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La rémunération des médecins en 2016-2017

22 septembre 2018

Compte tenu de l’importance qu’a prise la question de la rémunération des médecins au cours de la présente campagne électorale, je me suis dit qu’il serait bon de mettre à jour mon billet sur le sujet, plus de deux ans après sa dernière parution. En plus, les données sur le revenu d’emploi par profession du recensement de 2016 sont maintenant disponibles.

Pour construire le premier tableau de ce billet (le gros), j’utiliserai des données tirées:

  • des documents produits dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement par la Commission de la santé et des services sociaux (CSSS), plus spécifiquement ceux de 2010-2011 (pages 118 et 119) et de 2018-2019 (voir les pages 149 et 150 du document intitulé Régie de l’assurance maladie du Québec. Réponses aux demandes de renseignements généraux et particuliers de l’opposition. Étude des crédits 2018-2019, disponible sur cette page);
  • des échelles salariales des infirmières et des infirmières auxiliaires membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) couvrant les périodes de 2007 à 2009 (absentes du site de la FIQ) et de 2016 à 2020, et celles des préposé.es aux bénéficiaires sur le site du Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux (CPNSSS);
  • du tableau 18-10-0004-01 de Statistique Canada sur l’indice des prix à la consommation.

Précisions sur les rémunérations publiées

Quand on utilise les données de l’étude des crédits, on omet souvent de tenir compte des petites notes qui les accompagnent. On y apprend entre autres que les rémunérations moyennes publiées sont seulement celles des médecins spécialistes qui ont gagné en 2008-2009 «un revenu minimal de 9406 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 84 424 $» et en 2016-2017 «un revenu minimal de 14 163 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 127 133 $».

D’ailleurs, le nombre total de médecins spécialistes retenu.es dans ces données s’élevait à 8485 en 2016-2017, alors que le nombre de membres actif.ives du Collège des médecins atteignait en fait 20 730 cette année-là (voir pages 10 et 11 du rapport annuel de 2016-2017). Si on soustrait le nombre de médecins pratiquant ce que le Collège appelle la médecine générale en supposant que la proportion d’actif.ives est la même dans les deux groupes, on se retrouve avec un peu moins de 11 000 médecins spécialistes actif.ives. Ainsi le nombre de médecins spécialistes considéré.es dans ce document représenterait seulement les 77 % des médecins spécialistes les mieux rémunéré.es. Malheureusement, le document ne mentionne pas le nombre de médecins omnipraticien.nes considéré.es, mais comme pour les médecins spécialistes, il précise que la rémunération moyenne publiée ne touche que ceux et celles qui ont gagné «un revenu minimal de 10 636 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 95 479 $».

Les petites notes précisent aussi que, pour les deux séries de données, «Les frais de cabinet sont estimés à 35 % des revenus en cabinet privé sauf pour la radiologie où ces frais sont calculés à 70 %. Ces pourcentages sont historiques et n’ont pas fait l’objet de révision récente», que ces rémunérations «n’incluent pas la majoration payée aux médecins en territoires désignés ainsi que les primes d’éloignement ou d’isolement», et que, si on tenait compte de ces revenus, la moyenne augmenterait de 3 à 4 %.

Le tableau

Le tableau présente la rémunération brute, les frais de cabinet et la rémunération nette des médecins selon leur spécialité en 2008-2009 (les données disponibles les plus anciennes que j’ai trouvées, datant d’un an après la signature de l’entente entre le gouvernement et les fédérations de médecins en 2007 pour rejoindre le niveau de rémunération des médecins du reste du Canada) et en 2016-2017, ainsi que le pourcentage de croissance de ces sommes entre ces deux années. On peut y voir que la rémunération nette des omnipraticien.nes et des médecins spécialistes a augmenté respectivement de 49,7 % et 51,2 % entre ces deux années. Précisons que ces hausses ne tiennent pas compte des baisses d’impôts dont ils peuvent maintenant bénéficier en exerçant en société. Un calcul effectué par TVA en 2017 pour l’année 2014 est arrivé à la conclusion que la perte de revenus de nos gouvernements due à cet avantage utilisé à l’époque par 46 % des médecins s’élevait à environ 164 millions $. Comme cette proportion atteignait 56,4 % au 31 mars 2017 (la proportion la plus élevée de tous les ordres professionnels), l’estimation du coût de cette mesure serait probablement encore plus élevée si elle était mise à jour.

Mais, le plus marquant dans ce tableau est de constater que le salaire des infirmières a, lui, à peine augmenté de 9,5 %, plus de cinq fois moins que le revenu des omnipraticiens, près de neuf fois moins que celui des médecins spécialistes en gériatrie et même moins que l’inflation (11,5 %). Les infirmières auxiliaires et les préposé.es aux bénéficiaires s’en tirent mieux avec des augmentations de 13,9 % et de 13,6 %, très légèrement supérieures à l’inflation, mais toujours de trois à quatre fois moins élevées que celles des omnipraticien,nes et six fois moins que celle des médecins spécialistes en gériatrie. Si les membres de ces deux professions ont connu une augmentation supérieure à celle des infirmières, c’est uniquement parce qu’ils ont eu des ajustements salariaux en 2010-2011 dans le cadre de la Loi sur l’équité en matière d’emploi, car, sans cela, leur hausse salariale aurait été du même ordre que celle des infirmières, soit inférieure à l’inflation.

Le tableau nous permet aussi de voir les différences de pratique entre les médecins spécialistes. En effet, certains travaillent essentiellement dans le réseau de la santé et n’ont très peu ou pas de frais de cabinet (gériatrie, radio-oncologie, médecine nucléaire et chirurgie cardio-vasculaire et thoracique), d’autres en ont un peu plus, mais moins de 10 000 $ en moyenne (anatomo-pathologie, médecine d’urgence, génétique, biochimie, hématologie/oncologie, anesthésiologie, microbiologie, chirurgie vasculaire, neurochirurgie, santé communautaire, néphrologie, médecine interne), puis, finalement d’autres semblent travailler bien plus souvent en clinique privée avec des frais moyens supérieurs à 60 000 $ en moyenne (allergie, physiatrie, dermatologie, ophtalmologie et radiologie). Notons que ces données excluent les médecins qui se sont retiré.es de l’assurance maladie, qui, bien sûr, pratiquent uniquement en cabinet privé, soit 272 omnipraticien.nes et 89 médecins spécialistes en 2016.

Comment alors expliquer les grandes différences de revenus parmi les médecins spécialistes, revenus qui passent de 256 894 $ en santé communautaire (à peine plus que chez les médecins omnipraticiens) à 547 953 $ en cardiologie, 576 095 $ en radiologie, 582 047 $ en ophtalmologie et à 637 820 $ en chirurgie cardio-vasculaire et thoracique (et ces différences ne sont établies qu’en considérant les médecins spécialistes qui ont gagné au moins 121 368 $ cette année-là, je le rappelle)? Difficile à dire. Il semble qu’une des raisons est le fait que l’établissement des tarifs des actes des médecins ne soit pas mis à jour assez fréquemment. Ainsi, cet article mentionne le cas des ophtalmologistes où «une intervention qui prenait deux heures au médecin se fait maintenant en 15 minutes». La présence des radiologistes parmi les médecins spécialistes les mieux payés s’expliquerait par le fait qu’ils sont les seuls médecins qui ont l’autorisation d’exercer à la fois au public et au privé.

Écarts de rémunération

Pourquoi avoir accordé ces hausses? Officiellement, c’était pour combler l’écart «très important de rémunération avec la moyenne des médecins des autres provinces», nous rappellait Diane Francœur en 2014, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Or, qu’en est-il? Selon Pierre Fortin, en tenant compte du coût de la vie 12 % moins élevée au Québec et en utilisant les données de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), les médecins omnipraticien.es du Québec gagnaient en 2016 l’équivalent de 19 % de plus que ceux et celles de l’Ontario, et les médecins spécialistes 34 % de plus. Notons que ces données ne tiennent pas compte de la différence des heures travaillées et des frais de cabinet qui peuvent, on l’a vu, varier grandement selon le type de pratique.

Devant les limites des données de l’ICIS, j’ai cherché d’autres données plus comparables. Le tableau qui suit (tiré du fichier 98-400-X2016355 du recensement de 2016) montre les revenus annuels moyens d’emploi des membres de diverses professions qui travaillaient à temps plein (au moins 30 heures par semaines) et à l’année (au moins 49 semaines, y compris les vacances) en 2015 pour le Québec et pour le reste du Canada (RdC, dans le tableau). L’intérêt de cette source est que le revenu d’emploi est celui tiré «des traitements, salaires, pourboires et commissions ainsi que le revenu net provenant d’un travail autonome (activités d’une ferme non constituée en société et activités non agricoles)». Utilisant le revenu net (mais avant impôt), il tient donc compte de toutes les dépenses déductibles comme les frais de cabinet, mais aussi des dépenses communes à tous les médecins (en cabinet comme en établissement), comme les cotisations au Collège des médecins et à leur association (Fédération des médecins spécialistes et Fédération des médecins omnipraticiens), les frais d’assurance, l’abonnement à des revues médicales, la participation à des colloques, etc. Par contre, même en utilisant les données des personnes qui travaillaient à temps plein et à l’année, celles-ci ne tiennent pas compte des heures réellement travaillées.

La première chose qui frappe dans ce tableau est que les revenus qu’on y trouve pour les médecins spécialistes et les médecins omnipraticien.nes sont beaucoup plus bas que ceux du tableau précédent, en fait de plus de la moitié pour les médecins spécialistes. Cela s’explique sûrement par le fait que tous les membres de ces deux professions sont ici considérés et non pas uniquement ceux et celles qui gagnent plus qu’un certain montant, par celui qu’on ne considère que le revenu net provenant du travail autonome et, possiblement, en raison de l’exercice en société de plus de la moitié des médecins, puisque ces données proviennent «des dossiers d’impôt et des prestations de l’Agence du revenu du Canada».

Ensuite, on constate que les médecins spécialistes qui travaillaient à temps plein et à l’année gagnaient en 2015 en moyenne moins dans le reste du Canada qu’au Québec (de 10,3 %) et que le revenu moyen d’emploi de leurs omnipraticien.nes était supérieur de celui des nôtres de 6,5 %. Ce résultat est bien différent de celui observé avec les données de l’ICIS. Mieux, si on prend tous les médecins spécialistes et tou.tes les omnipraticien.nes (y compris ceux et celles qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année), le revenu des médecins du Québec était supérieur à celui du reste du Canada à la fois chez les spécialistes (de 14,6 %) et chez les omnipraticien.nes (de 8,6 %). Cela s’explique par le fait que les médecins du Québec qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année en 2015 gagnaient beaucoup plus que ceux et celles du reste du Canada, de 18,5 % pour les spécialistes et de 20,5 % pour les omnipraticien.nes. Cet écart plus grand pourrait s’expliquer par le nombre d’heures travaillées, mais aussi par le mode de rémunération qui fait en sorte que beaucoup de médecins du Québec arrêtent de travailler après avoir gagné un certain montant (ils et elles sont moins de 30 % à travailler à temps plein et à l’année au Québec par rapport à 43 % dans le reste du Canada), par choix et aussi parce qu’il existe encore des plafonds de rémunération trimestriels (ce qui n’est peut-être pas le cas dans le reste du Canada, je l’ignore) au-dessus desquels le paiement à l’acte est réduit. D’ailleurs, le revenu annuel moyen des omnipraticien.nes qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année en 2015 était au Québec plus élevé de 5,7 % que celui des omnipraticien.nes qui travaillaient à temps plein et à l’année, montrant que, possiblement, une certaine proportion d’entre ces médecins arrêtent de travailler quand ils et elles ont atteint leur plafond de rémunération trimestriel. Chez les spécialistes, ceux et celles qui travaillent à temps plein et à l’année gagnaient seulement 4,6 % plus que ceux et celles qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année, différence bien moindre que dans le reste du Canada (11,2 % chez les spécialistes et 21 % chez les ominpraticien.nes). On voit donc que l’établissement de comparaisons entre les rémunérations des médecins du Québec et du reste du Canada n’est pas une mince tâche.

Le tableau nous montre aussi que, si notre gouvernement cherchait vraiment à diminuer les différences de revenus entre le Québec et le Canada, il aurait plutôt intérêt à augmenter celui des membres de toutes les autres professions de la santé (notamment celui de nos ambulancier.ières), ainsi que celui de nos enseignant.es du primaire et du secondaire! Mais, non, à ces personnes, il impose des hausses salariales inférieures à l’inflation… Par contre, le montant des dépenses totales de rémunération des médecins omnipraticiens est passé de 1692 millions $ en 2009-2010 à 2909,5 millions $ en 2017-2018, une hausse de 72 %, et celles des médecins spécialistes de 2735 millions $ en 2009-2010 à 4701,5 millions $ en 2017-2018, une hausse de 72 % également (voir les pages 115 et 116 de ce document et les pages 185 et 186 du document mentionné en début de billet sur l’Étude des crédits 2018-2019, disponible sur cette page).

Il nous dira peut-être qu’il craint l’exode de nos médecins… On se demanderait bien pourquoi, car, en plus du fait que leurs revenus sont plus élevés que dans les autres provinces, les médecins québécois ont toujours été les médecins canadiens qui quittaient le moins leur province selon les données de l’ICIS, comme je l’ai montré entre autres dans ce billet. En plus, le solde international et interprovincial des migrations de médecins est depuis quelques années positif. Alors, pourquoi avoir autant augmenté leurs revenus? Alors que le Québec avait depuis des années les dépenses de santé par habitant les plus basses du Canada, elles étaient en 2017 les troisièmes plus basses, supérieures à celles payées en Colombie-Britannique et en Ontario, étant tout de même toujours inférieures à la moyenne canadienne (6434 $ par habitant, 2,6 % de moins que la moyenne canadienne de 6604 $ selon les données de l’ICIS). Et, si ces dépenses sont encore inférieures à la moyenne canadienne, il est clair que ce n’est pas en raison des différences salariales entre les médecins du Québec et ceux des autres provinces, mais bien plus en raison de celles des membres des autres professions de la santé.

Comme le gouvernement a donné le mandat à l’ICIS d’effectuer une comparaison exhaustive de la rémunération des médecins du Québec et des autres provinces, et que l’ICIS est censé «remettre son analyse au plus tard le 1er septembre 2019», j’espère que je pourrai en dire plus lors de la prochaine mise à jour de ce billet. Enfin, si cette analyse est rendue publique

Et alors…

On voit donc qu’il n’est pas facile d’avoir le fin mot sur la question de la rémunération des médecins. Cela dit il demeure indécent que l’on consacre autant de ressources pour une faible proportion des travailleur.euses de la santé alors que ce sont les membres des autres professions qui ont des salaires bien plus bas que dans les autres provinces. En plus, on exerce de fortes pressions sur le personnel médical (comme le temps supplémentaire obligatoire), ce qui entraîne encore plus d’absences pour maladie (ce qui est aussi le cas dans l’enseignement) et de pénuries, notamment chez les infirmières et chez les préposé.es aux bénéficiaires. Pire, la médiatisation de leurs conditions de travail médiocres et des maladies qu’elles entraînent fait diminuer les cohortes de personnes qui étudient dans ces domaines, laissant présager une nouvelle détérioration de la situation.

Pourtant, les médecins français sont deux fois moins payés que les nôtres, ce qui permet d’en embaucher davantage et d’offrir de meilleurs services, et ce n’est pas la ruée vers le Québec! Regardez cette vidéo de moins de cinq minutes, elle est très instructive…

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2 commentaires leave one →
  1. Luc Poitras permalink
    24 septembre 2018 0 h 40 min

    Il me semble qu’une coquille s’est glissée dans le deuxième paragraphe suivant le dernier tableau, dans la parenthèse qui suit « plafonds de rémunération trimestriels », où vous écrivez « dans le reste du Québec » : ne vouliez-vous pas plutôt écrire « dans le reste du Canada » , puisque le document auquel vous faites référence concerne la médecine pratiquée au Québec?
    Encore merci pour ce billet, c’est toujours un plaisir de vous lire.

    J'aime

  2. 24 septembre 2018 6 h 29 min

    Corrigé. Merci!

    J'aime

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