deviennent de bons catholiques et de bons sujets du roi (attitude opposée à celle qu’ils avaient des Afro-américains qu’ils ne considéraient pas vraiment humains). Cela n’a jamais fonctionné avant la Conquête, aucun autochtone ne s’étant joint de façon durable aux colons français, et guère plus après. Avant la Conquête, le «Sauvage» «était un enfant qui refusait de se soumettre à une autorité extérieure. Dans un Canada dominé de plus en plus par l’idéologie libérale, le «Sauvage» était un enfant qui, faute de savoir faire preuve de rigueur et de vigueur envers lui-même, croupissait dans l’indigence». Les «nations européennes, civilisées et chrétiennes» avaient «un devoir – «le fardeau de l’homme blanc» – de les [les nations «primitives» qui peuplaient l’Amérique avant l’arrivée des Européens] relever de leur ignorance et de leur misère». Mais, le résultat fut en général désastreux. Renonçant à l’assimilation simple (en faire des Canadiens comme les autres), on adopta plutôt la Loi sur les Indiens qui visait à la fois l’assimilation (par exemple, les pensionnats autochtones ont été ouverts jusqu’en 1996) et la ségrégation (je simplifie outrageusement cette partie complexe du livre).

Conclusion – Une invasion de l’intérieur : Dans cette conclusion, les auteurs reviennent sur les principaux concepts abordés dans ce livre : don et contre-don, dette, etc. Et ils concluent :

«Projetées dans un univers chrétien où les notions de péché et de culpabilité occupaient une place notable, enfermées dans un univers culturel avec lequel elles n’entretenaient, jusque-là, que des rapports diffus, forcées de se plier à une éthique du travail régulier dont elles comprenaient mal le bien-fondé, stationnées dans des territoires d’où elles ne pouvaient sortir qu’en se reniant elles-mêmes, les populations autochtones connurent à l’occasion une assistance et une philanthropie qui empirèrent, plus qu’elles n’aidèrent, leur émancipation collective. Les réseaux sociaux traditionnels ayant été démantelés, les anciens liens collectifs ayant été dissous, l’ordre symbolique du don et du contre-don s’étant effrité, elles se sont retrouvées plongées dans des logiques globales qui niaient les fondements mêmes de leur organisation politique et sociale. Doit-on s’étonner qu’aujourd’hui, malgré une résilience admirable et une volonté de lutter pour leur autonomie, elles peinent à retrouver leur centre de gravité?»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Absolument et entièrement! J’ai été vraiment envoûté par ce livre. Ce qu’on y raconte est tellement loin des anecdotes inventées sur l’histoire du Québec que j’apprenais à l’école que j’ai eu l’impression que ce livre parlait d’un sujet tout à fait différent. Les auteurs ne mettent pas uniquement l’accent sur quelques événements et quelques personnages héroïques qui suffiraient à faire comprendre cette époque, comme le faisaient mes livres d’histoire, mais décrivent et analysent plutôt la trame complète de ce qui a transformé les peuples qui habitaient l’Amérique du Nord avant l’arrivée des Européens sur ce continent en ce qu’ils sont aujourd’hui. Cette approche permet en plus de mieux comprendre certains traits qui particularisent les descendants des colonisateurs que beaucoup d’entre nous sommes. Et, en plus, les notes nombreuses et quelques fois substantielles sont en bas de page. Un succès!

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5 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    8 janvier 2018 22 h 30 min

    J’ai lu avec intérêt «Le pays renversé» de Denys Delâge. J’en conseille la lecture.

    Sur le thème du territoire non cédé, je me souviens d’un billet de Serge Bouchard: «Apprendre sa mort à la télévision». Paul Toutant avait affirmé: «Hydro-Québec accorde des droits à une communauté qui n’en a jamais eus». Le problème était celui-ci: «La Constitution canadienne de 1982 reconnaît les traités faits avec les Amérindiens par voie orale. La Cour suprême a statué que la communauté en question devait avoir occupé le territoire de façon continue pendant 150 ans (pour des sociétés nomades et semi-nomades???). Hydro voulait construire un barrage. Ses avocats prétendaient que le territoire sur lequel vivait une communauté amérindienne n’avait pas été occupé…» Il y avait eu finalement une entente hors cour.» Serge Bouchard, généralement calme, avait conclu son billet: «On me dira que je tire sur le messager. Je l’admets. S’il était incapable de maîtriser ce sujet, il n’avait qu’à faire un reportage sur un chat écrasé!».

    Lors de la Crise d’Oka, j’ai essayé d’écouter les tribuns téléphoniques. Je fermais la radio après 10 minutes. Au mois de septembre, j’ai entendu Bernard Landry affirmer à CBF-Am: «L’erreur de la SQ, c’est d’avoir utilisé l’artillerie légère pour entrer dans la pinède alors qu’il fallait utiliser l’artillerie lourde».

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  2. 8 janvier 2018 23 h 35 min

    «J’ai lu avec intérêt «Le pays renversé» de Denys Delâge. J’en conseille la lecture.»

    L’histoire de 1600 à 1664 a-t-elle changé depuis 1991? Plus sérieusement, après avoir lu ce livre qui porte en grande partie sur cette période, je ne crois pas y retourner à court terme.

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  3. 12 janvier 2018 12 h 46 min

    La politique est d’abord communication, orale avec les proches, écrite avec les distants. Internet permet les rapprochements.

    Mais la politique est finalement occupation collective d’un territoire; partagée et maîtrisée au meilleur, entre entités qui le composent éventuellement, indéniablement, et qui pourraient s’entendre avec le temps pour se donner une voix légitime aux Nations-Unies, autant que faire se peut, direction suite de l’humanité.

    J’ai écrit sans signer, alors, je renonce à des droits d’auteur ou brevet d’invention, l’avenir étant ce qu’il est, George VI à renoncer en 1947 à l’Empire des Indes, acquis par ses ascendants par la force de la différence dont les armes.

    En 1941, ça n’allait plus pour l’Angleterre, la proximité de l’Allemagne et la faiblesse politique, « qui trop embrasse mal étreint ». L’Amérique a exigé la fin du colonialisme et passée imperceptiblement au mondialisme en alternative au communisme.

    Le fonctionnement des sociétés du don et du contre-don, ça m’intrigue !

    Je n’ai pas ma bibliothèque à portée de main, mais alors, à le nombre de demains qu’il faudra pour un prochain commentaire à cet article avec référence.

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  4. 12 janvier 2018 15 h 49 min

    «Le fonctionnement des sociétés du don et du contre-don, ça m’intrigue !»

    Il faudrait aussi que je lise plus spécifiquement sur le sujet. J’ai laissé un lien dans le billet qui explique assez bien les concepts de base, je pense.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Essai_sur_le_don

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  5. 19 janvier 2018 8 h 18 min

    Merci pour le lien qui n’avait pas suscité ma curiosité à prime abord. Sa lecture en relecture m’a amené à revoir et mieux apprécier des chapitres de Mémoire sur les moeurs, costumes et religion des sauvages de l’Amérique septentrionale, notamment celui sur les mariages.

    L’éditeur note que ce Mémoire est en principe destiné à informer l’intendant de la colonie, Michel Brégon, sur les habitudes des tribus alliés et ennemis des Français.

    L’auteur, Nicolas Perrot, interprète et trafiquant de fourrures, a joué un rôle important dans la colonisation de l’Amérique du Nord. Arrivé au Canada à 16 ans, vers 1660, il a développé rapidement des liens avec les peuples autochtones.

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