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Les cohortes malchanceuses

14 décembre 2018

Le rôle de la chance (et de son pendant, la malchance) dans la réussite économique m’a toujours intéressé, notamment parce que ce facteur est souvent ignoré dans la littérature économique, même s’il est important. J’en ai parlé à quelques reprises (par exemple ici, ici et ici). Sans surprise, j’ai été attiré par ce billet du blogue Stumbling and Mumbling de Chris Dillow, intitulé Blind to luck (Aveugles à la chance) dans lequel il présente brièvement quelques textes sur le rôle de la chance en économie. Un de ces textes porte sur une étude de Hannes Schwandt et Till von Wachter intitulée Unlucky Cohorts: Estimating the Long-term Effects of Entering the Labor Market in a Recession in Large Cross-sectional Data Sets (Cohortes malchanceuses: estimation des effets à long terme de l’entrée sur le marché du travail en période de récession dans de grands ensembles de données transversales). J’ai choisi de présenter celle-là parce qu’elle m’a fait penser à une partie de l’excellent La juste part de David Robichaud et Patrick Turmel (dont j’ai parlé dans ce billet), quoique ce livre aborde plus la chance liée à l’année de la naissance que la malchance qu’elle peut aussi entraîner (mais moi, j’en ai parlé un peu dans ce billet…).

Introduction

Les premières années sur le marché du travail sont particulièrement importantes pour les jeunes travailleur.euses. Elles sont souvent marquées par des hausses importantes de leur salaire, mais il demeure que la situation sur le marché du travail de ces jeunes est fortement dépendante des conditions économiques. Ce sont en effet toujours les jeunes qui subissent le plus fortement les récessions, notamment par un taux de chômage élevé qui risque de nuire pendant plusieurs années à leur situation sur le marché du travail, donc à leurs revenus, à leur couverture par une assurance maladie (on parle ici des États-Unis), à leur santé et même à leurs possibilités de former une famille. Justement, cette étude analyse «les effets persistants de l’entrée sur le marché du travail en période de récession sur un large éventail de résultats socio-économiques pour tous les jeunes travailleurs entrés sur le marché du travail aux États-Unis de 1976 à 2015».

Après avoir expliqué les caractéristiques des données utilisées (de trois sources différentes, ce qui permet des analyses fiables de sous-groupes, comme les femmes et les minorités ethniques, ainsi que selon la scolarité) et la méthodologie qu’ils ont jugée la plus pertinente (cette section est particulièrement complexe), les auteurs présentent leurs résultats.

Effets de l’entrée sur le marché du travail en période de récession sur les résultats socioéconomiques

A) Résultats pour l’ensemble des personnes qui entrent sur le marché du travail

– revenus de travail : En moyenne, une hausse de 3 % du taux de chômage au moment de l’entrée sur le marché du travail fait diminuer de 11 % le revenu de travail moyen des jeunes lors de leur première année en emploi (excluant les emplois pour étudiant.es). Comme on peut le voir en regardant la ligne rouge du graphique qui accompagne ce billet, l’ampleur de la baisse du revenu d’emploi diminue avec le temps, mais est encore de près de 3 % après 10 ans, alors qu’elle s’efface par la suite. Au total, cette baisse représente en moyenne l’équivalent de plus de sept mois de revenus d’emploi au cours des 10 premières années sur le marché du travail.

– salaires, et heures et semaines travaillées : En moyenne, environ les deux tiers de la baisse des revenus d’emploi des trois premières années proviennent de la diminution des heures travaillées par semaine (ligne bleue du graphique ci-contre) et du nombre de semaines travaillées par année (ligne verte), le reste étant dû à la baisse des salaires horaires (ligne rouge). Cette proportion passe à 50 % au cours des quatrième et cinquième années, au tiers de la sixième à la dixième année et est nulle par la suite. Cette modification des proportions est due au fait que la baisse des salaires perdure 15 ans après l’entrée sur le marché du travail, alors que les deux autres baisses ne sont plus que minimes après sept ans et s’effacent complètement après neuf ans pour les semaines travaillées et après 12 ans pour les heures hebdomadaires de travail.

– programmes sociaux et autres impacts : Même si les programmes sociaux sont moins développés aux États-Unis que dans les autres pays riches, ceux-ci permettent d’atténuer les effets de la baisse des revenus d’emploi mentionnée plus tôt. Le graphique ci-contre montre la variation du nombre de personnes recevant des sommes de Medicaid et du Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP, communément appelé «foodstamps» ou bons alimentaires) dans les années suivant une récession entraînant une hausse de 3 % du taux de chômage par rapport à des années sans récession. Par contre, les auteurs n’ont observé aucune croissance des prestations d’assurance-chômage ou des primes à l’emploi («Earned Income Tax Credits»), car il faut avoir travaillé pour bénéficier des prestations et crédits de ces programmes. Ils calculent que les prestations du SNAP augmentent en moyenne de 15 % l’année suivant une récession et qu’elles sont encore de 2 à 3 % plus élevées cinq ans plus tard. Le graphique montre aussi une hausse des sommes reçues par Medicaid (de 12 % la première année). En fait, cette hausse ne fait que compenser partiellement la baisse de la couverture des assurances maladie privées, fortement liée à l’emploi aux États-Unis.

Les auteurs n’ont toutefois trouvé aucune conséquence sur l’âge du mariage ou de l’arrivée d’un premier enfant, mais ils ont observé une hausse du taux de jeunes qui restent chez leur parent pendant les cinq premières années suivant la récession.

B) Résultats selon la scolarité, l’ethnie et le sexe

– selon le sexe :

  • l’effet négatif sur les revenus d’emploi est plus élevé chez les hommes que chez les femmes les cinq premières années, mais est semblable par la suite;
  • les femmes bénéficient un peu plus que les hommes de Medicaid et du SNAP;
  • la hausse de la pauvreté est semblable pour les hommes et les femmes (d’environ 10 %).

– selon l’ethnie :

  • l’effet négatif sur les revenus d’emploi est nettement plus élevé chez les non Blanc.hes que chez les Blanc.hes les cinq premières années (surtout en raison de la plus forte baisse du nombre de semaines travaillées), mais est semblable par la suite;
  • les non Blanc.hes bénéficient nettement plus que les Blanc.hes du SNAP et encore plus de Medicaid, surtout les cinq premières années après leur entrée sur le marché du travail, mais connaissent aussi une forte baisse de couverture des assurances maladie privées;
  • la hausse de la pauvreté est deux fois plus importante pour les non Blanc.hes que pour les Blanc.hes (d’environ 16 % par rapport à 8 %).

– selon la scolarité :

  • l’effet négatif sur les revenus d’emploi diminue considérablement en fonction du nombre d’années de scolarité;
  • il est non seulement plus de deux fois plus élevé chez les personnes ayant moins de 12 ans de scolarité que chez celles en ayant plus de 15 (essentiellement en raison de la plus forte baisse du nombre de semaines travaillées), mais il persiste plus longtemps (neuf ans plutôt que sept ans);
  • les personnes ayant plus de 12 ans de scolarité ne reçoivent pas plus de prestations du SNAP et de Medicaid après une récession, celles qui ont exactement 12 ans de scolarité en reçoivent un peu plus et celles en ayant moins de 12 ans en reçoivent beaucoup plus et pendant plus de 10 ans (et même 15 dans le cas de Medicaid);
  • la hausse de la pauvreté agit de la même façon, étant presque inexistante pour les personnes ayant plus de 12 ans de scolarité et étant importante (hausse d’environ 15 %) pour les personnes en ayant 12 ans et encore plus (et pendant plus longtemps) pour celles en ayant moins de 12 ans.

Conclusion des auteurs

«Cette étude confirme que les nouveaux arrivants sur le marché du travail après une période de récession subissent une réduction persistante de leurs revenus, de leur emploi et de leurs salaires pendant au moins 10 ans. Elle montre aussi que ces effets sont substantiellement plus élevés pour les personnes les moins scolarisées et pour les non-Blanc.hes». Si les programmes sociaux atténuent ces effets, ils n’empêchent pas la pauvreté de croître de façon marquée, surtout, encore une fois, chez les personnes les moins scolarisées et chez les non-Blanc.hes.

Et alors…

Dans la plupart des billets que j’ai écrits sur le rôle de la chance dans la réussite économique, j’ai surtout analysé des études portant sur les personnes les plus riches, montrant que le mérite est loin d’être le seul facteur expliquant leurs succès, et même qu’il est loin d’être le plus important (voir notamment ce billet). Je n’ai abordé qu’une fois le rôle de la malchance dans les insuccès économiques, et encore, sans données montrant la persistance de cette malchance. Cette étude vient donc pallier en partie cette lacune.

Elle montre en effet que la malchance peut jouer sous bien des aspects. Non seulement des jeunes peuvent être désavantagées longuement uniquement en raison de l’année où ils et elles arrivent sur le marché du travail, mais cette malchance touche davantage (parfois seulement) ceux et celles qui ont déjà vécu d’autres «malchances», comme de naître dans un ménage pauvre, de faire partie d’une minorité victime de discrimination ou de ne pas pouvoir se scolariser longuement.

Cette étude ne répond toutefois pas à toutes les questions sur ce sujet. Comme elle ne porte que sur les États-Unis, on ne peut pas savoir par exemple si l’impact d’arriver sur le marché du travail en période de récession (ou pire, en période de quasi-dépression comme dans certains pays d’Europe entre 2009 et une année pas encore survenue) a la même ampleur et si elle perdure autant dans des pays qui ont des programmes sociaux moins chiches. Cette lacune fait en sorte que les auteurs ne peuvent pas vraiment conclure leur étude avec des recommandations de nature politique. J’espère seulement que cette étude donnera le goût à d’autres chercheur.es d’aller plus loin dans ce champ pour l’instant peu exploré à ma connaissance (et à celle des auteurs de cette étude). À suivre!

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