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Une certaine gauche

28 décembre 2018

Une des conséquences de ma décision de ne produire «que» deux billets par semaine (au lieu de trois comme je l’ai fait pendant quelques années) est que je n’ai pas publié de billet sur les expressions qui me tapent sur les nerfs depuis juin 2017! Pourtant, ma liste de ce type d’expressions est encore bien garnie. La période des Fêtes me semble tout à fait appropriée pour ce genre de billet plus léger que ceux que j’écris habituellement.

L’expression que j’ai choisie, celle en haut de ma liste (ce qui signifie seulement que c’est celle que j’ai ajoutée en dernier), me tape particulièrement sur les nerfs. L’auteur du texte qui m’a fait ajouter cette expression à ma liste en fait tout autant. Dans cette chronique datant de mars 2018, Christian Rioux utilisait cette expression («Une certaine gauche universitaire et médiatique cherche à se rassurer en brandissant les vieilles catégories politiques du fascisme et de l’extrême droite pour éviter surtout d’entendre ce que disent ces électeurs qui ont le grand défaut de lui échapper») au lieu de nommer les personnes ou les groupes qu’il accuse ainsi, en transformant une attaque précise en une attaque générique sans cible véritable autre que celle qu’il imagine et dont il connaît non seulement les caractéristiques («universitaire et médiatique»), mais aussi les intentions («cherche à se rassurer» et «pour éviter surtout d’entendre»). C’est assez paradoxal, car, plus tôt dans ce texte, il reprochait aux «élites médiatiques» (autres que lui-même) d’utiliser le terme «populiste» pour désigner «tous ceux qui ne jouent pas le jeu de la mondialisation heureuse. Une façon aussi pour certains de nommer ce qu’ils ne comprennent pas». Bien sûr qu’il y a des gauchistes qui utilisent de façon abusive certains termes comme «fascistes» ou «extrême droite», mais il demeure qu’il fait exactement ce qu’il reproche à d’autres en utilisant cette expression imprécise (certain.e : «Exprime l’indétermination, qui porte sur l’identité, la quantité ou la qualité» ou plutôt dans ce cas : «sans abolir l’indétermination de l’identité, individualise, souligne la spécificité (connue ou censée être connue)» ou encore : «désigne un nombre indéterminé de personnes dont l’identité – ou le nombre – ne peut être précisée ou n’a pas intérêt à l’être»).

Malheureusement, il n’est pas le seul à utiliser cette rhétorique simplificatrice qui vise beaucoup de monde sans viser personne. Si vous tapez «une certaine gauche» entre guillemets dans Google, vous obtiendrez 42 900 résultats! Christian Rioux est donc loin d’être le seul à prendre des raccourcis pour faire valoir ses arguments!

Dans Le Devoir

Pour m’amuser, j’ai cherché d’autres utilisations de cette expression sur le site du Devoir. J’en ai trouvé 194 (dont la précédente). Je vais en présenter quelques-unes.

Déjà en avril 2004, Jean-François Bertrand, ex-ministre du Parti québécois, s’inquiétait qu’une certaine gauche, probablement le SPQ-libre (il ne le nomme pas, mais parle de Monique Richard qui en faisait partie), car justement fondé en février 2004, ait décidé de prendre sa place au PQ avec l’objectif de «devenir la conscience du Parti québécois et de le ramener à l’ordre». Il félicitait même Françoise David de vouloir «fonder un nouveau parti qui réunira la gauche et se battra dans l’authenticité et la transparence», soit Option citoyenne, mouvement, puis parti, créé en mai 2004. C’est toujours rigolo de regarder le discours d’un certain PQ changer au gré des événements! De nos jours, on lit rarement des péquistes féliciter QS pour sa fondation et encore moins pour son authenticité et sa transparence!

Je saute en 2007, pour souligner un texte de Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias, qui ne lésinait pas avec l’utilisation de l’adjectif «certain», l’associant aussi bien à un sourire, à la noirceur (pour relativiser la grande sous Duplessis) ou à un retard, qu’au clergé (qui entourait Duplessis), à des minorités (qui «voudraient faire la loi»), à une «correctitude politique» («qui contamine les intelligences et les cerveaux, parfois trop bien formatés») et enfin, il le faut bien, à une gauche (qui voit «partout de l’homophobie, de la misogynie, de l’islamophobie, du sexisme et toute une gamme de péchés contemporains qui ont remplacé les vieux péchés»). Ça rejoint en partie la certaine gauche de M. Rioux. Ajoutons que M. Baribeau dénonçait aussi les «correctitudes de droite et profondément réactionnaires et régressives», mais ne les attribuait pas à «une certaine droite» (qui compte quand même 18 900 mentions sur Google, 44 % des mentions d’«une certaine gauche»)! M. Baribeau est revenu en 2016 avec un discours semblable en parlant d’une «certaine gauche» qui «méprise profondément le peuple qui, à ses yeux, est rétrograde et arriéré», mais ajoutait au moins qu’il ne s’agit que d’une gauche parmi de nombreuses autres, formée de «certains progressistes qui n’ont de progressiste que l’appellation» et animée par un «relativisme benêt et irresponsable». Ce qu’il y a de bien (ou de mal, c’est selon), c’est que rares sont les gauchistes qui se reconnaîtront dans ces quolibets!

La droite n’a pas le monopole de l’utilisation de l’expression vedette de ce billet. En 2017, Louis Cornellier mentionnait que, dans son livre Un pays en commun, Éric Martin «critique sèchement, de plus, la tendance d’une certaine gauche à qualifier de raciste tout sentiment national». Je ne sais pas si M. Martin utilise vraiment cette expression dans son livre, mais, en tout cas, cet extrait me permet de répéter qu’il n’est pas faux de dire que des gauchistes utilisent de façon abusive certains termes comme «raciste», mais je n’en croise pas beaucoup qui le font sans se le faire reprocher (ce que j’ai déjà fait).

Richard Martineau et autres

En cherchant cette fois avec «Richard Martineau» et «une certaine gauche» entre guillemets, j’ai trouvé 5410 résultats, 28 fois plus que dans Le Devoir. Bon, il y a beaucoup de doublons, d’exemples similaires tirés des nombreuses plateformes qui relatent ses opinions, de textes dans lesquels il est cité ou de cas où cette expression est dans les commentaires, mais ça fait quand même beaucoup!

Dans le plus ancien résultat que j’ai trouvé (je n’ai pas regardé les 5410!), qui date de 2005 (quand il écrivait dans le Voir), il dénonçait dans un court billet intitulé «L’intolérance d’une certaine gauche» des «groupes dit de gauche» qui tentent «d’empêcher le débat» en faisant taire leurs opposants. J’ai été quand même positivement surpris qu’il ait ajouté qu’il «ne faut pas généraliser. C’est seulement quelques individus qui pensent ainsi» et que de fait, «il y a une certaine limite dans la liberté d’expression». Je ne me rappelais plus de ce Richard Martineau nuancé!

On reconnaît plus facilement notre auteur dans ce texte rempli de suppositions et d’affirmations gratuites où il parlait de «l’aveuglement complaisant d’une certaine gauche face à l’islamisme», ou dans cette autre chronique dans laquelle il soulignait (en appui à Djemila Benhabib) «la naïveté d’une certaine gauche progressiste qui, sous prétexte de célébrer la « diversité culturelle » et le « respect des différences », soutient en fait l’intégrisme islamique». On passera rapidement sur ce texte dans lequel il s’élevait contre «l’hypocrisie d’une certaine gauche, qui dénonce toute critique des religions… sauf celles qui visent l’Église catholique», ou cette dernière où il affirmait qu’une position de la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) était un exemple d’une «rectitude politique poussée à son degré le plus absurde et une preuve supplémentaire de la dérive d’une certaine gauche…».

J’ai aussi trouvé de nombreux textes (859) signés par Mathieu Bock-Côté. Il y parlait notamment du «coming out fédéraliste d’une certaine gauche» (à la suite de l’élection de PKP à la tête du PQ, en donnant beaucoup d’exemples, mais en ne les attribuant à personne), de «la psychologie d’une certaine gauche progressiste» (se considérant moralement supérieure), d’une «certaine gauche radicale» (qui l’accuserait «automatiquement de sympathie avec les agresseurs» parce qu’il «s’est inquiété des excès» qui ont eu lieu à la suite des dénonciations du mouvement #MoiAussi) et de la «confiscation idéologique par une certaine gauche» du «discours sur les valeurs québécoises qui se réclame d’une vision «inclusive» de l’identité québécoise», rien de moins.

J’ai aussi trouvé 322 résultats avec Éric Duhaime, mais seulement 139 avec Sophie Durocher et 113 avec Joseph Facal. De toute façon, comme les mêmes thèmes reviennent chez ces auteur.es et les précédents, la présentation de leurs citations serait répétitive.

Et alors…

Soyons clairs, je n’ai rien contre le fait qu’on reproche certains abus de langages à certains gauchistes (bon, j’espère que je n’ai pas pris le tic qui me tape sur les nerfs!). J’en ai plus contre la rhétorique qui est utilisée, les généralisations qui l’accompagne et l’exagération des accusations qui sont portées. Il n’y a pas, selon moi, de gauche organisée qui «soutient en fait l’intégrisme islamique» ou qui charrie sur les accusations de racisme. Dans ce dernier cas, quelques (j’ai failli écrire «certains»…) gauchistes le font, notamment lors de manifestations, mais aucun mouvement organisé n’appuie à ma connaissance ces accusations. Et, n’oublions pas qu’il arrive que ce type d’accusation soit justifié. Par contre, M. Bock-Côté, entre autres, n’hésite pas à associer la demande d’une consultation sur la discrimination systémique au Québec à une accusation de racisme contre les Québécois.es pour les diaboliser, alors que la discrimination systémique ou même le racisme systémique n’ont pourtant rien à voir avec une accusation du genre, l’aspect systémique étant involontaire, nous ne le répéterons jamais assez.

C’est dans le fond ce type de rhétorique qui me tape sur les nerfs, bien plus que l’expression «une certaine gauche», quoiqu’elle en représente une manifestation patente, rhétorique trop souvent accentuée par des sophismes de l’épouvantail. C’est donc avec un certain soulagement que je vais passer à autre chose!

7 commentaires leave one →
  1. 28 décembre 2018 12 h 47 min

    Lu aujourd’hui de Robert Lepage :

    «S’il a été surpris de l’attitude des membres de SLĀV Résistance lors de sa rencontre, c’est qu’il s’attendait à trouver les « irascibles militants d’extrême gauche dépeints par certains médias », des gens prêts à l’« embrocher et à le rôtir à feu vif ».

    Au contraire, il a été « accueilli par des gens qui faisaient preuve d’une grande ouverture et qui se sont avérés très sensibles, intelligents, cultivés, articulés et pacifiques », note-t-il.»

    https://www.ledevoir.com/culture/theatre/544487/polemique-slav-robert-lepage-fait-son-mea-culpa

    C’est le bout que j’ai préféré dans sa lettre. Il rejoint parfaitement ce que je dis dans ce billet de certains chroniqueurs : des généralisations, des exagérations et plein de sophismes de l’épouvantail. Quand on se met à les croire, on crée un monde parallèle déformé.

    Aimé par 1 personne

  2. 28 décembre 2018 15 h 21 min

    Il demeure que l’expression « une certaine gauche » sert à nuancer, justement, pour établir que ce n’est pas toute la gauche qui pense ainsi

    J'aime

  3. 28 décembre 2018 16 h 51 min

    Je ne vois pas ce qu’il y a de nuancé dans le fait d’attribuer à un groupe organisé le comportement d’individus, comportement lui-même exagéré, voire inventé, comme le montre bien la surprise de Robert Lepage face à un groupe respectueux alors qu’il s’attendait à rencontrer une horde d’«irascibles militants d’extrême gauche». Pour faire changement, nous ne sommes pas d’accord.

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  4. Robert Lachance permalink
    3 janvier 2019 6 h 45 min

    Fort bien !

    Ma liste de mot ou expression qui me tape sur les nerfs se limite à un et c’est extrêmement.

    Dans Google, sans guillemet, j’arrive à 85,1 millions avec accent, et 85,3 sans accent; avec guillemets, à 80,8 millions avec accent et à 1,73 million sans accent. Que de démesure, accentuée !

    Dans Le Devoir, à que cherchez-vous, j’obtiens 26,546 résultats en réponse à extrêmement. Toute proportion gardé, ça me semble terriblement terriblement excessif, pour ne pas écrire extrêmement.

    CRISCO suggère 50 synonymes avantageux :

    affreusement, beaucoup, bien, bougrement, colossalement, cruellement, diablement, drastiquement, drôlement, éminemment, énormément, excellemment, exceptionnellement, excessivement, extraordinairement, fabuleusement, follement, foncièrement, formidablement, fort, fortement, foutrement, grandement, hautement, horriblement, immensément, immodérément, incroyablement, infiniment, intensivement, joliment, monstrueusement, mortellement, parfaitement, particulièrement, plein, prodigieusement, profondément, puissamment, radicalement, rudement, souverainement, supérieurement, superlativement, suprêmement, terriblement, tout, tout à fait, très, trop.

    En réponse à « Richard Martineau » extrêmement, il ne reste que 10 résultats; « Christian Rioux extrêmement, j’obtiens 42; « Joseph Facal » extrêmement, 49; « Mathieu Bock-Côté » extrêmement, 24. « Éric Duhaime » extrêmement, 14. « Sophie Durocher » extrêmement, 1.

    Que cherchez-vous du Devoir est insensible aux accents.

    En Bye Bye 2018, Merci Darwin.

    Bonne et heureuse Mario, santé, prospérité, égalité, fraternité, le paradis avant la fin de nos jours.

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  5. 3 janvier 2019 10 h 59 min

    Ce mot est assez semblable à celui que j’aborde dans le billet d’aujourd’hui. C’est à se demander si ce commentaire a été laissé au bon endroit!

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  6. Robert Lachance permalink
    9 janvier 2019 4 h 10 min

    Effectivement. Je me suis posé la question. J’avais commencé à rédiger ce mot avant de lire votre billet du 3 janvier.

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Trackbacks

  1. Ça augmente de façon exponentielle |

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