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La stratégie de l’émotion

10 décembre 2018

Avec son livre La stratégie de l’émotion, Anne-Cécile Robert, journaliste au Monde diplomatique et professeure associée à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, dénonce «le contrôle social par l’émotion» et offre ainsi une «réflexion salutaire sur l’abrutissante extension du domaine de la larme et un plaidoyer civique pour un retour à la raison».

Avant-propos : Éric Dupond-Moretti vante ce livre tant en raison de la pertinence du sujet qu’il aborde qu’en raison de la qualité des démonstrations de l’auteure.

Introduction : «Les sentiments, sollicités ou encouragés, s’installent au cœur des relations sociales au détriment des autres modes de relations sociales, comme la réflexion ou la raison». Ce phénomène «ne conduit pas à l’action, mais à la passivité». L’auteure n’a surtout pas comme objectif de condamner l’émotion, mais «plutôt d’étudier le rôle qu’elle joue dans nos sociétés ou plutôt le rôle qu’on lui fait jouer et, ce faisant, d’exposer l’invasion de l’espace social par l’émotion dans ses diverses manifestations». Il est souvent préférable de joindre les émotions à la raison (par exemple, pour mieux s’indigner des conséquences de la pauvreté), mais trop souvent l’émotion sert d’écran à la raison.

1. Extension du domaine de la larme : L’auteure donne des exemples de manifestations organisées pour montrer de l’empathie et de la compassion lors d’événements malheureux (parlant notamment de marches blanches lors de meurtres sordides) sans pourtant y joindre la moindre revendication. L’auteure aborde bien d’autres domaines où l’importance démesurée accordée à la sensibilité en vient à mettre fin à des débats de société quand elle ne débouche pas carrément sur de la censure.

Elle critique aussi les «devoirs de mémoire» qui n’ont jamais empêché les guerres et les exterminations de se reproduire, masquant même leurs causes profondes et les complicités du complexe militaro-industriel. Dans cette optique, elle souligne les larmes de Justin Trudeau face aux injustices subies par les Autochtones, alors que ces peuples vivent encore et toujours une forme d’apartheid au Canada (voir ce billet).

2. Des médias ultra-sensibles : L’émotion prend de plus en plus de place dans les médias, qui préfèrent souvent un gros plan sur les larmes d’une personne proche d’une victime que de couvrir des événements ayant une incidence sur des millions de personnes. L’auteure fait remarquer que les faits divers prennent de plus en plus de place dans les médias. Elle mentionne entre autres les reportages interminables sur les manifestations de peine lors de la mort de Johnny Halliday en France et on pourrait ici les remplacer par ceux sur les réactions de proches lors de la mort de Bernard Landry ou même lors de la disparition d’un enfant. Or, le temps accordé aux faits divers se fait au détriment des autres événements et son mode de traitement axé sur les émotions sert d’écran à l’analyse plus approfondie de la nouvelle.

L’auteure donne comme exemple la couverture des meurtres et disparitions de femmes autochtones au Canada qui insistait sur le mode de vie des victimes (certaines prostituées, d’autres faisant de l’auto-stop) sans expliquer ce qui avait amené ces femmes à se prostituer (la misère) ou à voyager ainsi (l’abandon du transport en commun vers les réserves indiennes, pas assez rentable). Elle aurait pu ajouter que cette couverture reproduit l’habitude de blâmer les victimes, surtout quand il s’agit de femmes, mais elle ne l’a pas fait. D’autres reportages insistent par exemple sur la colère des usager.ères lors de grèves, alors qu’une journaliste s’est vue refuser les extraits de solidarité des personnes interrogées, ce comportement ne correspondant pas à l’idéologie du média en question. Et, les exemples allant dans ce sens se multiplient, montrant qu’il ne s’agit pas d’anecdotes isolées, mais d’un comportement systémique.

3. Quand la victime supplante le héros : De nombreux exemples présentés dans ce chapitre sont propres à la France, mais l’auteure mentionne entre autres Pierre-Hughes Boisvenu qui est devenu sénateur canadien principalement parce que sa fille a été victime d’un meurtre. Elle se questionne sur la commotion causée par la photo du jeune Aylan, alors que des milliers de personnes sont mortes en tentant de quitter les zones de combat de la Syrie (et d’ailleurs) sans créer autant de réactions. On pourrait aussi parler de la place démesurée occupée par le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi par rapport aux dizaines de milliers de morts au Yémen.

4. Les responsables politiques et la mise en scène de l’impuissance : Les politicien.nes montrent de plus en plus leurs émotions publiquement, allant parfois jusqu’à pleurer en public. Ces politicien.nes disent par exemple déplorer le sort des personnes âgées dans les résidences ainsi que celui du personnel qui ne parvient pas à accomplir toutes ses tâches, alors que cette compassion n’est accompagnée d’aucune mesure pour corriger cette situation (on croirait qu’elle parle du débat sur les patates en poudre ou sur le bain par semaine au Québec, mais cet exemple est tiré d’événements vécus en France!). À gauche, on insiste maintenant davantage sur le sentiment d’exclusion que sur les injustices et sur la lutte des classes. À droite, on peut penser à Donald Trump qui mise sur la crainte de l’invasion de migrant.es pour camoufler ses baisses d’impôts pour les riches et ses intentions de couper l’Obamacare ainsi que d’autres programmes sociaux (Medicare, Medicaid, Social Security, etc.). Finalement, elle souligne la tendance d’utiliser la communication narrative («storytelling») en politique, alors qu’il s’agissait au départ d’une technique de vente en publicité (voir ce billet pour son application en économie).

5. Chimère de l’authenticité : Non, les émotions ne sont pas toujours authentiques. Elles nous font faire bien des choses que nous regretterons par la suite. En outre, elles servent souvent à manipuler, comme en publicité, et même en politique. Pire, être authentique n’est pas nécessairement positif (Hitler l’était fort probablement…). Un des secteurs qui utilise le plus les émotions est celui de l’action humanitaire. «Certaines ONG [organisations non gouvernementales] n’hésitent pas à recourir aux méthodes du marketing, storytelling et tout le reste, pour dépeindre de façon souvent misérabiliste, larmoyante et simplificatrice, leurs objectifs et leurs activités. De ce fait, le succès de certaines d’entre elles a peut-être plus à voir avec leur talent de communication qu’avec la pertinence de leur action». Et cette utilisation de l’émotion est encore plus insidieuse chez les organisations philanthrocapitalistes.

6. Émotion contre raison : L’auteure dénonce le «déclassement de la raison dans les sociétés modernes». Selon elle, «l’émotion abolit la distance entre le sujet et l’objet; elle écrase les échelles temporelles; elle empêche le recul nécessaire à la pensée; elle prive le citoyen du temps de la réflexion et du débat». Elle précise toutefois qu’il «ne s’agit pas d’éliminer les affects, mais de les mettre au service d’une intelligence du monde, d’en faire des leviers qui nourrissent la raison sans la remplacer». Elle donne d’autres exemples de ce déclassement, notamment sur les réseaux sociaux.

Conclusion : L’auteure donne quelques exemples où la raison l’a emporté sur l’émotion, dans certains cas en la rejetant carrément. Elle poursuit avec quelques recommandations visant à redonner leur place légitime à l’émotion et à la raison, puis conclut avec une réflexion sur le concept de liberté.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si ce livre repose beaucoup sur des anecdotes, il permet de réaliser l’ampleur de la place prise par l’émotion dans nos sociétés. L’auteure aborde cette question sous différents angles et analyse ses manifestations dans de nombreux domaines, citant en plus des sources intéressantes et pertinentes. Le livre se lit bien, même lorsque nous avons des réserves avec certaines de ses parties. Par contre, l’auteure a tendance, comme dans la plupart des livres qui défendent une thèse, à se concentrer sur les anecdotes qui appuient sa thèse, laissant de côté celles qui la contredisent, sauf brièvement dans la conclusion. Cela dit, ce livre nous ouvre les yeux et suscite la réflexion, voire la remise en question de certaines de nos réactions. C’est beaucoup! Et, autre qualité, les notes sont en bas de page.

2 commentaires leave one →
  1. Michel Mongeau permalink
    10 décembre 2018 7 h 26 min

    Intéressant! Pourtant, on trouve déjà toute cette réflexion sur le rapport entre la raison et les affects chez Épicure et chez les Stoïciens.

    J'aime

  2. 10 décembre 2018 9 h 38 min

    J’imagine que les manifestations (exemples) de cette réflexion étaient un peu différentes à l’époque!

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