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Les inégalités et l’iniquité

14 février 2018

Je ne me souviens pas avoir entendu parler d’Angus Deaton avant qu’il ne reçoive le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2015 pour «son analyse de la consommation, de la pauvreté, et du bien-être», des sujets qui m’intéressent pourtant au plus haut point. Par la suite, j’ai grandement apprécié une étude qu’il a signée avec sa conjointe Anne Case (elle serait en fait la principale auteure de cette étude) et qui portait sur l’augmentation de la morbidité et de la mortalité chez les Blancs non hispaniques des États-Unis d’âge moyen, étude qui semble avoir révélé un phénomène auparavant ignoré, car elle est devenue une des plus citées des dernières années (je l’ai présentée dans ce billet).

En décembre 2017, il a publié un texte (publié aussi ici) portant sur le fonctionnement des inégalités. Heureusement, il a ensuite accordé une entrevue sur ce sujet à Asher Schechter du site ProMarket. C’est cette entrevue que je compte présenter ici.

Introduction

Même si les États-Unis sont un des pays les plus riches du monde, ils sont un des moins égalitaires, on y trouve des taux de pauvreté et de mortalité infantile parmi les plus élevés et on y observe un des plus faibles taux de mobilité sociale (le rêve américain cher à ce peuple serait devenu une illusion américaine…). L’association entre un fort niveau d’inégalités et ces trois caractéristiques négatives semble bien établie. On s’est aussi demandé au cours des dernières années si les inégalités nuisaient à la croissance et à la démocratie, et si elles contribuaient à l’apparition de politiques populistes (surtout de droite) dans de nombreux pays. Selon Angus Deaton, ces questions ne permettent pas de bien comprendre les inégalités. Il avance plutôt que ce sont les injustices (ou l’iniquité, «unfairness», en anglais) qui minent les sociétés. Les inégalités ne sont pas une cause d’injustices, mais sont une conséquence de facteurs sociaux, politiques et économiques aussi bien positifs que négatifs et ce sont à ces derniers qu’il faut s’attaquer, car ce sont eux qui mènent à l’injustice.

Facteurs menant à de l’iniquité

Selon Deaton, ces facteurs négatifs sont entre autres formés de l’augmentation des coûts des soins de santé, de la concentration des marchés, de la baisse du rapport de force des salarié.es et du pouvoir politique croissant des entreprises. Ces facteurs ne sont pas des tendances inévitables comme les changements technologiques ou la mondialisation (quoique cette dernière n’est pas nécessairement inévitable…), mais sont plutôt le résultat de la recherche de rentes («rent-seeking» en anglais).

Notons que la notion de rente utilisée dans ce texte n’a rien à voir avec une rente de retraite. Il s’agit en fait d’un revenu reçu par une personne ou un organisme qui «est supérieur à ce qui est nécessaire pour l’inciter à fournir la main-d’œuvre et le capital à ces marchés respectifs», selon une des définitions les plus utilisées que j’ai empruntée à Josh Bivens et Lawrence Mishel du Economic Policy Institute. Wikipédia parle d’une somme «obtenue à l’aide de la manipulation ou de l’exploitation de l’environnement économique ou politique, plutôt qu’un revenu correspondant à une activité apportant un surplus de richesse pour la collectivité». Bien que différentes, ces deux définitions se complètent permettent de mieux comprendre ce concept.

Deaton donne l’exemple de la création de monopoles qui fait diminuer les salaires et augmenter les profits des grandes entreprises, ce qui représente un transfert de richesse de personnes relativement pauvres (consommateurs et salariés) vers les plus riches (actionnaires et dirigeants des monopoles). Cela augmente les inégalités et compromet la croissance, mais ce n’est pas parce que les inégalités font diminuer la croissance, mais parce que les monopoles sont la cause des deux (inégalités et baisse de la croissance).

Les monopoles sont sûrement les plus grands responsables de la recherche de rentes, mais il ne faut pas oublier la sous-traitance (qui fait aussi diminuer les salaires et augmenter les profits sans gain de qualité) ou l’exigence abusive de permis qui empêchent des concurrents à entrer sur des marchés, ou encore le système de taxation qui avantage toujours plus les plus riches depuis une quarantaine d’années (et pas seulement aux États-Unis). La baisse de la syndicalisation a aussi réduit la redistribution de richesse des entreprises vers les salarié.es. Dans ce cas, on pourrait dire que les avantages de la recherche de rentes sont passés des salarié.es aux entreprises. Deaton ajoute que «De nos jours, les entreprises ne partagent plus les rentes avec les travailleurs. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles les gens s’inquiètent tant des inégalités, c’est que la recherche de rentes se réalise presque entièrement par l’élite».

Le système de santé (des États-Unis) est aussi profondément vulnérable à la recherche de rentes. Comme les travailleurs perçoivent que ce sont leurs employeurs qui leur procurent leurs assurances santé, ils acceptent des salaires moins élevés et n’osent pas quitter leur emploi. De l’autre côté, les sociétés d’assurance n’ont aucun incitatif pour faire baisser le prix des soins ou des médicaments, car leurs revenus sont en pourcentage de ces prix.

Le pouvoir des chercheurs de rentes est aussi beaucoup plus important aux États-Unis qu’en Europe (et qu’au Canada), car ce sont eux qui financent les campagnes électorales des politicien.nes. L’Europe est aussi davantage protégée en raison de la présence d’une fonction publique plus importante et plus indépendante des partis au pouvoir. Ce facteur montre éloquemment l’importance de la sécurité d’emploi dans ce secteur.

Deaton termine cette entrevue en soulignant son pessimisme face à cette situation. Il ne voit que deux aspects qui pourraient aider à solutionner les problèmes qu’il a décrits. Tout d’abord, les libertariens et la gauche s’opposent tous deux à la recherche de rentes. Cela pourrait aider à former un consensus. Ensuite, il y a de plus en plus d’études qui portent sur la recherche de rentes et ses conséquences. Cela dit, ces deux aspects positifs pèsent bien peu face aux aspects négatifs…

Et alors…

J’aimerais que Angus Deaton prenne le temps d’écrire un texte plus étoffé sur cette question. J’ai quand même cru bon d’en parler ici parce qu’il analyse la question des inégalités d’une façon rarement abordée. J’aurais besoin de prendre plus de temps pour étudier plus à fond ses arguments, mais il me semble qu’en considérant les inégalités comme une conséquence et non une cause des injustices, il a mis le doigt sur un aspect de la question qui permet de se pencher sur des solutions différentes (et peut-être plus efficaces) pour s’attaquer aux inégalités… euh, aux injustices!

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6 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    14 février 2018 7 h 39 min

    Merci. Cette information ajoute une autre couche au cynisme ambiant. À suivre.

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  2. 14 février 2018 12 h 02 min

    Ah, je ne voyais pas ça comme ça… Si l’auteur est en effet pessimiste, je crois qu’il est bon de bien connaître la situation actuelle pour pouvoir mieux la combattre.

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  3. Marc-André Lebeau permalink
    20 février 2018 10 h 50 min

    Il me semble que Stiglitz abordait la question sur un angle similaire dans « Le prix des inégalités ». D’ailleurs, le deuxième chapitre s’intitulait « Recherche de rente et fabrication de l’inégalité sociale ».

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  4. 20 février 2018 16 h 15 min

    Comme cela fait cinq ans que j’ai lu ce livre, je ne me souviens plus des détails. Au moins, j’ai écrit quatre billets sur ce livre pour me permettre de me rafraîchir un peu la mémoire…

    https://jeanneemard.wordpress.com/tag/le-prix-de-linegalite/

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  5. Marc-André Lebeau permalink
    20 février 2018 16 h 27 min

    « Comme cela fait cinq ans que j’ai lu ce livre, je ne me souviens plus des détails. » Ce qui est tout à fait normal, d’autant plus que vous communiquez une quantité impressionnante d’informations.

    Aimé par 1 personne

Trackbacks

  1. La grande évasion |

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