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Mesurer l’émigration

31 janvier 2019

En mai 2018, j’ai publié un billet qui tentait d’expliquer les forces et faiblesses des données sur le taux de rétention des immigrant.es aux Québec. J’y expliquais que les données sur les migrations internationales et interprovinciales de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) que certains utilisent à cette fin sont en fait inutiles pour estimer ce taux, puis que les Statistiques sur la présence au Québec de l’immigration récente publiées sur cette page par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) sont tout à fait pertinentes, mais qu’elles sous-estiment ce taux.

En septembre 2018, l’Institut du Québec (IdQ) a jugé bon de clarifier cette question en publiant un document qui portait notamment sur la rétention des immigrant.es. Malheureusement, les données utilisées dans ce document, tirées du tableau 43-10-0035-01 de Statistique Canada (tableau archivé et remplacé par le tableau 43-10-0012-01 qui contient un an de données de plus…), surestiment le taux de rétention, car on apprend en lisant les notes qui accompagnent ce tableau (toujours lire les notes d’un tableau avant de tenter d’en interpréter les données!) qu’elles ne portent que sur les immigrant.es admis.es au Québec qui ont déjà présenté une déclaration de revenus depuis leur admission et qui en ont présenté une l’année en question (et donc qui sont encore au Canada cette année-là). Ces données excluent donc les immigrant.es admis.es au Québec qui n’ont jamais présenté de déclaration de revenus (dont les enfants) ou qui en ont déjà présenté, mais n’en ont pas présenté l’année courante (qui n’habitent donc probablement plus au Canada). Ne tenant pas compte de ces départs, il est certain que le taux de rétention en question est surestimé. Tout ce qu’on peut dire est que le véritable taux de rétention des immigrant.es arrivé.es au Québec une année donnée est entre celui publié par le MIDI (par exemple de 78,2 % en 2016 pour les immigrantes admis.es au Québec en 2010) et celui publié par Statistique Canada (83,9 %). En outre, le taux de rétention ne tient pas compte des immigrant.es admis.es dans une autre province et qui habitent le Québec une année donnée (un peu plus de 6000 en 2016 pour les immigrant.es admis.es en 2010 dans une autre province canadienne). Cela montre que cette question est complexe et qu’il n’y a pas de données pour y répondre de façon précise.

Statistique Canada a publié depuis (le 20 décembre 2018) un document (qui a été à ma connaissance totalement ignoré des médias) intitulé Mesurer l’émigration au Canada – revue des sources de données et des méthodes disponibles. Je me suis dit que j’y trouverais peut-être enfin plus de réponses à mes questions, notamment sur les immigrant.es admis.es qui ont quitté le Québec pour un autre pays et non pas seulement pour une autre province, comme l’indique le tableau utilisé par l’IdQ. Ce document étant assez long (43 pages) et très technique, je me contenterai d’en présenter les grandes lignes.

Introduction

«Le fait que le Canada soit généralement perçu comme un pays d’immigration tend à occulter le phénomène inverse, soit l’émigration». Pourtant «chaque année, plusieurs milliers de Canadiens quittent le pays pour aller s’établir ailleurs dans le monde». Même si le solde migratoire international du Canada est fortement positif, on estime tout de même que «la diaspora canadienne pourrait atteindre 2,8 millions de Canadiens, un effectif qui représenterait un peu plus de 7 % de la population canadienne». L’émigration toucherait plus les immigrant.es récent.es, les jeunes et les personnes les plus scolarisées.

Un des grands enjeux de l’étude de l’émigration porte sur la qualité des données. Chose peu connue, l’émigration est un phénomène très difficile à mesurer, car il n’y a aucune obligation pour une personne qui quitte le Canada de rapporter son départ. Il est donc très difficile d’estimer précisément l’ampleur de l’émigration, d’autant plus que sa définition n’est pas universelle. L’Organisation des Nations Unies (ONU) définit un.e émigrant.e comme une personne «qui a changé de pays de résidence habituelle». Malheureusement, cette définition ne fait que déplacer le problème, car il faut maintenant définir ce qu’est une «résidence habituelle» (ou un «lieu habituel de résidence» pour Statistique Canada). Or, les sources de données disponibles ne se basent pas toutes sur la même définition.

En plus, l’ONU distingue les émigrant.es de long terme (au moins un an) des émigrant.es de court terme (entre trois mois et un an), et ne considère pas comme émigrant.es les personnes qui changent de pays de résidence habituelle durant moins de trois mois. Statistique Canada, de son côté, «fait aussi une distinction entre l’émigration permanente et l’émigration temporaire dans le calcul de ses estimations de l’émigration», concepts basés sur l’intention de ces personnes qu’il n’est pas toujours possible de connaître (ces personnes elles-mêmes ne savent pas toujours en quittant si elles partent définitivement ou seulement temporairement). Et, un bon nombre d’émigrant.es permanent.es décident de revenir. Encore là, «cette distinction est souvent floue et n’est pas mesurée de la même façon par les différentes sources».

Pour estimer l’ampleur de l’émigration, ce qu’elle doit faire sur une base trimestrielle, Statistique Canada utilise «plusieurs sources de données canadiennes et internationales». Ce document fait le tour de ces sources, compare leurs estimations et explique comment Statistique Canada les utilise pour produire ses estimations. De mon côté, je vais me contenter de présenter ces sources, de faire ressortir leurs forces et faiblesses, puis de montrer l’ampleur des différences entre leurs estimations.

Sources de données

– la méthode résiduelle : Avec cette méthode, le niveau d’émigration correspond à la population totale (estimée à partir des données des recensements, de leur sous-dénombrement net et de certains ajustements) moins les autres composants démographiques (naissances moins décès, résident.es non permanent.es, immigration et émigrant.es de retour, et, pour les provinces, entrant.es moins sortant.es interprovinciaux.ales).

Cette méthode est la plus utilisée au niveau international, car il existe des sources relativement fiables pour tous les autres composants démographiques. Elle ne permet toutefois pas de distinguer l’émigration permanente de la temporaire. Cela dit, sa principale faiblesse est de reposer entièrement sur la précision de la mesure des autres composants démographiques. Son estimation équivaut en fait à l’émigration plus ou moins les erreurs de mesure des autres composants. «Comme l’émigration est un événement relativement rare, la part venant des erreurs n’est généralement pas négligeable dans le résidu obtenu». Par exemple, il est déjà arrivé que cette méthode arrive à une émigration négative pour certains groupes démographiques ou même pour une province! Une autre de ses lacunes importantes est de n’être applicable que «plusieurs années après le dernier recensement, soit lorsque les ajustements pour le sous-dénombrement net sont disponibles». Pour cette raison, elle ne peut en plus pas tenir compte des flux entrants et sortants des immigrant.es qui quittent rapidement le pays (elle estime en effet les variations de stock, mais pas les flux). Or, les immigrant.es récent.es seraient un des groupes démographiques les plus susceptibles d’émigrer.

– la contre-vérification des dossiers : Cette contre-vérification repose sur un échantillon (de 70 000 personnes en 2011) pour lequel on vérifie si ses membres ont été dénombrés, omis ou hors cible par le dernier recensement. À partir des proportions obtenues, on peut estimer les corrections à apporter aux données des recensements (je simplifie considérablement). Sa force est de permettre «d’identifier l’émigration des immigrants récents et des jeunes enfants», même si, pas plus que la méthode résiduelle, elle ne permet pas «de mesurer les migrations multiples qui ont pu survenir au cours de la période étudiée» (ce que j’ai appelé plus tôt les flux entrants et sortants des immigrant.es qui quittent rapidement le pays). Cette méthode permet aussi de distinguer les émigrant.es permanent.es des temporaires et de ventiler ces personnes selon certaines caractéristiques, comme la langue maternelle, et de connaître le pays de destination.

Sa plus grande faiblesse est la taille de l’échantillon. Par exemple, sur l’échantillon de 70 000 personnes en 2011, on a dénombré seulement 250 émigrant.es permanent.es et 150 émigrant.es temporaires. L’avantage de la ventilation selon certaines caractéristiques mentionné plus tôt est donc accompagné d’une marge d’erreur très élevée et les données par province, et pire, par territoire, sont peu fiables. Finalement, là aussi, les données ne sont disponibles que deux ans après les recensements.

– les données fiscales (comme celles utilisées dans le tableau 43-10-0012-01 mentionné plus tôt) : Même si la définition d’un.e émigrant.es aux fins de l’impôt n’est pas basée sur le concept de résidence habituelle (ou de lieu habituel de résidence), mais plutôt sur la rupture des «liens sociaux et économiques avec le Canada» (une personne qui a quitté le Canada, mais dont la famille et les enfants sont demeurés au Canada, ou qui a conservé son permis de conduire ou des comptes bancaires au Canada n’a pas émigré, selon l’Agence du revenu du Canada – ARC), les données fiscales représentent une source intéressante, d’autant plus qu’une personne doit signaler à l’ARC «son départ du pays en inscrivant le jour et le mois de son départ dans la case prévue à cet effet dans sa déclaration de revenus» (ce qui n’est par contre pas toujours fait, une autre des faiblesses de cette méthode en plus de la définition différente de l’émigration).

Les avantages de cette méthode sont nombreux, puisque l’échantillon est énorme et que les déclarations de revenus contiennent beaucoup d’information. En plus, les données sont disponibles seulement un an et demi après la fin de l’année fiscale à laquelle elles réfèrent.

– les données internationales : En fait, l’auteur présente ici deux sources que Statistique Canada utilise pour ses estimations, soient les données de l’American Community Survey (ACS) et du Department of Homeland Security (DHS) des États-Unis, principal pays de destination des émigrant.es canadien.nes.

Les données de l’ACS reposent sur un échantillon de 3,5 millions de ménages par année vivant dans une résidence depuis au moins deux mois. Comme cette enquête demande aux participant.es leur lieu de résidence un an auparavant, elle permet de quantifier l’immigration récente aux États-Unis provenant du Canada, quoiqu’elle inclut aussi les déplacements temporaires pour le travail, les études, des vacances, des visites de proches ou pour d’autres raisons. Malgré sa taille, cet échantillon ne contient en moyenne que 800 personnes habitant le Canada un an auparavant. Par contre, étant annuelle, cette enquête fournit des données plus fréquentes et plus récentes que les autres sources.

Les données du DHS utilisées par Statistique Canada proviennent des permis de résidence permanente. Ces données «ont l’avantage d’offrir une mesure complète et annuelle des permis de résidence permanente délivrés à des émigrants en provenance du Canada. En contrepartie, elles ne permettent pas de mesurer les migrations multiples» et comprennent les résident.es non permanent.es qui ne sont pas considéré.es avoir émigré du Canada.

– la méthode du Programme des estimations démographiques (PED) : Le PED de Statistique Canada publie des estimations trimestrielles «de la population du Canada, des provinces et des territoires ainsi que des composantes de l’accroissement démographique».

L’effectif d’émigrants permanents est obtenu en combinant les données fiscales, celles du bureau des statistiques de l’immigration des États-Unis (non décrites ici) et celles du DHS. Malgré les avantages d’utiliser trois sources différentes, cette méthode «tendrait à sous-estimer l’émigration» en raison des lacunes soulevées plus tôt (dont la définition différente de l’émigration selon les données fiscales).

Le solde de l’émigration temporaire est la différence entre le nombre de départs (obtenu à l’aide de la méthode de contre-vérification des dossiers) et de retours. Le nombre de ces retours «est obtenu en soustrayant l’effectif de retour au pays selon le recensement de l’estimation des émigrants de retour du PED de la période censitaire précédente» (pas besoin de relire, je veux juste montrer que c’est compliqué…). Les résultats sont forcément approximatifs, car cette méthode utilise des moyennes et des données provenant de périodes différentes.

Quelques comparaisons

Je vais me contenter de présenter ici deux graphiques qui illustrent la complexité de l’exercice et les variations importantes des résultats selon les méthodes utilisées.

Ce graphique montre clairement les écarts des résultats entre les méthodes utilisées. Les nombres les plus élevés sont ceux obtenus avec la méthode de contre-vérification des dossiers (barres bleu pâle), surtout pour la période de 1996 à 2001. La méthode résiduelle (barres mauves) et le Programme des estimations démographiques (barres jaunes) donnent des résultats qui se ressemblent davantage. Par contre, le nombre d’émigrant.es selon les données fiscales (barres rouges), méthode utilisée seulement dans les deux dernières périodes, est au moins trois fois moins élevé que celui obtenu au moyen des trois autres méthodes, surtout en raison de la définition différente de l’émigration et de la sous-déclaration potentielle des départs.

Ce deuxième graphique indique la proportion des émigrant.es selon la province de départ de 2006 à 2011. Fait à noter, selon la méthode utilisée, la proportion des émigrant.es du Canada qui proviennent du Québec varie de 7,7 % à 15,4 %, dans tous les cas une proportion nettement inférieure à sa proportion démographique lors de ces années, soit 23,4 %. Cela montre l’attachement probablement plus grand des Québécois.es à leur milieu de vie.

Et alors…

Alors non, je n’ai pas trouvé, comme je l’espérais, plus de réponses à mes questions sur les immigrant.es admis.es au Québec qui l’ont quitté pour un autre pays. Mais, ce document permet de mieux comprendre à quel point il est difficile de mesurer des phénomènes qu’on pense faciles à évaluer. De ce fait, on peut aussi mieux accepter qu’il soit aussi difficile de savoir quel est vraiment le taux de rétention des immigrant.es au Québec. De façon plus générale, ce document montre que nos gouvernements en savent bien moins sur nous qu’on tend à le penser, et possiblement moins que Facebook! Chose certaine, je serai à l’avenir plus prudent quand j’interpréterai les données sur l’émigration publiée dans le tableau de l’ISQ dont j’ai parlé en amorce. Et je me demande pourquoi l’ISQ présente les données sur les émigrant.es à l’unité, comme s’il les avait compté.es, alors qu’il s’agit, on le sait maintenant, d’estimations approximatives. Cela aurait au moins mérité une note en bas de page!

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