Aller au contenu principal

Les transferts de fonds des immigrant.es vers leur pays d’origine

30 novembre 2018

C’est encore une fois grâce à un billet de Timothy Taylor que j’ai pris connaissance d’une étude qui a été publiée en mai dernier par le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation internationale du travail (OIT), et qui a inspiré un texte de quatre pages disponible sur le site du FMI. Cette étude de Ralph Chami, Ekkehard Ernst, Connel Fullenkamp et Anne Oeking est intitulée Are Remittances Good for Labor Markets in LICs, MICs and Fragile States? Evidence from Cross-Country Data (Les transferts de fonds sont-ils bénéfiques pour les marchés du travail des pays à faibles et moyens revenus, et des États fragiles? Preuves à partir de données transnationales).

Introduction

Les transferts de fonds par les immigrant.es à des membres de leur famille ou à des ami.es demeuré.es dans leurs pays d’origine sont un des plus importants flux financiers internationaux, atteignant par exemple plus de 400 milliards $ en 2015. Cette année-là, ces transferts représentaient plus de 5 % de leur PIB dans environ 30 pays. Des flux de cette ampleur ont sans contredit des effets majeurs sur l’économie de ces pays, certains craignant même une forme de maladie hollandaise dans ces pays, pouvant mener au déclin des industries locales. Cette étude porte toutefois plus spécifiquement sur les effets de ces transferts sur le marché du travail local. En effet, cet afflux monétaire porte les ménages qui reçoivent cet argent à le dépenser, ce qui devrait favoriser la création d’emplois. Par contre, ces mêmes ménages peuvent aussi être incités à moins travailler, ayant moins besoin des revenus tirés d’un emploi.

Revue de la littérature et données

Après avoir revu la littérature sur l’émigration (dont l’exode de cerveaux, car ce sont les personnes les plus scolarisées qui émigrent le plus, car plus recherchées par les pays d’accueil), les transferts de fonds, la scolarité, les salaires et le marché du travail (section qui serait longue à résumer ici, étant donné qu’elle est déjà un résumé), les auteur.es présentent les sources de données utilisées. Celles sur les transferts («transferts courants des ménages non résidents aux ménages résidents») proviennent du FMI, tandis que celles sur le marché du travail (emploi, activité, chômage, emploi par industrie, travail autonome et salaires) viennent de l’OIT et celles sur les inégalités (coefficient de Gini) de la Standardized World Income Inequality Database (SWIID).

Résultats généraux

Les pays qui reçoivent des transferts voient en général leur population active diminuer légèrement, car un certain nombre de personnes, en majorité des femmes, qui reçoivent de l’argent de l’étranger se retirent du marché du travail, surtout lorsqu’elles occupaient des emplois peu rémunérés.

L’effet sur le chômage est moins clair, car plus de personnes cessent de chercher de l’emploi ou même quittent l’emploi qu’elles occupent, mais d’autres se retirent carrément du marché du travail plutôt qu’être en chômage, le faisant ainsi diminuer.

Les salaires ont tendance à augmenter moins rapidement dans les pays qui reçoivent les parts les plus élevées de transferts de fonds par rapport à leur PIB. Les auteur.es font remarquer que les données sur le sujet doivent être interprétées avec prudence, car le marché du travail de ces pays compte une part importante de l’emploi dans le secteur informel, emplois qui ne sont pas comptabilisés clairement dans les données officielles. Cela dit, des données obtenues autrement montrent que le secteur informel tend à gagner en importance avec la présence plus grande des transferts de fonds.

Le graphique ci-contre illustre les effets de ces transferts sur l’emploi dans les industries du secteur formel. On peut voir que les transferts de fonds ont un effet :

  • très négatif sur l’agriculture (probablement parce qu’une part importante des bénéficiaires des transferts de fonds travaillaient dans ce secteur, souvent mal rémunéré);
  • légèrement négatif sur l’emploi dans l’administration publique et dans le secteur manufacturier (confirmant en partie que ces transferts ont un effet semblable à la maladie hollandaise);
  • nul sur le secteur financier, les mines, les autres services, et le commerce;
  • légèrement positif sur les services publics (exploitation de services publics d’électricité, de gaz et d’eau), la santé et les services sociaux, l’hébergement, l’éducation et la construction;
  • assez positif sur les services immobiliers et le transport.

Les auteur.es font remarquer que les industries en perte de vitesse sont surtout celles qui font partie du secteur des biens (surtout l’agriculture et le secteur manufacturier) et que les industries en croissance sont principalement dans le secteur des services (surtout de proximité) et dans la construction, sûrement parce qu’elles ont bénéficié de la hausse des dépenses de consommation des ménages qui reçoivent des transferts. Ces mouvements contribuent à une diminution des inégalités, malgré la baisse des salaires et de la productivité qu’ils entraînent. Cela semble montrer que ce sont les ménages à faibles revenus qui bénéficient le plus de la hausse des dépenses des ménages qui reçoivent des transferts, comme le montre la hausse de l’emploi dans les services de proximité. Par contre, les ménages à hauts revenus bénéficient moins de cette hausse de dépenses, étant moins présents dans ces services. Ainsi, ces transferts réduisent la pauvreté et les inégalités, mais ne contribuent pas à la croissance économique.

Autres résultats

Si, globalement, les transferts tendent à faire diminuer légèrement la population active, leurs effets varient grandement selon les pays. Ainsi, ils ont un très fort effet positif sur le taux d’activité dans les pays du centre et de l’ouest de l’Asie, mais des effets négatifs assez importants en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, et des effets moins significatifs (positivement et négativement) dans les autres régions. Les effets sur les autres indicateurs présentés plus tôt (emploi sectoriel, salaires et autres) varient aussi beaucoup selon les régions.

Dans les États fragiles (cette fragilité est surtout déterminée par de fortes parts des transferts sur le PIB, des institutions sociales et politiques de faible qualité, et un indice élevé de fragilité établi par des experts selon une série d’indicateurs), les transferts entraînent :

  • une baisse légère du taux d’activité (surtout chez les hommes);
  • une hausse des salaires (contrairement à la situation dans les États stables) et une baisse des inégalités;
  • un affaiblissement des institutions, la population en ayant moins besoin et leur faisant moins confiance.

Le graphique ci-contre (tiré de ce texte) montre que les pays pour lesquels les transferts représentent au moins 10 % de leur PIB connaissent une croissance nettement plus faible que ceux qui en reçoivent une part moins élevée. Il est probable que les effets négatifs mentionnés plus tôt prennent encore plus d’importance dans ces cas-là. Les auteur.es parlent entre autres d’un effet fortement négatif sur l’entrepreneuriat (seule une très faible part des transferts est utilisée pour partir une entreprise), notamment dans le secteur des technologies de l’information et de la communication. En plus, voyant que les émigrant.es de ces pays ont les moyens d’envoyer des sommes importantes à leur famille et à leurs ami.es, encore plus de jeunes bien formés sont incité.es à quitter le pays à leur tour (l’exode de cerveaux mentionné plus tôt). Par exemple, au Liban, pays qui reçoit la plus forte proportion de transferts par rapport à son PIB, soit 16 %, «près des deux tiers des hommes et près de la moitié des femmes diplômés universitaires quittent le pays». Ce facteur serait le principal obstacle à la diversification de l’économie du pays.

En plus, les transferts, faits en monnaie étrangère, font augmenter la valeur des monnaies locales, rendant les exportations moins concurrentielles, ce qui est une autre facette de la maladie hollandaise et ce qui représente un autre obstacle à la diversification de l’économie. Ce facteur peut aussi expliquer au moins en partie l’effet sectoriel des transferts mentionné plus tôt (baisse de l’emploi dans le secteur des biens, souvent voué au moins en partie aux exportations, et hausse dans les secteurs des services de proximité). Finalement, comme une bonne partie des transferts sert à l’achat d’une maison (ce qui explique l’effet positif des transferts sur les services immobiliers et sur la construction), ils entraînent la hausse de leur prix et nuisent à l’accès à la propriété des ménages qui n’en reçoivent pas.

Cet autre graphique illustre un autre effet mentionné auparavant. Non seulement les «États fragiles» ont des institutions sociales et politiques de faible qualité, mais ceux qui reçoivent le plus de transferts en proportion de leur PIB voient l’efficacité de leur gouvernement (et de leurs institutions) se détériorer davantage que ceux qui en reçoivent moins. Ainsi, alors que ces pays auraient justement besoin d’institutions fortes, notamment en éducation et dans la construction d’infrastructures, ils voient au contraire leurs gouvernements moins à l’écoute des besoins de leur population. Ce facteur accentue la dépendance des ménages aux transferts qu’ils reçoivent et la difficulté de ceux qui n’en reçoivent pas d’améliorer leur condition. C’est dans ce sens que les auteur.es parlent du piège des transferts dans ce texte.

Conclusion

Les auteur.es insistent dans cette conclusion sur la complexité des effets des transferts de fonds sur le marché du travail et sur l’économie, et aussi sur leur grande variété, ce qui rend l’analyse des phénomènes à la source de ces effets particulièrement délicate. D’ailleurs, les auteur.es recommandent que d’autres recherches soient effectuées, surtout sur les mesures que ces pays pourraient prendre pour accentuer les effets positifs des transferts et pour contrer leurs effets négatifs.

Et alors…

Je ne connaissais pas bien ce sujet avant de lire cette étude, mais je ne suis pas surpris des effets qu’elle a trouvés. Cela montre bien à quel point les problèmes de pauvreté et de faible développement sont complexes, et que l’ajout d’argent ne permet pas nécessairement de régler ce genre de problème et qu’il peut même les accentuer.

Les constats de cette étude m’ont aussi fait penser à un type de dilemme du prisonnier. En effet, en améliorant le sort de quelques-uns, on nuit finalement à celui de la majorité. Ce qui est «bon» pour les individus ne l’est pas nécessairement pour l’ensemble de la population. L’effet de ces transferts sur l’exode des cerveaux est particulièrement troublant à cet égard.

J’ai par ailleurs été déçu par certains aspects de cette étude. Elle repose essentiellement sur des données macroéconomiques, ne permettant pas d’aborder certains facteurs probablement importants, comme les caractéristiques des personnes qui reçoivent des transferts, la réaction de leurs ménages voisins ou des membres de leur famille (ce qui peut avoir un impact sur la cohésion sociale), le possible partage de ces transferts avec des ménages amis ou de la famille, la corruption qui joue sûrement un rôle dans la faiblesse des institutions, etc. Finalement, j’ai trouvé la structure de l’étude parfois difficile à suivre, ce qui a rendu la rédaction de ce billet plus difficile (j’espère que cela ne paraît pas trop…). Heureusement, la structure du texte inspiré de cette études est mieux conçue. J’ai d’ailleurs nettement préféré ce texte à l’étude.

Cela dit, compte tenu des constats que cette étude nous fait découvrir, je crois qu’il était pertinent que je les partage avec ce billet. Comme le disent les auteur.es, ce genre de constat peut fournir un éclairage important pour le développement de politiques plus efficaces.

Publicités
No comments yet

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :