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La monarchie de la peur

24 décembre 2018

Avec The monarchy of fear : a philosopher looks at our political crisis (La monarchie de la peur: un regard philosophique sur notre crise politique), Martha Nussbaum «voit une simple vérité au cœur du problème [entourant la crise actuelle] : la politique est toujours émotive».

Préface : Lors de l’élection aux États-Unis en 2016, l’auteure était au Japon pour recevoir un prix. Elle avait confiance que ses concitoyen.nes rejetteraient la peur et la colère. En prenant connaissance des résultats, c’est elle qui a ressenti la peur pour son pays, sa population et ses institutions. Elle a alors conclu que ses précédents écrits sur les émotions en politique n’allaient pas assez loin. Elle raconte ensuite comment, issue d’une famille républicaine, raciste et traditionnelle, elle est devenue progressiste et aussi comment elle a commencé à s’intéresser aux émotions en politique.

1. Introduction : «La peur règne actuellement aux États-Unis et cette peur se mêle souvent à la colère, au blâme et à l’envie. Trop souvent, la peur bloque la délibération rationnelle, empoisonne l’espoir et entrave la coopération constructive en vue d’un avenir meilleur». Et, pire, quand on a des problèmes, on cherche des coupables, qui n’ont trop souvent rien à voir avec eux, comme les immigrant.es, les minorités raciales et les femmes, qu’on accuse notamment d’avoir volé «nos» emplois. Ou, pour d’autres, ce sont «les élites riches qui ont volé notre pays». Puis, elle montre (de façon convaincante) que les plus grands dangers pour la démocratie sont la peur et ses conséquences.

2. La peur, précoce et puissante : La grande vulnérabilité et la dépendance complète de nos bébés par rapport à ceux des autres animaux seraient parmi les plus importants facteurs qui expliquent nos peurs. Cette peur porte les bébés à régner sur leur famille qui doit répondre immédiatement à leurs besoins (d’où la «monarchie» du titre, j’imagine). L’auteure tente ensuite de définir la peur, soulignant qu’elle est la première émotion que nous ressentons (elle est d’ailleurs partagée par beaucoup d’autres animaux). Il s’agit d’une émotion ressentie individuellement et même de façon narcissique. Elle s’atténue en vieillissant pour faire place à la générosité et à l’altruisme, ce passage étant aidé par les soins des proches, la lecture d’histoires et la présence de toutous, mais possiblement exacerbée par la naissance d’un frère ou d’une sœur, car l’enfant peut avoir peur que ses parents cessent de l’aimer (je simplifie beaucoup). Ces nouvelles peurs sont souvent caractérisées par les cauchemars des jeunes enfants. Elle aborde ensuite la peur de la mort (inévitable, mais apprivoisable), l’utilisation de la peur en politique, les biais cognitifs causés par la peur, la peur des musulmans et l’importance de l’environnement politique, social et économique pour maîtriser la peur.

3. La colère, enfant de la peur : «Les États-Unis sont un pays en colère» et sa population est prompte à identifier des boucs émissaires pour ses problèmes. L’auteure montre que la colère est un poison pour la démocratie et pour la justice, approfondissant l’analyse contenue dans son livre Anger and Forgiveness (que j’ai présenté dans ce billet). Par la suite, elle définit la colère, en présente différents types et aborde les conséquences du désir de vengeance ou de remboursement («pay-back»), les principales erreurs qu’on fait quand on se met en colère, notre tendance à chercher des coupables à nos malheurs, le rôle de notre vulnérabilité et du désir de protéger notre statut social dans nos colères, et la transition de la colère vers l’espoir et la justice.

4. Le dégoût provoqué par la peur – La politique de l’exclusion : «Toutes les sociétés marginalisent ou subordonnent certains groupes de personnes». Ce fut bien sûr le cas au Moyen-Âge et au cours des années d’esclavage aux États-Unis, mais cela s’observe aussi de nos jours, même dans les pays qui garantissent l’égalité de leurs citoyen.nes. La société des États-Unis (comme la plupart des autres) «a une histoire peu enviable d’exclusion basée sur le sexe, l’orientation sexuelle, le handicap, l’âge et la religion». L’auteure se désole de la fréquence et de l’augmentation des crimes haineux dans son pays (dont une hausse de 20 % entre 2015 et 2016), surtout raciaux, mais aussi basés sur la religion et l’orientation sexuelle. L’émotion derrière ces crimes est le dégoût de l’autre. «Les irrationalités de cette émotion sont à la base de nombreux maux sociaux». Elle précise ensuite que le dégoût est souvent associé au danger pour notre santé, par exemple sur les excréments, mais qu’il est aussi fortement axé sur tout ce qui rappelle notre animalité et notre statut de mortel. L’auteure parle ensuite du «dégoût projectif» qui associe les minorités à des animaux (voir cet article récent où on parle des «insultes animalisantes envers les musulmans» au Québec) – c’est aussi le cas envers les Dalits, ou Intouchables, en Inde – le comportement des minorités sexuelles à celui des animaux et l’allure des personnes handicapées et des personnes âgées à la déchéance qui nous rappelle notre mortalité (ce résumé ne rend pas justice à la démonstration bien plus nuancée de l’auteure).

5. L’empire de l’envie : «L’envie a menacé les démocraties depuis qu’elles existent». À droite, elle mène à reprocher aux membres des minorités qui s’en sortent de le faire au détriment des membres de la majorité. À gauche, elle remplace la critique légitime face aux inégalités par des vœux de malheurs contre les personnes qui sont riches (je simplifie encore…). L’auteure définit ensuite l’envie et la distingue de trois émotions différentes, mais apparentées, soit l’émulation, la jalousie et l’atteinte au statut. Et elle insiste, la critique est toujours légitime, mais l’envie est une hostilité destructive. Puis, elle fait le lien entre l’envie et la peur, et analyse quelques contextes d’envie dans les écoles secondaires, dans la Rome antique et en politique aux États-Unis. Elle conclut ce chapitre en proposant des moyens d’éviter l’envie en politique, notamment grâce à la présence d’un filet social étendu et une protection sans faille des droits et libertés.

6. Un breuvage toxique – Sexisme et misogynie : «Toutes les nations ont subordonné les femmes depuis des siècles et il est probable qu’aucune d’entre elles ne soit exempte aujourd’hui de tout préjugé contre les femmes en politique». L’auteure donne de nombreux exemples de déclarations sexistes par Donald Trump, puis montre que le sexisme et la misogynie reposent sur trois émotions, l’hostilité, le dégoût et l’envie. Elle analyse ensuite à fond les concepts de sexisme et surtout de misogynie (les femmes doivent rester à leur place), et donne de nombreux exemples notamment dans le milieu universitaire, sur le marché du travail et sur Internet.

7. L’espoir, l’amour, la vision : Malgré ses constats et analyses pas très réjouissantes, l’auteure garde espoir. Elle définit ensuite ce qu’elle entend par «espoir» à l’aide de trois caractéristiques : l’espoir n’est pas associé à une bonne probabilité de réussite, il est différent du désir, car est lié à un résultat important, et est accompagné d’un sentiment d’impuissance. Cela dit, l’espoir porte à accomplir des actions concrètes (quoiqu’il soit parfois inerte). On peut aussi considérer l’espoir comme le pendant opposé de la peur, deux émotions reposant sur l’incertitude. Puis, elle explore les liens entre l’espoir et deux autres sentiments, la confiance (ou la foi, «faith» dans le texte) et l’amour, et propose cinq institutions qui favorisent la pratique de l’espoir : les arts, la pensée critique, la religion, les organismes sociaux et les recherches sur les théories de la justice, comme les siennes dans le domaine des capabilités. Elle présente d’ailleurs la liste des 10 capabilités qu’elle juge essentielles pour qu’une personne puisse se réaliser (voir ce billet pour consulter cette liste et en savoir plus sur ce concept).

Elle poursuit en abordant deux gros problèmes aux États-Unis dont elle n’a pas encore parlé : «Nous vivons séparés les uns des autres» et «les citoyen.nes des États-Unis n’ont pas le sens du bien commun». Pour solutionner ces deux problèmes, elle propose la mise sur pied d’un service national qui enverrait tous les jeunes pendant idéalement trois ans travailler dans des domaines où les besoins sont urgents (soins aux aîné.es, soins à la petite enfance, travail d’infrastructure, et toujours dans des milieux géographiquement et socialement différents des leurs). Elle sait bien que ce programme risque d’être impopulaire, mais prétend que si on n’en parle pas, c’est certain qu’il ne verra jamais le jour. Je ne peux que lui souhaiter bonne chance, tout en demeurant pour le moins étonné d’une proposition si irréaliste de sa part. Puis, elle conclut avec des observations tirées des philosophes antiques.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais… C’est au moins le troisième livre de Martha Nussbaum portant sur les émotions que je lis. Inévitablement, il comporte un bon nombre d’analyses semblables à celles que j’ai lues dans ses livres précédents, surtout dans Anger and Forgiveness (La colère et le pardon) dont j’ai parlé dans ce billet. Cela dit, elle approfondit ici ces analyses dans un contexte différent, ce qui est loin d’être sans intérêt. Par exemple, la partie sur le dégoût est nettement plus poussée que ce qu’elle en disait avant. Elle semble à première vue exagérée, mais ses exemples ainsi que ceux que j’ai trouvés par hasard ailleurs montrent qu’elle est au contraire tout à fait pertinente. Sa façon d’aborder ce sujet, comme bien d’autres, suscite toujours la réflexion, confronte nos apriori. Comme je l’ai écrit dans un précédent billet sur un autre de ses livres, je ne peux que répéter que j’ai préféré son livre Capabilités (dont j’ai parlé dans ce billet), plus proche de mes intérêts. Mais, celui-ci demeure de bonne tenue et peut très bien correspondre davantage aux intérêts d’autres personnes. En plus, les notes sont en bas de page!

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4 commentaires leave one →
  1. 24 décembre 2018 5 h 09 min

    Oh boy! C’est le genre de dissertation qui me donne de l’urticaire. Pour une chose, les sentiments n’existent pas en soi. C’est la résultante du rapport entre l’individu et l’environnement. Ensuite, si on ne détermine pas les causes des injustices, si on doit refuser de pointer autant les boucs-émissaires que les vrais responsables, il ne reste plus grand choses à faire. Pas étonnant qu’elle arrive avec des solutions aussi contradictoires que la pensée critique et la religion

    Aimé par 1 personne

  2. 24 décembre 2018 9 h 35 min

    Toujours aussi nuancé…

    J'aime

  3. Michel Mongeau permalink
    26 décembre 2018 17 h 44 min

    Merci pour votre texte Mario Jodoin. Il est intéressant de voir une philosophe étasunienne réfléchir sur la politique réelle et sur le rôle des sentiments dans l’action et le jugement concernant la politique. Mais serait-ce réducteur de prétendre que toute la pensée grecque insistait déjà sur l’importance de la maîtrise des sentiments, désirs et émotions afin de mieux vivre? Évidemment, l’actualisation de cette réflexion peut se révéler fructueuse, même si l’on peut supposer qu’une majorité de ceux qui ont supporté affectivement (plus que rationnellement) l’élection de Trump ont peu de chances de recourir à de telles lectures. Les sous-cultures de masse qui nourrissent celle-ci, sont peu utiles au développement d’une culture favorable à la marche positive des Nations et de l’humanité. Et sans solution minimalement utopique, comment espérer la survie de la planète, de l’humanité et d’une politique intelligente?

    Aimé par 2 personnes

  4. 26 décembre 2018 22 h 32 min

    Je ne suis pas un expert en philosophie et encore moins en philosophie grecque, mais il me semble rare qu’un.e philosophe ne soit pas inspiré.e par les philosophes grecs.

    «une majorité de ceux qui ont supporté affectivement (plus que rationnellement) l’élection de Trump ont peu de chances de recourir à de telles lectures»

    Ça, c’est pas mal certain! Mais, je ne pense pas que l’auteur.e s’adressait à ces personnes. Je ne sais pas si votre remarque sur l’utopie est une réponse à ma déception sur sa proposition (que j’ai qualifiée d’irréaliste), mais, ce n’est pas non plus avec cette utopie que je crois possible d’améliorer la survie de notre espèce (et de bien d’autres) sur cette planète. Dans ce sens, sa proposition n’est pas assez utopique (ou audacieuse)!

    Aimé par 1 personne

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