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Les salaires et l’inflation

17 août 2018

Desjardins, Études économiques a publié la semaine dernière un document signé par Benoit P. Durocher et intitulé «La hausse marquée des salaires pourrait contribuer à accroître l’inflation au Canada». C’est grâce à un article du Devoir que j’en ai pris connaissance.

Je dois tout d’abord dire que l’évolution des salaires est un des sujets les plus complexes quand on analyse les données sur le marché du travail, même si la plupart des gens s’imaginent que ce sujet est simple, ne serait-ce parce que tout le monde sait ce qu’est un salaire. Or, comme le mentionne Statistique Canada, une hausse du salaire moyen ne veut pas dire que le salaire des gens en emploi a nécessairement augmenté du taux publié, mais s’explique par de nombreux facteurs, dont «les variations de la composition de l’emploi par secteur, par profession et par niveau d’expérience». En plus, il faut tenir compte du fait que les données utilisées pour suivre l’évolution des salaires comportent des marges d’erreur non négligeables.

Hausse des salaires au Canada

Dans son document, M. Durocher souligne que la «croissance des salaires des travailleurs canadiens s’est accélérée de façon significative au cours des derniers mois. Après avoir connu une progression relativement faible en 2016 et au début de 2017, les variations annuelles de la rémunération hebdomadaire moyenne et du salaire horaire moyen évoluent maintenant aux alentours de 3 %». Pour illustrer cette hausse récente, il a réalisé le graphique ci-contre, en insistant sur la hausse récente de ces salaires. Comme il ne mentionne comme source au bas de ce graphique qu’un laconique «Statistique Canada», j’ai eu un peu de difficulté à trouver les données qu’il a utilisées, même si je connais bien les tableaux de Statistique Canada sur le marché du travail.

En fait, ces données proviennent de deux sources. Le salaire horaire moyen (ligne grise) vient du tableau 14-10-0063-01, tiré des données de l’Enquête sur la population active (EPA), tandis que la rémunération hebdomadaire moyenne (ligne verte) vient du tableau 14-10-0222-01, tiré des données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH).

Je trouvais étrange que ces deux courbes soient aussi différentes l’une de l’autre, car cela signifierait de grandes variations dans les heures hebdomadaires travaillées. D’ailleurs, si on compare les courbes de croissance des salaires horaires et hebdomadaires (toutes deux provenant du tableau 14-10-0063-01) des données de l’EPA, comme je l’ai fait avec le graphique ci-contre, on s’aperçoit que les deux courbes se confondent quasiment. Il n’y a donc pas eu de grandes variations d’heures travaillées, contrairement à ce qu’affirme M. Durocher, ce que confirment les données sur les heures habituellement travaillées (tableau 14-10-0320-01), qui montrent une hausse de seulement 0,4 % des heures travaillées hebdomadairement entre la moyenne de juillet 2016 à juin 2017 et celle de juillet 2017 à juin 2018.

Ces précisions peuvent sembler bien sibyllines, mais elles sont importantes pour le reste de ce billet. Par exemple, l’auteur a produit un graphique (qu’on peut voir dans l’image qui accompagne ce billet) qui montre la croissance des salaires horaires en juin 2018 (par rapport à juin 2017) dans chaque province, mais uniquement avec les données de l’EPA. J’ai fait la même chose dans le graphique ci-contre, conçu à l’aide des deux tableaux mentionnés précédemment, mais avec les salaires hebdomadaires en mai 2018 (dernier mois disponible avec les données de l’EERH), en comparant les résultats selon les données de l’EPA (barres bleues) et de l’EERH (barres rouges). On peut voir qu’on obtient des résultats bien différents selon la source utilisée.

En effet, alors que selon les données de l’EPA, la croissance du salaire hebdomadaire pour l’ensemble du Canada entre mai 2017 et mai 2018 fut de 4,2 %, elle fut de 2,9 % selon celles de l’EERH. Mais les différences les plus importantes s’observent dans les données provinciales. Ainsi, alors que la croissance la plus élevée et de loin s’est réalisée en Colombie-Britannique selon les données de l’EPA (barres bleues), avec une augmentation de 7,4 %, la croissance des salaires hebdomadaires dans cette province ne fut que de 2,1 % avec les données de l’EERH! Alors que la croissance de ce salaire était nettement inférieure à la moyenne canadienne au Québec selon les données de l’EPA (1,7 % par rapport à 4,2 %), c’est dans cette province qu’elle était la plus élevée selon les données de l’EERH, soit de 3,5 %! On notera aussi que la hausse des salaires en Ontario ne fut que légèrement plus élevée que la moyenne, que ce soit avec les données de l’EPA ou de l’EERH, malgré la hausse du salaire minimum de 21 %, soit de 11,60 $ à 14,00 $, dans cette province en janvier 2018. Avec ces données comme avec bien d’autres, on voit bien que les effets de cette hausse du salaire minimum sont bien moins importants que ses opposant.es le prévoyaient. Cela dit, que penser de ces données, alors qu’elles arrivent à des résultats aussi différents selon la source qu’on utilise?

Ces données captent en fait deux réalités différentes. Les données de l’EPA sont collectées auprès des ménages et peuvent concerner plus d’un emploi (lorsqu’une personne a deux emplois, ce qui est quand même le cas d’environ 5 % de la main-d’œuvre, selon les données du tableau 14-10-0044-01), tandis que celles de l’EERH proviennent des employeurs et sont liées à un seul emploi (il y a d’autres différences, mais l’important est de comprendre que leur univers n’est pas le même). L’autre problème est que les données mensuelles, surtout comparées avec un an d’écart (par exemple, mai 2018 sur mai 2017) comportent des marges d’erreur non négligeables (surtout celles de l’EPA). Cela dit, le niveau des salaires est du même ordre de grandeur selon les deux sources, soit d’une moyenne canadienne de 998 $ en mai 2018 pour les données de l’EERH et de 986 $ pour celles de l’EPA, un écart de 1,3 % seulement. C’est quand on compare les variations sur un an avec des données mensuelles que les résultats peuvent varier de façon importante.

Le graphique ci-contre a été conçu de la même façon que le précédent, mais en comparant les moyennes salariales de juin 2017 à mai 2018 à celles de juin 2016 à mai 2017. S’il y a encore des différences entre les données des deux sources, on voit qu’elles ont beaucoup moins d’ampleur, sauf pour l’Île-du-Prince-Édouard. Par exemple, les taux de croissance pour le Canada sont maintenant bien plus proches (2,8 % pour les données de l’EPA, barres bleues, et 2,6 % pour celles de l’EERH, barres rouges). Cela montre qu’il est préférable d’utiliser des moyennes mobiles (ici de 12 mois) que des données mensuelles pour obtenir des taux de croissance plus fiables.

Cela dit, on voit qu’il peut être hasardeux d’utiliser ces données pour conclure sur la croissance réelle des salaires. Elles peuvent fournir des indications sur les tendances, mais on doit demeurer prudent.es dans l’interprétation qu’on en fait.

Croissance salariale et inflation

Dans le dernier graphique du document, l’auteur montre que l’inflation a aussi connu une hausse importante au cours des derniers mois. Mais, l’augmentation des salaires évolue-t-elle toujours avec celle des prix? Malheureusement, M. Durocher n’a pas joint ses deux graphiques pour qu’on puisse voir ce qu’il en est. Je l’ai donc fait.

Ce graphique présente l’évolution de la croissance de l’indice des prix à la consommation (ou de l’inflation) selon les données du tableau 18-10-0004-01 (ligne bleue) et celle de l’augmentation des salaires hebdomadaires (ligne rouge) selon les données du tableau 14-10-0063-01 (EPA). On peut voir que, en effet, les prix et les salaires ont augmenté tous deux au cours de la dernière année illustrée dans le graphique. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre les données de ces deux courbes entre mai 2017 et juin 2018 est de 0,91, ce qui est très élevé. Par contre, on peut aussi constater que, lors d’autres périodes, ces deux courbes n’évoluent pas ensemble et le font même assez souvent en sens inverse. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre les données de ces deux courbes au cours de l’ensemble de la période, soit entre janvier 2010 et juin 2018, est de -0,14. Cela signifie d’une part que la corrélation est faible entre l’évolution de ces deux séries, mais en plus que cette relation est négative, c’est-à-dire que ces données ont plus souvent tendance à évoluer en sens opposé! Quand les salaires augmentent, l’inflation aurait tendance à baisser, ce qui est totalement contre-intuitif… Cela dit, je ne le dirai jamais assez, une corrélation n’est pas nécessairement causale, ce qui veut dire que l’évolution de ces deux courbes peut être due à bien d’autres facteurs non illustrés ici.

Pour compléter l’exercice, j’ai fait le même graphique, mais cette fois en comparant l’inflation avec la croissance des salaires hebdomadaires selon les données de l’EERH (tableau 14-10-0222-01). Encore ici, le coefficient de corrélation entre les données de ces deux courbes entre mai 2017 et mai 2018 est relativement élevé à 0,71, mais la relation semble dans ce cas aussi moins forte au cours des périodes précédentes. En effet, le coefficient de corrélation entre les données de ces deux courbes au cours de l’ensemble de la période, soit entre janvier 2010 et mai 2018, est de 0,24. Il est cette fois positif, mais de faible ampleur. Cela montrerait que les salaires peuvent influencer l’inflation, mais qu’il y a bien d’autres facteurs qui entrent en jeu.

En fait, tout cela n’est pas vraiment étonnant. En plus du fait que les données sur les salaires comportent des marges d’erreur, les salaires ne sont qu’une des dépenses des entreprises qui peuvent les inciter à faire varier les prix qu’elles demandent pour leurs biens ou leurs services. En effet, selon les données du tableau 33-10-0006-01 (Statistiques financières et fiscales des entreprises), la masse salariale n’a représenté au Canada que 18 % des dépenses des entreprises en moyenne entre 2010 et 2016, et 16 % de leurs revenus d’exploitation. On voit donc que l’évolution des prix de leurs autres dépenses (loyer, immobilisations, équipements, matières premières souvent importées, etc.) influence bien plus leurs décisions d’augmenter leur prix que les salaires. D’ailleurs, Statistique Canada, dans son dernier communiqué sur l’indice des prix à la consommation, explique que la hausse récente de l’inflation «reflète les hausses des prix de l’essence et des aliments achetés au restaurant ainsi que des facteurs compensatoires tels que la baisse de l’inflation de l’électricité et des services de téléphonie». Le mot «salaire» n’apparaît même pas dans ce communiqué.

M. Durocher sait bien qu’il y a d’autres facteurs que les salaires qui expliquent l’inflation. Ce qui l’inquiète le plus, c’est que cette hausse des salaires ne soit pas accompagnée d’une hausse de la productivité. Notons que les estimations de la croissance de la productivité reposent elles aussi sur des données qui comportent des marges d’erreur non négligeables (le nombre d’heures travaillées) ou qui sont révisées par la suite (le PIB). Cela ne veut pas dire de ne pas utiliser ces données, mais de le faire avec prudence. Il craint par ailleurs que la hausse des salaires entraîne une augmentation de la consommation des ménages ce qui pourrait créer des «pressions haussières sur certains prix». Or, les données les plus récentes sur les dépenses de consommation (tableau 36-10-0124-01) montrent que la croissance de ces dépenses pour l’ensemble du Canada fut moins élevée entre le premier trimestre de 2017 et le premier trimestre de 2018 (donnée la plus récentes), soit 4,0 % en dollars courants, qu’entre le premier trimestre de 2016 et le premier trimestre de 2017, soit 4,2 %, alors que l’inflation était bien plus basse. Finalement, il ajoute que la «récente imposition de tarifs douaniers entre le Canada et les États-Unis pourrait aussi se répercuter éventuellement sur certains prix à la consommation», ce qui est tout à fait exact. Bref, il est possible que de telles pressions se pointent à l’avenir, mais elles ne sont pas pour l’instant perceptibles.

Et alors…

On comprendra que je trouve l’inquiétude de M. Durocher bien prématurée. Tout d’abord, on a vu dans ce billet que les deux sources principales sur l’évolution des salaires ne concordent pas, même si toutes deux montrent une hausse importante de la croissance des salaires depuis un an. J’ai plutôt tendance à penser qu’il était drôlement temps! Le dernier graphique de ce billet montre que la croissance des salaires selon les données de l’EERH fut inférieure à l’inflation pendant 13 des 14 mois entre janvier 2016 et février 2017, et qu’elle fut même négative pendant deux de ces mois. Le rattrapage actuel ne peut qu’être sain.

Je trouve aussi suspect qu’on s’inquiète de l’inflation chaque fois qu’une donnée mensuelle est légèrement au-dessus de 2,0 %, alors que la cible de la Banque du Canada est une fourchette allant de 1 % à 3 %. Pourquoi s’inquiéter que l’inflation dépasse de 0,5 point le centre de cette cible, alors que bien peu d’économistes s’inquiétaient quand l’inflation était inférieure à 1 %, pourtant le niveau plancher de la cible de la Banque du Canada (par exemple en avril et en mai 2015 et à six reprises en 2013)? En plus, quand on sait qu’une part importante de cette inflation de 2,5 % est due à l’augmentation des prix de l’essence (d’ailleurs, le taux d’inflation excluant les aliments et l’énergie ne fut que de 1,8 %), ce qui n’a rien à voir avec la hausse des salaires, on doit relativiser l’importance qu’on doit accorder à la corrélation récente entre la hausse des salaires et celle de l’inflation.

Je ne dis pas qu’il est impossible que l’inflation se mette à augmenter au cours des prochains mois (ce qui ne serait pas nécessairement une mauvaise chose étant donné que bien des économistes, dont Paul Krugman et moi, trouvons que la cible actuelle de la Banque du Canada est trop basse), mais l’inquiétude de M. Durocher m’apparaît exagérée et prématurée.

3 commentaires leave one →
  1. 17 août 2018 11 h 55 min

    En fait, si je me fie à votre analyse, cette étude a été faite d’une manière bâclée pour en arriver à une conclusion satisfaisant le monde patronal. On peut se demander de quel côté est Desjardins

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  2. 17 août 2018 13 h 08 min

    Je n’irais pas aussi loin. Je crois plutôt que les économistes des institutions financières ont une vision orthodoxe de l’économie et maîtrisent en général mal les données sur le marché du travail.

    Cela dit, Statistique Canada a publié ce matin les données de juillet sur l’inflation. Elle fut de 3,0 %! Mais, encore là, les salaires ont peu à y voir, car le prix de l’essence et du transport aérien sont les deux facteurs qui ont le plus contribué à cette hausse (https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/180817/t005a-fra.htm )! Le taux d’inflation excluant l’énergie (mais avec les transports) ne fut d’ailleurs que de 2,1 % (https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/180817/t001a-fra.htm).

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  3. 17 août 2018 14 h 06 min

    Je viens de lire ça dans l’encadré au bas du communiqué de Statcan :

    «L’indice des prix du transport aérien

    Nous rappelons à nos utilisateurs que la méthodologie de l’indice des prix du transport aérien a été mise à jour en mars 2018 dans le cadre de la revue régulière de la méthodologie de l’IPC. Il faudra en conséquence interpréter avec prudence l’indicateur de variation des prix sur 12 mois, en particulier au cours de l’année qui suit la mise en application de la nouvelle méthodologie.»

    Cela veut dire qu’on doit interpréter avec prudence l’indicateur qui montre la plus forte hausse des prix entre juillet 2017 et juillet 2018 (28,5 %)!

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