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Le cumul des emplois

25 août 2018

C’est grâce à un statut Facebook de Houda Rochdi que j’ai pris connaissance d’une entrevue intitulée Emploi : bienvenue à l’âge du travailleur plurifonction de Stéphan Bureau avec Marielle Barbe, auteure du livre Profession slasheur : cumuler les jobs, un métier d’avenir. Ce que Radio-Canada appelle un «travailleur plurifonction» et Mme Barbe un «slasheur» (elle est française), s’appelle au Québec plutôt un.e cumulard.e ou, selon la terminologie de Statistique Canada, une personne ayant plus d’un emploi.

Ce phénomène du cumul d’emplois serait selon Mme Barbe en forte croissance. Ma première réaction fut de me demander s’il s’agissait d’une autre tendance inventée (comme le travail autonome en croissance, alors qu’il diminue, ou le désintérêt des milléniaux pour l’automobile alors que les données ne montrent rien du genre). Pour le savoir, j’ai bien sûr tenté de trouver des données fiables sur le sujet. Je ne peux rien dire sur ce phénomène en France, objet du livre de Mme Barbe qui estime le nombre de cumulard.es à 4,5 millions, soit environ 15 % des personnes en emploi dans son pays, mais j’ai trouvé suffisamment de fichiers pertinents pour pouvoir l’analyser au Québec.

Selon le sexe

Le graphique ci-contre provient des données des tableaux 14-10-0044-01 et 14-10-0023-01 tirés des estimations de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada. On voit que la proportion de travailleur.euses qui occupent plus d’un emploi (ligne bleue) a augmenté de façon importante et assez régulière au Québec entre 1987 et 2017, passant de 2,7 à 5,0 %, une hausse de 2,3 points de pourcentage ou de 85 %. Cette proportion en 2017 demeure tout de même trois fois moins élevée que celle mentionnée par Mme Barbe en France (environ 15 %).

Ce graphique montre aussi que cette proportion a davantage augmenté chez les femmes (ligne jaune), passant de 2,4 à 5,3 %, une hausse de 3,0 points ou de 125 %, que chez les hommes (ligne rouge), pour qui elle est passée de 3,0 à 4,8 %, une hausse de 1,8 point ou de 60 %. En effet, on peut voir que cette proportion était inférieure à celle des hommes chez les femmes en 1987, mais qu’elle lui était supérieure en 2017 (en fait, à toutes les années depuis 1994).

Selon l’âge

Le graphique ci-contre, provenant des mêmes tableaux de Statistique Canada, nous apprend que la hausse de la proportion de travailleur.euses qui occupent plus d’un emploi s’est manifestée dans toutes les tranches d’âge, mais qu’elle fut toujours la plus élevée chez les jeunes et la moins élevée chez les plus vieux. Cette proportion est passée entre 1987 et 2017 de :

  • 3,3 à 7,4 % chez les travailleur.euses âgé. es de 15 à 24 ans (ligne bleue), une hausse de 4,1 points de pourcentage ou de 125 %, mais le nombre de cumulard.es de cette tranche d’âge ne représentaient toujours que 19 % du total en 2017;
  • 2.7 à 5,1 % chez les travailleur.euses âgé.es de 25 à 54 ans (ligne rouge), une hausse de 2,4 points ou de 85 %, permettant aux personnes de cette tranche d’âge de regrouper 68 % des cumulard.es en 2017;
  • 1.4 à 3,2 % chez les travailleur.euses âgé.es de 55 ans et plus (ligne jaune), une hausse de 1,8 point ou de 130 %, qui a porté leur proportion de cumulard.es à 13 % en 2017.

Heures habituellement travaillées

En constatant que ce sont les femmes et les jeunes qui occupent le plus souvent plus d’un emploi, j’ai pensé que cela était probablement parce ces personnes, qui travaillent plus souvent à temps partiel et donc en moyenne moins d’heures par semaine, devaient occuper plus d’un emploi pour accumuler suffisamment d’heures de travail pour recevoir une rémunération acceptable. Mais, plutôt que de raisonner, j’ai bien sûr cherché des données sur cette question.

Le graphique ci-contre provient des données des tableaux 14-10-0035-01 et 14-10-0049-01 tirés des estimations de l’EPA. Malheureusement, Statistique Canada ne fournit pas de données selon l’âge et le sexe sur les heures habituellement travaillées par les personnes occupant plus d’un emploi. Un peu comme je le pensais, ce graphique montre que la proportion de personnes ayant plus d’un emploi qui travaillaient moins de 35 heures par semaine dans leur emploi principal (barres rouges, «cumulard.es (principal)», l’emploi principal étant celui «auquel [la personne] travaille habituellement le plus grand nombre d’heures») était en 2017 nettement plus élevée que celle des personnes n’ayant qu’un seul emploi (barres bleues), soit 52,3 % par rapport à 29,2 %, et que leur proportion travaillant entre 35 et 40 heures était nettement moins élevée (40,0 % par rapport à 64,3 %). Par contre, quand on prend en compte les heures habituellement travaillées dans tous les emplois, on constate que la proportion de personnes ayant plus d’un emploi (barres jaunes, «cumulard.es (total)») qui travaillaient plus de 40 heures par semaine dans tous leurs emplois était en 2017 beaucoup plus élevée que celles des personnes n’ayant qu’un seul emploi, soit 55,9 % par rapport à seulement 6,5 %. Si la proportion de personnes ayant plus d’un emploi est moins élevée que celle des personnes n’ayant qu’un seul emploi parmi les personnes qui travaillaient moins de 35 heures (25,5 % par rapport à 29,2 %), cette différence est particulièrement forte chez les personnes qui travaillaient entre 35 et 40 heures (18,5 % par rapport à 64,3 %).

Ce graphique est intéressant, mais il ne parvient pas à nous faire bien comprendre la relation entre les heures habituellement travaillées par les cumulard.es dans leur emploi principal et le nombre total d’heures qu’ils travaillent. Le tableau qui suit nous permet de mieux comprendre ce lien.

Les lignes de ce tableau indiquent la proportion de cumulard.es qu’on retrouvait en 2017 dans chacune des tranches d’heures totales travaillées et les colonnes leur proportion qu’on retrouvait dans chacune des tranches d’heures travaillées dans leur emploi principal.

Il nous permet par exemple de constater à la deuxième ligne que, sur les 13,6 % de cumulard.es qui travaillaient en tout entre 15 et 29 heures, 5,5 % travaillaient moins de 15 heures dans leur emploi principal et 8,0 % entre 15 et 29 heures. À l’autre bout (dernière ligne), on constate que sur les 31,0 % de cumulard.es qui travaillaient en tout 50 heures et plus :

  • 2,4 % travaillaient entre 15 et 29 heures dans leur emploi principal;
  • 3,7 % y travaillaient entre 30 et 34 heures;
  • 6,2 % y travaillaient entre 35 et 39 heures;
  • 11,4 % y travaillaient exactement 40 heures (ce qui montre que ce type d’horaire est encore fortement répandu);
  • 1,7 % y travaillaient entre 41 et 49 heures;
  • 5,5 % y travaillaient 50 heures et plus.

On voit donc que le cumul d’emplois s’observe aussi bien chez des gens qui cherchent à ajouter des heures à un emploi à temps partiel que chez des personnes qui occupent déjà un emploi à temps plein. Malheureusement, Statistique Canada ne publie pas de données sur les salaires (horaires ou hebdomadaires) des personnes ayant plus d’un emploi. C’est dommage, car cela nous aurait permis d’en savoir plus sur les motifs du cumul d’emplois et sur ce qui peut expliquer son gain en importance depuis 30 ans.

Selon l’industrie

Le tableau ci-contre a été réalisé à l’aide des données des tableaux 14-10-0044-01 et 14-10-0023-01 tirés des estimations de l’EPA. Ces données portent uniquement sur l’industrie de l’emploi principal. La première colonne de ce tableau présente la proportion de cumulard.es en 2017 dans chacune des industries en ordre décroissant et la deuxième la hausse de cette proportion en points de pourcentage depuis 1987. Sans surprise, l’industrie de l’information, de la culture et des loisirs trône au premier rang avec 8,7 % de cumulard.es (sûrement de nombreux artistes), suivi des services d’enseignement avec 7,8 % (ce qui pourrait sembler plus étonnant) et des services d’hébergement et de restauration. Notons que ces trois industries présentaient en 2017 un taux de travail à temps partiel supérieur à la moyenne (données non présentées). À l’inverse, les industries qui comptent proportionnellement le moins de cumulard.es (services publics, ressources naturelles et construction) embauchent proportionnellement beaucoup moins de personnes à temps partiel que la moyenne. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre le taux de travail à temps partiel et le taux de cumulard.es dans les industries est de 0,78, ce qui est relativement élevé.

On peut remarquer que la croissance en points de pourcentage présentée dans la deuxième colonne fut dans la majorité des cas plus élevée dans les industries dans lesquelles les proportions de cumulard.es sont les plus importantes, ce qui est normal, puisque cette croissance explique en partie la forte proportion qu’on y retrouve. Notons toutefois la hausse de trois points dans les administrations publiques qui pourrait indiquer une certaine précarisation des emplois dans cette industrie, même si son taux de travail à temps partiel y demeure nettement inférieur à la moyenne.

Selon la profession

Le tableau ci-contre a été réalisé à l’aide des données des tableaux 14-10-0303-01 et 14-10-0297-01 tirés des estimations de l’EPA. Encore une fois sans surprise, ce sont les personnels professionnel et technique des arts, de la culture, des sports et des loisirs, dont les artistes, mais aussi les traducteur.trices et écrivain.es, qui présentent les taux de cumulard.es les plus élevés, soit respectivement 11,2 et 10,9 %, suivis du personnel des services de protection publics de première ligne (groupe formé essentiellement des policiers et des pompiers) avec 9,7 % (la perception que les pompiers ont souvent plus d’un emploi aurait donc possiblement un certain fondement), groupe qui présente la plus forte augmentation depuis 1987, soit de 7,4 points de pourcentage. La présence au quatrième rang des professionnel.les des soins de santé avec un taux de 9,0 % peut étonner, mais reflète probablement le fait que de nombreuses personnes dans ces professions, surtout les médecins, travaillent à la fois en clinique et dans le milieu hospitalier. D’ailleurs, la proportion de cumulard.es dans ce groupe a peu augmenté entre 1987 et 2017, soit de 1,2 point de pourcentage seulement. Le reste des constats correspond assez bien avec ceux faits avec les données selon l’industrie. Le coefficient de corrélation entre le taux de travail à temps partiel et le taux de cumulard.es dans ces groupes professionnels est bien moins élevé qu’avec les industries, mais est tout de même positif à 0,39. Cela montre que, s’il est un facteur important pour expliquer le cumul d’emplois, il est loin d’être le seul.

Les données selon l’industrie et la profession ont toutefois leurs limites, car elles ne touchent que l’emploi principal, qui est, comme mentionné auparavant, celui auquel la personne travaille habituellement le plus grand nombre d’heures. Par exemple, un musicien qui a un emploi alimentaire risque de consacrer plus d’heures à cet emploi qu’à la profession qui l’intéresse le plus, et ces données ne tiendront pas compte de la profession et de l’industrie de ce «deuxième» emploi (ni du troisième, quand il y en a un).

Et alors…

Ces données, bien que partielles et présentant des limites importantes, permettent tout de même de mieux comprendre le phénomène du cumul d’emplois. On a pu voir le rôle important que joue le travail à temps partiel, mais aussi que ce phénomène est en partie concentré dans des industries et des professions particulières. Les secteurs de la culture et, dans une moindre mesure, de la santé ressortent nettement, mais pas nécessairement pour les mêmes raisons. Dans le cas de la santé, le taux relativement élevé de cumulard.es semble lié à l’organisation du travail (ce qui est probablement aussi le cas dans les services d’enseignement), tandis que dans celui de la culture, cela peut aussi bien être dû à la précarité des emplois qu’à la polyvalence nécessaire dans ce domaine. Il est aussi possible que la hausse assez forte de ce phénomène depuis 2013 (comme on peut le voir dans le premier graphique) soit dû en partie à des difficultés de recrutement, mais les données disponibles ne permettent pas de vérifier la pertinence de cette hypothèse. Chose certaine, ces données ont montré que la tendance à la croissance du cumul d’emplois n’est pas une légende urbaine, même si son ampleur demeure relativement limitée.

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