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Le coût social et économique du réchauffement climatique

10 novembre 2018

Chaque trimestre, Timothy Taylor publie un billet présentant les articles offerts gratuitement sur Internet de la revue Journal of Economic Perspectives (JEP) dont il est l’éditeur. Le numéro de l’automne 2018 contient, comme à l’habitude, quelques textes qui ont attiré mon attention. Je vais ici en présenter deux qui portent sur le coût social et économique du réchauffement climatique. Je précise d’entrée de jeu que ces estimations me révulsent généralement, représentant selon moi le summum de l’idolâtrie des estimations monétaires (comme le PIB) comme indicateur du bien-être économique.

Premier texte

Le premier texte que je veux présenter s’intitule Quantifying Economic Damages from Climate Change (Estimer quantitativement les dommages économiques causés par le réchauffement climatique). Son auteur, Maximilian Auffhammer, est un économiste de l’environnement de l’Université Berkeley en Californie.

– introduction

L’auteur s’interroge sur le peu d’efforts consentis pour évaluer correctement les impacts économiques de ce qu’il considère comme «la plus grande défaillance du marché environnementale» (j’aime bien quand les économistes parlent de défaillance du marché pour qualifier le résultat du fonctionnement normal des marchés, fonctionnement qui ne correspond à peu près jamais aux modèles de concurrence parfaite et qui fait en sorte que les marchés connaissent presque tous des défaillances par rapport à ces modèles; il s’agit donc de caractéristiques des marchés bien plus que de défaillances comme telles).

– le coût social du carbone

L’auteur explique la méthode de calcul du coût social du carbone. Ce calcul repose, selon la méthode développée notamment par le plus récent lauréat du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, William Nordhaus, sur des analyses coût-bénéfice en estimant le coût prévu des dommages causés par chaque tonne d’émissions supplémentaires de CO2, et en appliquant un taux d’actualisation à ces coûts. Comme les coûts les plus importants se feraient sentir dans des dizaines d’années (mais pendant des siècles!), le choix du taux d’actualisation peut faire en sorte que le modèle conseille de ne rien faire ou très peu. Le graphique de l’image qui accompagne ce billet montre d’ailleurs à quel point ces estimations (losanges noirs) peuvent varier selon les sources et l’imprécision de ces calculs même par une même source (les rectangles gris montrent que les estimations pessimistes peuvent être 10 fois plus élevées que les estimations optimistes, et d’autres estimations non présentées dans ce graphique peuvent l’être 100 fois plus). L’auteur explique que le choix des hypothèses sur un grand nombre de facteurs (dont les plus importants sont le taux d’actualisation, l’omission de certains secteurs, comme les services fournis par les écosystèmes, et le fait de ne considérer que les impacts nationaux, ce qu’ont fait les organismes responsables des résultats présentés dans le graphique) peut modifier encore plus les résultats. L’estimation la plus récente (la première du graphique) est carrément risible avec des hypothèses ridicules. En plus, les calculs de dommages de toutes ces estimations utilisent des études datant des années 1990 qui sous-estimaient grandement les impacts du réchauffement climatique.

– modèles de dommages, température et climat

L’auteur explique les différences entre des changements de températures et de climat, et la complexité du calcul des dommages économiques dus aux adaptations à ces changements. Par exemple, pour réagir à une hausse de fréquence des canicules, plus de ménages (et d’entreprises) achèteront des climatiseurs, ce qui fera augmenter encore plus la température des villes et surtout la consommation d’électricité et les émissions de gaz à effet de serre (GES) qui en résulteront (une étude récente, que j’ai présentée ici, estime que la consommation d’électricité due à la climatisation triplera d’ici 2050). Autre exemple, ces changements entraîneront une hausse «du taux d’humidité, des précipitations, du niveau de la mer et d’événements extrêmes tels que des ouragans». Or, il est difficile, voire impossible de modéliser l’impact de tous ces changements et des adaptations qui en découleront, et il est clair que les modèles de dommages actuels échouent à le faire.

– estimation des dommages économiques

L’auteur présente et analyse diverses approches qui ont été utilisées pour estimer les dommages économiques dus au réchauffement climatique. Si certaines approches tiennent compte de plus de facteurs que d’autres, aucune ne peut prévoir les dommages de façon précise à long terme.

– se baser sur la contribution d’experts

Comme de nombreux événements possibles (l’arrêt de la circulation thermohaline qui réchauffe l’Europe, la fonte des glaciers, la libération du méthane de la toundra, etc.) ne peuvent être prévus par les modèles économétriques qui reposent sur des événements historiques, certains prétendent que des experts du climat pourraient faire mieux. Mais, encore là, les résultats comporteraient d’immenses marges d’erreur, un seul événement important pouvant avoir des conséquences incalculables (c’est le cas de le dire…).

– ce que nous savons et ce que nous ne savons pas

«Les économistes doivent améliorer la couverture sectorielle et spatiale des fonctions de dommage fournies aux modélisateurs, en utilisant des méthodes nous permettant de paramétrer des fonctions de dommage causales plausibles, qui prennent en compte l’adaptation et permettent d’estimer les impacts du changement climatique sur le bien-être». Les premiers efforts allant dans ce sens, même si incomplets et incertains, ont permis de doubler l’estimation des coûts sociaux du carbone. Il reste toujours à incorporer à ces modèles les dommages faits par les événements catastrophiques, à tenir compte des effets d’entraînement («spillovers») d’événements localisés ailleurs et à quantifier des dommages qui ne sont pas directement monétaires (perte de diversité, hausse de la mortalité, baisse de la qualité de vie, etc.). Bref, ce n’est pas demain la veille du jour où les estimations des coûts sociaux et économiques dus au réchauffement climatique seront fiables.

Deuxième texte

Le deuxième texte s’intitule The Cost of Reducing Greenhouse Gas Emissions (Le coût de la réduction des émissions de gaz à effet de serre). Les auteurs, Kenneth Gillingham et James H. Stock, enseignent l’économie et les politiques économiques aux universités Yale et Harvard, et collaborent aux travaux du National Bureau of Economic Research (NBER).

– introduction

Les économistes sont des champions pour simplifier les choses complexes. Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de façon économiquement efficiente, il faut selon ces économistes internaliser les externalités des GES à l’aide d’une taxe pigouvienne en l’établissant au taux qui permet des recettes équivalant à l’avantage marginal de la réduction des émissions. Ainsi, le marché trouvera tout seul le moyen de réduire les émissions de GES au niveau optimal… Simple non? Non!

Dans la vraie vie, les pays utilisent une vaste palette de moyens pour faire diminuer les émissions de GES. Les auteurs visent avec leur étude d’estimer le coût de ces moyens par rapport à leur effet réel sur la baisse des émissions et de distinguer les effets à court terme de ceux à long terme, faisant en sorte que certaines mesures apparemment inefficaces à court terme peuvent devenir efficaces à long terme, et vice-versa.

– estimations des coûts à court terme

Trop souvent, l’estimation des coûts d’une mesure en fonction de son efficacité à réduire les émissions de GES est faite par des ingénieurs en théorie et ne tient pas compte des coûts réels (souvent bien plus élevés), des effets comportementaux, des émissions indirectes (comme dans le cas du gaz naturel où d’importantes émissions de méthane ne sont pas considérées) et des conditions locales (le vent n’a pas la même force partout et tout le temps).

En examinant une cinquantaine d’études sur le coût de mesures réellement adoptées par tonne de CO2 réduite, les auteurs ont trouvé des différences énormes, certaines estimations passant de coûts négatifs à des coûts positifs élevés (par exemple, pour la production d’éthanol avec du maïs). La mesure la plus efficace qu’ils ont trouvée, avec un important coût négatif, est celle des conseils pour réduire la consommation d’énergie, surtout quand on compare la consommation d’un ménage par rapport à celle de ses voisins… Le coût est négatif, mais les baisses d’émissions sont de faible ampleur et ne sont souvent pas durables (les gens reprennent leurs mauvaises habitudes). Certaines réglementations ont des coûts peu élevés, mais des impacts importants, comme celles qui forcent à boucher des puits de gaz naturel ou de pétrole à la fin de leur exploitation pour éviter les fuites de méthane. Mais ces cas sont rares.

Les auteurs concluent cette section en constatant que les mesures peu coûteuses ne peuvent en général réduire que légèrement les émissions de GES (et parfois de façon temporaire) et que celles qui ont le plus d’impact sont très coûteuses. «Pour ces technologies, ce qui compte le plus, ce ne sont pas les coûts à court terme, mais les coûts et les conséquences de ces interventions au fil du temps, c’est-à-dire les coûts à long terme de l’intervention. Il est bon de savoir quelles sont les interventions les moins chères à faire aujourd’hui, mais nous pensons qu’il est encore plus important de savoir quelles interventions pourraient le plus efficacement faire baisser le prix des réductions d’émissions à grande échelle à l’avenir».

– estimations des coûts à long terme

Comme les GES demeurent longtemps dans l’atmosphère, le plus important est de réduire les émissions sur un horizon de plusieurs dizaines d’années. Les mesures les plus efficaces sont donc celles qui permettent de remplacer les énergies fossiles par des sources peu ou pas émettrices à un coût à long terme le plus bas possible. Les auteurs montrent que plusieurs des technologies actuellement coûteuses peuvent bénéficier à long terme des investissements actuels, le prix de ces technologies baissant avec la recherche, les innovations et la production de masse; c’est notamment le cas des panneaux solaires et des véhicules électriques. Ils ajoutent que des mesures apparemment peu coûteuses à court terme, comme le remplacement du charbon ou du pétrole par du gaz naturel pour la production d’électricité, risquent de ralentir l’implantation de mesures plus efficaces à long terme (Normand Mousseau avance le même argument dans son livre Gagner la guerre du climat que j’ai présenté dans ce billet). Ils considèrent qu’un «prix du carbone élevé combiné à des subventions de recherche pour des technologies à faibles émissions de GES peut permettre d’atteindre des résultats efficaces et durables à long terme».

Le cas des panneaux solaires est illustré éloquemment dans le graphique ci-contre. La ligne rouge montre que ces panneaux étaient en 2015 plus de dix fois moins chers qu’en 1983 et que le nombre de ces panneaux installés (ligne pointillée) a explosé en fonction de la baisse des prix. Plus récemment, de 2010 à 2015, «le prix des panneaux solaires photovoltaïques a diminué de deux tiers, tandis que les installations mondiales de panneaux ont augmenté de 250 %». Et, ce n’est pas fini. Mais, si le prix de départ et le rebond du prix entre 2003 et 2007 avaient découragé les subventions et les investissements en recherche, nous n’en serions pas là. En plus, la présence de taxes sur le carbone rend ces panneaux encore plus abordables et favorise donc leur installation.

– défis

Il est parfois difficile pour des économistes de différencier des mesures qui semblent peu coûteuses et efficaces, mais qui ont des effets indirects coûteux et qui risquent de devenir inefficaces à moyen et long termes, de celles qui, au contraire, semblent coûteuses à court terme, mais qui, si on commence à les utiliser dès maintenant, sont les plus prometteuses à long terme.

Et alors…

Les deux documents que j’ai présentés dans ce billet ne sont peut-être pas les plus approfondis qui soient, mais ils sont au moins critiques des méthodes utilisées par trop d’économistes. J’ai préféré la première, car elle montre bien les faiblesses (pour ne pas dire les tares…) des calculs basés sur les analyses coût-bénéfice des Nordhaus de ce monde. Son auteur explique bien pourquoi les estimations des économistes sont si peu fiables. Même si j’ai des réserves sur la deuxième, notamment sur l’efficacité des voitures électriques pour réduire les émissions de GES, ses auteurs expliquent bien les facteurs dont il faut tenir compte avant d’adopter ou de rejeter des mesures visant à réduire les émissions de GES, en différenciant les coûts et avantages à court terme de ceux à long terme. Sans faire le tour de la question, ces deux textes permettent de mieux comprendre pourquoi les méthodes utilisées par les économistes orthodoxes ne sont pas pertinentes pour prendre des décisions éclairées dans l’établissement de plans de transition environnementaux.

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