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La machine à remonter le temps

2 avril 2018

«Pour dominer des sociétés jusque-là inconnues [les autochtones du Nouveau Monde], les Espagnols ne se sont pas contentés de les conquérir militairement. Ils ont également décidé de fabriquer le passé des populations indigènes. Ils ont construit leur domination en écrivant l’histoire des autres». Ainsi s’exprimait Serge Gruzinski dans une entrevue qu’il a accordée en décembre dernier pour promouvoir son livre La machine à remonter le temps: comment l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde.

Prologue : Historien, l’auteur se demande depuis des décennies qu’elle fut l’histoire des peuples du Nouveau Monde selon leur vision, leur regard et leurs valeurs, expurgée de ceux et celles des envahisseurs européens, occidentaux et catholiques. L’occidentalisation de cette histoire ne se limite pas «à la conquête religieuse à la colonisation ou à l’exploitation des richesses naturelles», mais reflète «l’hégémonie que la mondialisation a rendue planétaire». L’auteur explique ensuite que cette expérience a servi de tremplin pour l’homogénéisation du «rapport au passé» partout sur la planète en fonction de l’histoire européenne (je simplifie).

Première partie – La capture des mémoires

1. La longue marche de l’histoire européenne : Si quelques Espagnols arrivant sur les terres du Nouveau Monde au XVIe siècle ont su reconnaître et apprécier les modes de transmission de l’histoire adoptés par les autochtones (récits, chants, arts, etc.), les autorités coloniales n’ont pas tardé à tout mettre en œuvre pour n’en conserver par écrit que ce qui leur convenait. Les Britanniques en feront tout autant au XIXe siècle en Inde, justifiant même le système des castes au moyen d’une théorie linguistique oiseuse s’approchant de celle des suprémacistes blancs.

2. Du vieux pour faire du neuf : L’auteur présente les méthodes utilisées par un franciscain espagnol, Motolinia, pour écrire l’histoire des autochtones du Nouveau Monde au XVIe siècle. Ses textes regroupent des faits historiques en les insérant dans un contexte général qui relève en fait des légendes religieuses (je simplifie encore et toujours!).

3. L’histoire des humanistes : Heureusement, dès le XVe siècle, certains historiens humanistes ne basaient pas leurs analyses sur les légendes religieuses, mais tentaient d’établir une histoire plus rigoureuse. D’autres, par contre, construisaient des légendes glorifiant leur nationalité, ce qui n’est pas mieux. Les méthodes des historiens de l’époque présentaient bien d’autres caractéristiques douteuses.

4. Écrire l’histoire des Indiens : L’auteur explore plus à fond les méthodes utilisées par Motolinia et d’autres «historiens» franciscains pour choisir les faits qui cadraient bien avec leurs objectifs religieux. Ces méthodes étaient entre autres inspirées de l’Inquisition et visaient «le salut des Indiens que l’on veut aider à se débarrasser des croyances absurdes ou démoniaques qui polluent leurs mémoires». L’auteur aborde ensuite un grand nombre de sujets connexes, notamment le temps universel, l’origine des «Indiens» (en lien avec la Genèse…) et les analogies antiques.

Deuxième partie – La résistance des mémoires indiennes

5. Qui étiez-vous avant la Conquête ? : La démarche des historiens européens (surtout franciscains) et la répression de l’Inquisition amènent les autochtones à s’intéresser davantage à leur passé préhispanique et les incitent à préserver leurs traditions. Ils étaient par exemple nombreux à pratiquer leurs anciens rites païens malgré les risques qu’ils encouraient en le faisant.

6. Le grand débat : Le débat en question est présenté en deux parties : les chrétiens peuvent-ils conquérir des «populations réputées barbares» et «peut-on transformer des barbares en chrétiens»? Si peu d’Européens contestaient la réponse affirmative à la première question, certains considéraient que des barbares ne peuvent pas être des humains à part entière et ne peuvent donc pas devenir chrétiens. Mais, le pape a tranché que oui, ils sont bien des humains…

7. Une Renaissance indigène : En fait, les peuples qui habitaient le Nouveau Monde avaient des mœurs et des caractéristiques bien différentes, certains urbains, d’autres nomades (entre autres différences), se voyant même comme des civilisés et des barbares les uns les autres. Le gros de ce chapitre est consacré à l’interprétation de dessins (codex, glyphes et autres) autochtones. Comme l’auteur ne montre aucune des images dont il parle, j’ai trouvé ce chapitre très ardu à lire et à comprendre.

8. Un autre ordre du temps ? : L’auteur interprète d’autres dessins (qu’on ne voit toujours pas) pour «montrer» que les peuples du Nouveau Monde n’ont jamais vraiment abandonné leurs croyances. Ces interprétations portent sur le temps (comme l’indique le titre de ce chapitre). L’auteur a dû être plus clair dans ce chapitre, parce que j’en ai compris des gros bouts. Le chapitre se termine sur une dizaine de dessins commentés (sur huit pages glacées), mais que l’auteur ne mentionne pas dans le corps du texte. Cela nous permet tout de même d’avoir enfin une idée de ce dont il parle.

9. Accommodements et résistances : L’auteur examine maintenant l’influence des colonisateurs sur la forme et le fond des dessins des autochtones.

Troisième partie – Une histoire globale du Nouveau Monde

10. Las Casas historien : L’auteur présente les écrits sur le Nouveau Monde d’un autre historien, le dominicain Bartolomé de Las Casas. Il veut montrer, en s’inspirant d’un grand nombre d’historiens (dont l’auteur parle sur plusieurs pages), que les peuples autochtones ne sont pas des barbares, mais des peuples opprimés.

11. De l’Afrique portugaise : L’auteur poursuit sa présentation d’écrits de Las Casas, portant cette fois plus sur l’Afrique, comme le titre du chapitre l’indique.

12. L’Amérique indienne : Ça continue, de retour dans le Nouveau Monde.

Quatrième partie – La naissance de l’histoire locale

13. Le passé en questions : Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, les méthodes d’enquête évoluent, utilisant notamment des questionnaires remplis par une partie importante de la population, surtout venant d’Espagne, mais aussi autochtone. Mais, ces questionnaires sont trop orientés vers les réponses espérées pour que les réponses et leur analyse apportent des informations fiables.

14. Une écriture métisse de l’histoire : L’auteur présente les méthodes et les écrits de l’historien métis Juan Bautista Pomar.

15. Le passé recomposé : L’auteur poursuit sa présentation d’écrits de Pomar.

16. À travers les mailles du filet : L’auteur continue son analyse des écrits de Pomar et conclut que ces écrits ne sont pas fiables (je résume de façon outrancière…).

17. Quand la monarchie catholique écrit l’histoire du monde : «Derrière les grandes enquêtes lancées par la couronne espagnole à l’échelle impériale s’esquisse une des dynamiques de l’occidentalisation du monde : l’imposition partout sur le globe d’une colonisation des mémoires et de modèles conçus en Europe pour construire le passé». Après cette amorce, l’auteur développe sur les méthodes utilisées par les historiens espagnols pour réaliser cette occidentalisation. Tous les écrits mentionnés plus tôt et d’autres sont interdits, et seule la version officielle est publiée, soit les Décades d’Antonio de Herrera y Tordesillas. L’Espagne a appliqué la même recette pour diffuser des livres d’histoire d’autres régions du monde et les autres pays européens en ont fait autant.

Conclusion – L’expérience américaine : L’auteur explique qu’il a écrit ce livre pour trois raisons «la première concerne l’histoire de l’histoire, la deuxième, son enseignement aujourd’hui, la troisième est plus personnelle».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Surtout pas! La seule utilité de ce billet est de vous mettre en garde contre ce livre. Il est possible que des historiens y trouvent des éléments qui pourraient les intéresser, mais je ne vois pas comment un livre qui décrit avec plein de détails hermétiques les mauvaises méthodes, les biais et les influences de pseudo historiens pourrait attirer d’autres personnes. Il y a bien quelques chapitres que j’ai minimalement appréciés, mais surtout dans la première partie du livre, mais pas suffisamment pour compenser l’ennui que j’ai ressenti par la suite. Malgré tout, ce livre a deux qualités : la couverture est belle et les notes sont en bas de page!

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