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La crise de la masculinité

27 août 2018

Dans son livre La crise de la masculinité – Autopsie d’un mythe tenace, Francis Dupuis-Déri «propose une étonnante enquête sur [le] discours de la «crise de la masculinité» (…), analyse l’émergence du «Mouvement des hommes» dans les années 1970 et du «Mouvement des droits des pères» dans les années 1990 (…) [et] se demande finalement quelle est la signification politique de cette rhétorique».

Introduction – la crise, toujours la crise : L’auteur montre à quel point le discours sur la crise de la masculinité est répandu, que ce soit dans la littérature, dans les médias (y compris sociaux) ou sur la place publique. Pourtant, les hommes sont fortement majoritaires dans tous les lieux de pouvoir, sont plus riches et contrôlent la grande majorité des institutions. Ils sont aussi prépondérants dans bien d’autres domaines. L’objectif de ce livre est de présenter le discours de la crise de la masculinité «dans l’histoire et dans l’actualité» et de s’intéresser «à sa signification politique et sociale, et à ses effets possibles sur le mouvement féministe et sur les rapports entre les hommes et les femmes».

1. Crise ou discours de crise? : Le discours sur la crise de la masculinité existe depuis l’Antiquité et connaît des variantes dans tous les pays. Comme ce discours est essentiellement basé sur des anecdotes, des impressions et des tendances (abusant du sophisme de la «pente fatale»), sa présence ne signifie nullement qu’il y a déjà vraiment eu de crise réelle. L’auteur analyse de nombreux exemples de ces discours.

2. Petite histoire de la masculinité en crise : L’auteur discute dans ce chapitre de «quelques exemples tirés de l’histoire et de l’actualité occidentale» qui permettent «d’identifier certaines caractéristiques de cette rhétorique antiféministe, sans présumer que tout est similaire dans tous les pays, y compris hors de l’Occident». Ce chapitre est à la fois déprimant et emballant. Déprimant, car il montre à quel point les thèses suprémacistes mâles et la misogynie ont toujours existé. Emballant, car il montre aussi à quel point ce discours repose sur des arguments d’une faiblesse abyssale et sur une absence totale de logique et de cohérence. Comme le résume bien l’auteur, la «thèse de la crise de la masculinité permet d’expliquer tout et son contraire, surtout quand il est question de phénomènes complexes comme l’immigration, le terrorisme et la guerre» (et de bien d’autres phénomènes, ajouterai-je!).

3. Le mouvement des hommes des années 1960 à aujourd’hui : L’auteur retrace l’historique du mouvement des hommes (notamment aux États-Unis et au Québec), soulignant que les premiers de ces mouvements étaient en fait féministes et cherchaient des moyens pour appuyer les mouvements de femmes, en militant pour un changement de comportement des hommes pour s’adapter à l’égalité des sexes. Mais, assez rapidement, ce mouvement est devenu masculiniste et donc antiféministe, parfois dans les mêmes groupes, mais souvent en en créant d’autres. Là aussi, on passe de la déprime à l’emballement, mais avec un emballement moins fort, car la répétition des arguments ridicules devient lassante.

4. Les pères se mobilisent : Dans ce chapitre, l’auteur se penche sur une branche spécifique du mouvement des hommes, celle qui concerne les groupes œuvrant auprès des pères divorcés (ou séparés). Il y distingue les groupes de thérapie, qui tentent d’aider les pères à mieux s’adapter à la séparation, des groupes militants, plus près des masculinistes.

5. Crise de la masculinité ou crise économique? : L’auteur présente et critique la thèse qui prétend que la crise de la masculinité serait liée aux changements sur le marché du travail et aux cycles de vie (comme la retraite), les hommes associant davantage que les femmes leur genre au travail salarié. Il cite pertinemment à cet effet l’historienne française Christine Bard qui notait que la femme «est, comme le juif, l’étranger, le vagabond, le pauvre, une figure du bouc émissaire dans l’imaginaire». Il montre ensuite que le discours de la crise de la masculinité, même si plus courant chez les conservateurs et les réactionnaires, «se retrouve aussi du côté des progressistes, voire des révolutionnaires». Ces «gauchistes» reprochent aux féministes de se mobiliser contre le patriarcat plutôt que de «faire alliance avec les hommes contre le capitalisme». Pire, certains d’entre eux reprennent presque textuellement le discours masculiniste des pires réactionnaires. Finalement, l’auteur se demande pourquoi on parle si souvent de la crise de la masculinité et si peu de la crise de la féminité, étant donné que la situation économique des femmes est bien plus précaire que celle des hommes.

6. La crise aujourd’hui: quels symptômes et quels discours? : L’auteur analyse cinq des sujets les plus exploités par les tenants du discours sur la crise de la masculinité : la séduction, les problèmes scolaires des garçons, le suicide des hommes, la garde des enfants et la violence des femmes contre les hommes. C’est probablement le chapitre que j’ai préféré, en raison de la pertinence des faits soulignés par l’auteur et de la qualité de ses arguments pour contredire les affirmations des masculinistes.

Conclusion – crise de la masculinité et refus de l’égalité : L’auteur revient sur les principaux constats tirés des chapitres précédents et propose une analyse des rapports entre les sexes (ou les genres) basée sur des concepts s’éloignant de ceux mis de l’avant par les masculinistes. Il présente ensuite les positions principales des féministes et des hommes proféministes face au discours de la crise de la masculinité. Il conclut en se demandant (entre autres) quelles sont les différences réelles entre les hommes et les femmes.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si ce livre est souvent déprimant, comme je l’ai mentionné plus tôt. Ce sujet est trop important pour l’éviter sous prétexte que sa présentation et son analyse sont démoralisantes. Ce livre a le défaut de ses qualités : il est exhaustif, mais, justement, cette exhaustivité amène son lot de répétitions de faits et d’observations semblables. En plus, mettant toujours l’accent sur ce qui ne va pas, ce qui est bien réel, on en vient à ne pas être en mesure d’avoir une vision globale de la situation. Par exemple, quelle est l’ampleur des mouvements qui appuient le discours sur la crise de la masculinité? Oui, ils sont présents depuis longtemps et un peu partout sur notre planète, cela l’auteur le montre très bien, mais ont-ils toujours eu la même ampleur et la même influence? Ont-ils le même poids dans tous les pays? Ce sont les questions que je me suis posées et dont les réponses ne sont pas dans ce livre. Bref, tout ce qui est mentionné dans ce livre existe, et il faut le savoir, mais on n’en apprendra pas l’importance relative (ce qui, j’en conviens, serait tout un défi). Finalement, les 289 notes sont en bas de page, heureusement!

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