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Utopies réalistes

15 janvier 2018

Avec son livre Utopies réalistes, Rutger Bregman, historien et journaliste néerlandais (de qui j’ai déjà présenté un texte dans ce billet), aborde des idées qu’on juge souvent naïves ou dépassées, comme «la réduction du temps de travail, le revenu universel, (…) la lutte contre la pauvreté et la réduction des inégalités, la taxation des flux financiers, et (…) l’ouverture des frontières». En lisant la quatrième de couverture (dans laquelle on lit aussi qu’il faut dépasser les «divisions traditionnelles gauche-droite»…), je ne savais pas trop à quoi m’attendre : aurais-je droit à un grand livre ou à un grand n’importe quoi?

1. Le retour de l’Utopie : L’auteur présente tout d’abord de nombreuses données montrant les progrès de l’humanité, notamment en termes de revenus, d’espérance de vie, de santé et de lutte à la pauvreté extrême. Notre existence serait tellement «riche, sûre et saine» que nous n’aurions plus «de nouveau rêve pour la remplacer, parce que nous ne pouvons imaginer de monde meilleur que le nôtre» et que «nous n’avons rien de mieux à proposer». Avec une entrée en matière basée sur des hypothèses aussi caricaturales et exagérées, tant sur l’évaluation de la situation actuelle que sur l’absence de propositions d’améliorations, je craignais encore plus que ce livre soit un grand n’importe quoi! Je me disais que cet auteur veut tellement démontrer sa thèse qu’il semble prêt à toutes les exagérations pour ce faire. Il conclut cette introduction en affirmant que notre existence est peut-être excellente, mais qu’elle est morne, manquant de rêves et d’utopies. Sans cette conclusion, ce livre aurait été bien court!

2. Pourquoi il faut donner de l’argent à chacun : L’auteur raconte quelques expériences réussies de remise de sommes d’argent directement à des groupes de personnes pauvres (à des sans abris dans des pays riches ou à des populations démunies dans des pays pauvres). Ces expériences lui font dire qu’il est plus efficace de donner de l’argent directement à des personnes pauvres que de leur offrir des services, car «les pauvres sont eux-mêmes les meilleurs experts de ce dont ils ont besoin», reprenant ainsi un mantra cher aux libertariens.

Il consacre le reste du chapitre à promouvoir le revenu de base, mais de façon confuse. Il le décrit comme une solution pour éradiquer la pauvreté dans sa version universelle (une même somme donnée à tout le monde, peu importe son revenu). Il fournit deux exemples. Il estime le coût de son implantation aux États-Unis à 175 milliards $, ce qui représenterait une somme annuelle de 540 $ environ par habitant (ou d’environ 700 $ par adulte), somme nettement insuffisante pour amoindrir et encore moins éradiquer la pauvreté. Il semble donc clair que ces 175 milliards $ correspondent plutôt au coût d’un impôt négatif ou d’un revenu minimum garanti qui comblerait la différence entre le revenu d’une personne (ou d’un ménage) et un seuil de faible revenu (mais comme il dit que le revenu d’emploi s’ajouterait à ce revenu de base, cela ne marche pas non plus). L’autre exemple est la somme variant entre 800 et 2000 $ remise annuellement aux adultes en Alaska, somme encore là insuffisante pour éliminer la pauvreté. En plus, ce chapitre contient quelques inexactitudes, parlant par exemple d’un «programme canadien de sécurité sociale (medicare)» implanté en 1970, alors que ces programmes relèvent des provinces et n’ont pas tous été implantés en même temps. On en vient à douter quand il cite des «faits» que nous ne connaissons pas.

3. La fin de la pauvreté : L’auteur explique quelques conséquences de la pauvreté et des inégalités, aussi bien sur l’alimentation et les aptitudes que sur le stress, l’espérance de vie et d’autres domaines (criminalité, éducation, population carcérale, obésité, alcoolisme, etc.) puis propose des solutions, dont la plus efficace serait de donner de l’argent aux pauvres (on s’en serait douté).

4. L’étrange conte du président Nixon et de son projet de loi sur le revenu de base : L’auteur raconte à quel point les États-Unis sont passés proches d’adopter un revenu de base sous Richard Nixon, et le rôle qu’a joué l’histoire de la Loi de Speenhamland dans cet échec (notamment la version de cette histoire présentée par Karl Polanyi dans son livre La grande transformation dont j’ai parlé dans ce billet). Il dénonce ensuite les programmes dits de lutte à la pauvreté qui séparent les «bons pauvres» et les «mauvais pauvres» (comme le fait le récent plan de lutte à la pauvreté du Québec). Là, nous sommes d’accord!

5. De nouveaux chiffres pour une nouvelle ère : L’auteur explique les limites et les lacunes du PIB, puis présente quelques autres mesures de bien-être. Ce chapitre est de bonne tenue, même si j’ai lu de meilleurs textes sur le sujet (et en ai écrits de nombreux, dont cette série de trois billets).

6. La semaine de quinze heures : Le nombre d’heures de travail a constamment diminué de la révolution industrielle au milieu du XXe siècle. De nombreux analystes, dont John Maynard Keynes et Isaac Asimov, prévoyaient l’avènement de la société des loisirs et de la semaine de travail de 15 heures dès le début du XXIe siècle. Or, ce n’est pas vraiment ce qui est arrivé… Si le nombre d’heures moyennes travaillées par personne a continué à diminuer un peu dans les pays industrialisés, cette moyenne par ménage a augmenté, notamment en raison de la plus grande participation des femmes au marché du travail. L’auteur décrit ensuite les avantages qu’il y aurait de diminuer fortement la moyenne d’heures travaillées : hausse de la productivité, moins de stress, diminution des émissions de gaz à effet de serre, moins d’accidents de travail, baisse du chômage, etc.

7. Pourquoi il n’est pas payant d’être banquier : Ce chapitre est la version française de ce texte dont j’ai parlé dans le billet que j’ai cité en amorce. L’ayant reconnu rapidement, je ne l’ai pas relu.

8. La course contre la machine : L’auteur aborde maintenant la possibilité que les machines remplacent les humains dans le travail. Comme bien d’autres, il cite pour appuyer ses dires l’étude la plus critiquée sur le sujet, celle de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, étude qui prévoit la disparition de la moitié des emplois en seulement 10 ou 20 ans et qui a été brillamment démolie par une autre étude de l’OCDE dont j’ai parlé dans ce billet, et par la suite par bien d’autres études mieux fondées (ainsi que dans un texte que j’ai présenté plus tôt cette semaine). Bref, il s’agit d’un chapitre dans lequel l’auteur semble davantage chercher à confirmer ses thèses qu’à se poser des questions et à chercher des réponses.

9. Par-delà les portes du pays d’abondance : Que ce soit dans l’aide internationale ou dans la lutte à la pauvreté, il est important d’évaluer l’effet concret des mesures à adopter plutôt que de se contenter d’appliquer des modèles économiques théoriques. Les résultats de telles évaluations réservent souvent des surprises, les mesures les plus efficaces n’étant pas toujours celles qui nous semblent les plus pertinentes. Pour aider les pays pauvres, l’auteur recommande l’ouverture des frontières, ce qui aurait selon lui un impact majeur pour lutter contre la pauvreté.

10. Comment les idées changent le monde : À l’aide de quelques exemples, l’auteur avance que ce sont davantage les chocs qui peuvent amener des gens à changer d’idée que les analyses rationnelles. Il raconte ensuite la montée des idées néolibérales appuyées, à l’encontre des idées ambiantes, par Friedrich Hayek et Milton Friedman. S’il est vrai que le retour de ces idées doit beaucoup à ces deux économistes (ainsi qu’aux autres membres de la Société du Mont Pèlerin), il passe sous silence l’appui financier qu’ils ont reçu des puissants de ce monde (le texte de Wikipédia sur cette organisation mentionne d’ailleurs cet appui ainsi que le fait que «plus de 100 instituts libéraux ont été créés par des membres» de cette société). Cette omission illustre éloquemment l’habitude de l’auteur de tourner les coins ronds et de tasser les faits qui atténuent la portée de ses thèses.

Épilogue : Pour pouvoir réaliser des idées qui semblent radicales ou même utopiques, il faut les rendre acceptables, comme le font Trump et certains partis d’extrême droite. Selon lui, les partis de gauche devraient s’en inspirer.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Bof. Finalement, sans être du grand n’importe quoi, ce livre est loin d’être un grand livre et ne m’a pas du tout impressionné. C’est ça le problème quand on lit un livre sur des sujets qu’on connaît mieux que l’auteur! Si certaines de ses idées valent le détour, comme sur la réduction du temps de travail, la fixation de trop de personnes sur l’indicateur qu’est le PIB plutôt que sur ce qu’il est censé mesurer (le bien-être, voire le bonheur) et les emplois inutiles (voire nuisibles), j’ai lu bien des textes qui les rendent mieux. Dans plusieurs chapitres, l’auteur applique ce qu’il dénonce chez d’autres, soit la recherche de faits et de données qui appuient ses idées (biais de confirmation) en ignorant ceux et celles qui les contredisent ou les nuancent, ou même en trafiquant ces données et faits. Finalement, bravo aux notes en bas de pages, mais chou pour l’édition qui comporte beaucoup d’erreurs (par exemple, en mélangeant à la page 191 un jour avec un mois et des unités avec des milliards…).

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