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Les Maghrébins de Montréal

25 juin 2018

Avec son livre Les Maghrébins de Montréal, Bochra Manaï, docteure en Études urbaines de l’Institut national de la recherche scientifique-Urbanisation Culture Société (INRS-UCS), «offre des clés pour mieux comprendre qui ils [les Maghrébins] sont en même temps qu’elle montre les manières dont jeunes et aînés s’inscrivent dans le paysage urbain montréalais et qu’elle initie ses lecteurs aux enjeux de la spatialisation de l’immigration en ville».

Avant-propos : L’auteure observe que la «trajectoire d’une recherche se confond souvent avec celle du chercheur» et constate que c’est son cas. Tunisienne d’origine encore attachée à ce pays, elle a grandi en France et est venue s’établir volontairement au Québec. Elle explique qu’une ville, et Montréal en particulier, est un milieu idéal pour la recherche qui l’intéressait, soit de «brosser le portrait d’une immigration récente, dans un Québec inscrit dans une recherche d’immigrants francophones. Les réalités des Maghrébins au Québec et à Montréal sont l’apport majeur ici». Elle spécifie que cette recherche a été réalisée de 2009 à 2013. Elle présente ensuite les particularités de la situation montréalaise actuelle, notamment les débats linguistiques et identitaires qui y ont et y avaient lieu.

1. Le portrait d’un groupe social : L’auteure analyse les facteurs qui permettent de caractériser un groupe ethnique, un groupe social et une communauté. Sous cet angle, il faut réaliser que le terme «Maghrébins» correspond en fait à des groupes bien différents selon l’appartenance ethnique, nationale, régionale, religieuse, socio-économique, etc. L’auteure fournit ensuite des données sur l’ampleur de l’immigration provenant du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie selon les années d’arrivée. Malheureusement, ces données datent du recensement de 2006, alors que les données du recensement de 2016 (notamment le tableau 98-400-X2016202) montrent que 60 % de cette population présente au Québec en 2016 était arrivée après 2006 (près de 80 % après 2001). On y constate par ailleurs que 90 % de ces personnes résidaient à Montréal. Elle analyse finalement des données sur l’intégration au marché du travail, mais elles datent aussi de 2006.

2. Un portrait cartographique : L’auteure analyse les concepts de ségrégation et de concentration géographique des groupes ethniques, puis de ghettos et d’enclaves, et enfin d’hétérolocalisme et de polycentrisme, derniers concepts qui s’appliquent mieux à la réalité des Maghrébins de Montréal. Elle présente ensuite des cartes indiquant les quartiers de Montréal où habitaient les membres des trois nationalités maghrébines étudiées en 2001 et en 2006.

3. Les marqueurs de l’ethnicité maghrébine : Ces marqueurs peuvent être visibles ou invisibles. Parmi ces deuxièmes, l’auteure mentionne les associations communautaires, qui peuvent aussi bien rassembler leurs membres sur des bases culturelles que professionnelles, sportives ou religieuses, et les médias communautaires (journaux, émissions de radio, sites Internet, médias sociaux, etc.). Parmi les premiers (visibles), elle nous parle des marqueurs religieux (lieux de culte, écoles, signes ostentatoires, etc.) et commerciaux.

4. Il était une fois… le Petit Maghreb de Montréal : L’auteure raconte comment s’est constitué graduellement ce qu’on appelle maintenant le Petit Maghreb (sur Jean-Talon, à l’est de Saint-Michel) et explique les causes et les conséquences de cette constitution. On y apprend notamment que bien des «entrepreneurs» de ce secteur ont dû se résigner à ouvrir un commerce faute d’avoir trouvé un emploi dans leur domaine de compétence. Les entrevues qu’elle présente montrent que ce quartier vise à la fois des objectifs marchands, communautaires et identitaires.

5. Maghrébinité et islamité : suspicion et débats : «À Montréal et au Petit Maghreb, (…) la suspicion autour de l’islam semble emporter avec elle l’ethnicité maghrébine inscrite dans l’espace urbain». Ainsi, la majorité voit bien plus les musulman.es en eux et elles que des Maghrébin.es. Dans ce chapitre (que j’ai trouvé un peu ardu à lire), l’auteure présente une analyse sociologique des débats sur la présence de l’islam au Québec, notamment de ceux entourant les accommodements raisonnables et la charte des valeurs du PQ qui visait plus directement les musulmanes voilées (en voulant entre autres leur interdire de travailler dans le secteur public et même dans les centres de la petite enfance qui sont pourtant des organismes privés sans but lucratif, et dans les garderies à but lucratif subventionnées).

6. La « prochaine nation » ? : Le sentiment d’appartenance ethnique et nationale des enfants des Maghrébin.es (la «prochaine nation») peut grandement varier selon leur lieu de naissance et, s’ils et elles sont né.es au Maghreb, selon leur âge d’arrivée au Québec. Encore là ces distinctions ne sont pas hermétiques. L’auteure précise que peu d’études portent sur la deuxième génération (ce qui est compréhensible, puisque l’immigration de la première génération est relativement récente). Elle aborde aussi le rôle de l’école et des autres institutions publiques dans la vie de ces jeunes.

Conclusion : L’auteure fait le tour des études existantes sur Maghrébin.es et les musulman.es du Québec et circonscris les domaines qui mériteraient de faire l’objet de nouvelles études. Elle conclut en insérant des événements plus récents dans son analyse.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si je suis un peu déçu. Je suis déçu parce que, comme je l’ai mentionné dans le billet, les données excluent environ 60 % de la population étudiée (même un peu plus, car celles du recensement de 2016 que j’ai citées datent de deux ans…). L’auteure insiste avec raison sur l’augmentation récente de cette immigration en parlant de la période allant de 2001 à 2006, mais ne commente pas du tout l’augmentation encore plus forte survenue après 2006.

Cela dit, ce livre a tout de même beaucoup de qualités. Les nombreuses entrevues présentées permettent de mieux comprendre les valeurs des personnes qui viennent du Maghreb et la difficulté qu’elles ont eue à s’intégrer par rapport aux promesses qu’on leur a faites pour les attirer. Notre politique d’immigration centrée sur les francophones ne semble pas du tout avoir tenu compte du fait que bien des francophones intéressé.es à s’établir au Québec n’ont pas un passé judéo-chrétien. Il se lit en général assez bien, si ce n’est quelques pages qui m’ont donné du mal, mais bien moins que je ne le craignais pour une adaptation de thèse de doctorat. Finalement, bravo, les notes sont en bas de page!

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4 commentaires leave one →
  1. 25 juin 2018 13 h 14 min

    « 6. La « prochaine nation » ? : Le sentiment d’appartenance ethnique et nationale des enfants des Maghrébin.es (la «prochaine nation») peut grandement varier selon leur lieu de naissance et, s’ils et elles sont né.es au Maghreb, selon leur âge d’arrivée au Québec. »

    Les Nations maghrébiennes ne seront pas fondatrices au Québec après les autochtones, les francophones et les anglophones, tant que ce territoire ne sera pas devenu un pays interdépendant à l’ONU, et encore.

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  2. 26 juin 2018 6 h 35 min

    ?

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  3. 27 juin 2018 5 h 51 min

    Bonjour M. Jodoin,

    Je pars du point de vue que le Québec est un territoire. Je constate que sa population est plurinationale : en gros, les premières Premières-Nations, autochtones, au nombre de 11 je pense premières fondatrices; les deuxièmes Premières-Nations fondatrices francophones : Bretons, Normands, Francs, j’en passe et des meilleurs; les troisièmes Premières-Nations fondatrices anglophones : anglais, Écossais, Irlandais.

    Je propose que l’on s’entendent pour dire que ces trois groupes de Première-Nations sont fondatrices. Le terme Premières-Nations sert de dénominateur commun.

    Dans « prochaine nation » l’auteur emploi la minuscule, dans la parenthèse vous aussi. De qui s’agit-il ? Sans l’avoir lu, j’ai imaginé que l’auteur se demandait si les Magrébin.es ne formeraient pas à terme par le nombre un quatrième groupe de Premières-Nations fondatrices.

    Les Premières-Nations autochtones étaient fondatrices pour avoir été les occupants du territoire, les Premières-Nations francophones pour avoir exploré et colonisé, les Premières-Nations anglophones pour avoir conquis, colonisé, industrialisé et financiarisé.

    En raison de la politique québécoise d’immigration qui recherche des francophones et de notre natalité sous le seuil de régénération de son ascendance, à moins de viser la décroissance démographique, à long terme, les Magrébin.es pourraient avoir droit au titre de Premières-Nations fondatrices pour le nombre et faire dénominateur commun.

    En 2008, 400e de la fondation de Québec, avec l’expertise en démographie de Jacques Henripin, j’avais estimé que sans immigration, la Ville de Québec descendrait sous les 200 mille habitants après avoir dépassé les 500 mille.

    Dans cet ordre d’idées, que pourraient devenir les Haïtien.nes, les Subsaharaien.nes ? Les quatrième et cinquième Premières-Nations d’un peuple québécois ?

    Je joue sur les majuscules; le terme nation n’est pas plus facile à utiliser que le mot démocratie.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2014/08/04/quand-la-democratie-en-perd-son-grec/

    Comme j’ai déjà lu chez Vigile, je jase.

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  4. 27 juin 2018 7 h 12 min

    « Sans l’avoir lu, j’ai imaginé que l’auteur se demandait si les Magrébin.es ne formeraient pas à terme par le nombre un quatrième groupe de Premières-Nations fondatrices»

    Vous avez vraiment beaucoup d’imagination! J’imagine, de mon côté, que, comme moi, l’auteure ne connaît même pas votre concept de «Premières-Nations fondatrices». Elle parle seulement avec sa prochaine nation de la deuxième génération, c’est tout.

    Aimé par 1 personne

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