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L’éconocratie

22 janvier 2018

Le problème quand j’achète un livre ou que j’en reçois un en cadeau est que je prends presque toujours plus de temps à le lire que lorsque je l’emprunte à la bibliothèque, car, dans ce cas, je dois respecter une date limite pour le remettre. La lecture de The econocracy – The perils of leaving economics to the experts (L’éconocratie ou les dangers de laisser l’économie aux experts) de Joe Earle, Cahal Moran et Zach Ward-Perkins, trois ex-étudiants en économie à l’Université de Manchester, membres fondateurs de la Post-Crash Economics Society, organisme qui milite pour l’enseignement de la pluralité en économie, n’a pas fait exception à ce principe! Malgré son titre accrocheur et le fait que le sujet qu’il aborde (le contrôle de la pensée économique et de l’enseignement de cette discipline par des experts) m’intéresse au plus haut point, je l’avais depuis quatre mois quand j’en ai commencé la lecture. De façon plus spécifique, ce livre «ouvre la discipline économique et explique son fonctionnement interne au grand public afin que celui-ci puisse s’en approprier au plus grand bénéfice de la démocratie».

Avant-propos : Andrew Haldane, économiste en chef de la Banque d’Angleterre, se demande si l’échec des économistes à prévoir la crise commencée en 2007 n’est pas un des facteurs importants qui expliquent que la population du Royaume-Uni n’a pas tenu compte de leurs objections lors du vote sur le Brexit en juin 2016, vote qui a mis en branle la sortie de ce pays de l’Union européenne. Il se dit ensuite en accord avec les analyses de ce livre, sauf avec une d’entre elles qui porte sur l’indépendance des banques centrales…

Introduction : Les trois auteurs ont commencé à étudier en économie à l’Université de Manchester en 2011 pour mieux comprendre le fonctionnement de l’économie à la suite de la crise encore en force à ce moment. Ils ont rapidement réalisé que ce qu’ils apprenaient n’avait rien à voir avec les causes de cette crise, pas plus qu’avec la catastrophe environnementale qui nous menace ou avec l’accroissement des inégalités. Cette frustration les a menés à fonder en 2013 avec d’autres étudiant.es la Post-Crash Economics Society qui fut à la base d’un mouvement de contestation mondial (dont j’ai parlé dans ce billet publié en mai 2014) visant à promouvoir un enseignement pluraliste en économie et non pas axé sur une seule théorie (qui s’est révélée bien impuissante face à la réalité). Ils militent maintenant au sein de Rethinking Economics, un regroupement ayant les mêmes objectifs. Leur livre vise à faire en sorte que l’économie ne soit pas laissée aux soins d’experts utilisant un jargon incompréhensible et que la population puisse la comprendre de façon à ce qu’elle puisse choisir démocratiquement le genre de monde dans lequel elle veut vivre.

1. L’éconocratie : Une éconocratie est une société dans laquelle les objectifs politiques sont établis en fonction de ses effets sur l’économie et où on doit demander à des experts de s’assurer de l’atteinte de ces objectifs. Les auteurs donnent de nombreux exemples de cette fixation, de l’importance exagérée qu’on accorde aux données mensuelles sur le PIB à la manie de tout évaluer en fonction de ses conséquences sur le PIB (santé mentale, arts, services de garde, bibliothèques, etc.). Les experts, de leur côté, semblent uniquement proposer les meilleurs moyens d’atteindre les objectifs que la société se donne, mais les déterminent en fait trop souvent («on n’a pas le choix») sur des bases discutables, mais non discutées de façon démocratique. Les auteurs donnent ensuite de nombreux exemples pertinents et les analysent, puis expliquent comment nous en sommes arrivés là et les conséquences de laisser les décisions aux éconocrates (à lire!).

2. L’économie comme outil d’endoctrinement : La formation universitaire en économie est une des principales raisons qui expliquent la place prépondérante de l’éconocratie. Alors que les jeunes qui s’inscrivent à un programme en économie le font bien souvent pour mieux comprendre comment fonctionne l’économie dans le monde réel, on leur apprend plutôt comment elle fonctionnerait dans un univers parallèle différent du nôtre. Les auteurs associent cette formation à un endoctrinement, principalement parce qu’on y enseigne une seule théorie et parce qu’on y décourage toute pensée critique (par exemple, on ne pose presque uniquement que des questions d’application d’une théorie apprise en classe dans les examens). Ils présentent ensuite les caractéristiques de la formation et des examens passés dans 174 cours d’économie offerts dans sept universités du Royaume-Uni (caractéristiques semblables à celles de la majorité des cours enseignés dans la plupart des universités occidentales).

3. Au-delà de l’économie néoclassique : Dans ce chapitre, les auteurs visent à montrer que l’enseignement de la pluralité en économie est essentiel. Loin de n’être formée que de la seule théorie néoclassique enseignée dans les universités (certaines universités offrent un cours en histoire de la pensée économique qui présente les autres théories, mais ce cours est toujours optionnel et n’est suivi que par une faible minorité des étudiant.es), la discipline économique en compte bien d’autres (post-keynésienne, marxiste, autrichienne, institutionnelle, évolutionniste, féministe, environnementale, etc.), chacune apportant un angle différent, souvent complémentaire aux autres, et permettant l’analyse de réalités laissées de côté par la théorie néoclassique : environnement et changements climatiques, inégalités (y compris la discrimination), stabilité économique (et crises), etc. Ce pluralisme est selon eux (et moi!) essentiel pour bien comprendre les sociétés actuelles. Ils abordent ensuite les conséquences politiques de l’absence de pluralisme actuel dans l’enseignement de l’économie, notamment sur le manque de débats démocratiques dans les décisions à portée économique dans nos sociétés.

4. La lutte pour l’âme de l’économie : Alors que les économistes néoclassiques s’opposent de façon véhémente aux monopoles (ennemis de la concurrence parfaite), ils se battent pour conserver le monopole de l’enseignement de l’économie. Les auteurs expliquent dans ce chapitre comment la théorie néoclassique en est venue à former ce monopole de l’enseignement (non, ce n’est pas un complot…) et présentent les actions du mouvement étudiant au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde pour favoriser le pluralisme de l’enseignement de l’économie et pour mettre fin à ce monopole. Face à la contestation étudiante, quelques universités ont décidé de modifier un peu leur programme, se basant sur ce qu’ils appellent le «CORE» (dont le contenu est sur Internet). On m’a déjà demandé ce que j’en pensais, mais je ne me souviens pas ce que j’ai répondu (j’avoue que je n’avais pas le goût de consacrer des heures à analyser ce programme…)! Les auteurs, de leur côté, considèrent que ce programme n’est qu’une mince concession qui se veut en fait garante du statu quo.

5. Redécouvrir l’éducation libérale : Dans ce chapitre, les auteurs font la promotion de l’éducation libérale et montrent par la suite que l’éducation supérieure au Royaume-Uni s’est graduellement éloignée de cet idéal depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. S’inspirant du dialogue socratique, l’éducation libérale vise à stimuler la capacité de «[traduction libre] raisonner par soi-même tout en étant critique de ses propres traditions et croyances, capacité qui permettra de se développer comme un individu libre». Appliquée à l’enseignement de l’économie, l’éducation libérale permettrait de former une nouvelle génération d’économistes qui seraient conscients qu’il existe «différentes façons de penser l’économie et qui seraient en mesure de critiquer les théories qu’on leur demande actuellement d’accepter sans poser de question». Ils ajoutent que, selon eux, l’enseignement de l’économie se limite de plus en plus à une formation technique sur une seule théorie, en plus bien imparfaite, sans consacrer un seul instant au développement de l’esprit critique. La suite porte surtout sur la situation des universités au Royaume-Uni. Même si on peut appliquer certaines remarques faites par les auteurs à nos universités, les réformes qui y ont été faites et qui sont ici critiquées sont très spécifiques. Finalement, les auteurs présentent la forme idéale que pourrait prendre l’enseignement de l’économie, les modules se basant toujours sur des événements réels et les étudiant.es devant faire des recherches sur des sujets locaux, nationaux ou internationaux.

6. L’économie est pour tout le monde : En plus des changements à l’enseignement de l’économie qu’ils ont proposés dans le chapitre précédent, les auteurs jugent aussi que pour mettre fin à l’éconocratie, il faut démocratiser la prise de décision économique. Ils considèrent que tou.tes les citoyen.nes devraient posséder des bases en économie et ainsi pouvoir participer aux décisions qui les touchent en premier lieu. Dans cette optique, ils organisent avec Rethinking Economics des ateliers de formation à l’intention de la population (un peu comme l’Upop le fait à Montréal, mais pas seulement en économie) et ont créé un site Internet regroupant de l’information pratique sur l’économie. Ils considèrent que les économistes devraient être plus humbles et mieux connaître et surtout reconnaître les limites de leur discipline, alors que trop d’entre eux demeurent aussi confiants qu’avant, même s’ils ont montré leur incapacité à prévoir (ou à voir venir) la plus grande crise économique depuis près de 100 ans et à la combattre efficacement. Et, ils concluent : «Nous croyons que l’économie doit devenir un dialogue public et ne plus jamais être confiée aux seuls experts».

Annexe 1 : Annexe technique à l’examen du curriculum : Cette annexe approfondit certains aspects de la critique des auteurs sur le programme d’économie. Elle aborde plus précisément l’utilisation des mathématiques en économie, l’ajout de quelques développements récents aux programmes d’économie (surtout en économie comportementale) et les forces et faiblesses de l’utilisation de l’économétrie.

Annexe 2 : Méthodologie de révision du curriculum : Cette annexe présente la méthodologie utilisée par les auteurs pour analyser la formation et les examens dans 174 cours d’économie offerts dans sept universités du Royaume-Uni, dont les résultats sont commentés un peu partout dans le livre, principalement dans le deuxième chapitre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai adoré ce livre! Il présente en effet de façon très claire les lacunes de la théorie néoclassique et surtout de l’enseignement de l’économie dans les universités. Contrairement à l’orientation utilisée par d’autres auteurs, notamment par Steve Keen dans son livre L’imposture économique (que j’ai commenté dans deux billets), qui décortique chacun des concepts utilisés dans la théorie néoclassique avec précision, les auteurs de The econocraty se concentrent davantage sur les lacunes générales et sur les questions importantes que cette théorie laisse de côté, mais qui sont abordées par d’autres théories économiques. J’ai été vraiment impressionné par les connaissances que ces jeunes auteurs ont réussi à maîtriser en les acquérant en dehors de la formation universitaire qu’ils ont suivie. En plus, ce livre est bien construit et le texte est agréable à lire, les auteurs réussissant à bien traduire le jargon souvent rebutant de cette discipline. Mais, bon, aucun livre n’est parfait. En effet, non seulement les notes (nombreuses et parfois substantielles) ne sont pas en bas de page, mais elles ne sont pas non plus à la fin du livre, mais à la fin de chacun des chapitres! On doit donc utiliser deux signets, et en plus chercher à la fin de chaque chapitre l’endroit où on doit déplacer le deuxième. Heureusement, le livre n’est pas trop gros!

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2 commentaires leave one →
  1. Réal Haché permalink
    7 février 2018 22 h 54 min

    C’est avec un grand plaisir et un grand intérêt que j’ai lu votre billet. Je trouve enfin des réponses à mon questionnement. Je trouve qu’il y a trop de monde qui pense trop en fonction d’une idée qu’il ont de l’économie sans savoir ce que c’est une idée.

    J'aime

  2. 8 février 2018 5 h 20 min

    Merci pour ce bon mot, mais vous trouveriez sûrement encore plus de réponses en lisant ce livre!

    J'aime

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