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Les revenus d’emploi par discipline

8 février 2019

Quand j’analysais les professions et rédigeais des textes pour le site Emploi-Avenir Québec (c’était la tâche principale de mon emploi), je me souviens avoir cité un document de Statistique Canada datant de 2001 intitulé Les diplômés en sciences humaines et sociales et le marché du travail, pour montrer que la situation sur le marché du travail des diplômé.es dans ces disciplines n’est pas aussi mauvaise que bien des gens le prétendent et qu’elle est finalement tout à fait acceptable à moyen terme. J’écrivais dans mon texte portant sur les Autres professionnels/professionnelles des sciences sociales (anthropologues, archéologues, criminologues, géographes, historien.nes, linguistes, politicologues, sociologues, etc.) que «le taux de chômage est plus élevé chez les jeunes diplômés en sciences humaines et sociales que chez les diplômés en sciences appliquées et en santé, mais (…) il est moins élevé chez les diplômés âgés de 45 ans et plus. De même, le salaire des diplômés en sciences humaines et sociales est beaucoup moins élevé chez les jeunes diplômés, mais plus élevé chez les diplômés âgés de 45 ans et plus».

Chaque année, quand je mettais à jour ce texte, je passais proche d’enlever ce passage en raison de l’âge de la source que je citais. Il a bien fallu que je prenne ma retraite pour que Statistique Canada se décide à publier une étude portant en partie sur cette question! Cette étude de Marc Frenette, intitulée Les perspectives de carrière des diplômés de l’enseignement postsecondaire s’améliorent-elles?, parue le 23 janvier dernier, ne porte pas précisément sur le même sujet que celle de 2001 que je citais dans mon texte, mais contient, comme on le verra, de l’information utile sur les revenus d’emploi des diplômé.es à moyen terme. S’il est facile de trouver de l’information sur leurs revenus juste après la diplomation, les sources sont en effet moins nombreuses sur leurs revenus obtenus par la suite. On verra qu’il n’est de fait pas facile de trouver des données à la fois fiables, comparables et suffisamment détaillées pour effectuer une telle étude. Notons que je n’ai trouvé qu’une seule mention de cette étude dans les médias, soit dans un article du Financial Post qui met l’accent sur l’amélioration de la situation des diplômé.es sur le marché du travail, alors que je vais le mettre sur la comparaison des revenus à moyen terme par discipline.

Introduction

«Les travaux de recherche (…) indiquent généralement que les revenus annuels augmentent de 7 % à 15 % pour les étudiants qui terminent une année supplémentaire d’études postsecondaires» sans compter qu’ils ont aussi «de meilleurs résultats en matière de santé, un mariage avec une personne plus scolarisée et de plus faibles taux de divorce». Cela dit, on se demande souvent si cet avantage est encore aussi grand de nos jours avec l’augmentation de la proportion de diplômé.es qui pourrait faire diminuer les salaires. On se demande aussi quels sont les impacts de la mondialisation et des changements technologiques, les prévisions de ce côté variant considérablement.

Comme je l’ai mentionné en amorce, l’auteur souligne que les données disponibles portent surtout sur les diplômé.es récent.es, ce qui «fournit peu d’éclaircissement sur les résultats des diplômés au cours de l’ensemble de leur carrière», information pourtant essentielle pour prendre des décisions éclairées sur son choix d’études (ou même sur sa décision d’en entreprendre). Cette étude porte sur «les résultats à long terme sur le marché du travail de deux cohortes de jeunes diplômés de l’enseignement postsecondaire», soit les revenus obtenus de 1991 à 2005 par les diplômé.es qui avaient entre 26 et 35 ans en 1991 (donc des baby-boomers nés entre 1956 et 1965), et de 2001 à 2015 par les diplômé.es qui avaient entre 26 et 35 ans en 2001 (donc des membres de la génération X nés de 1966 à 1975).

Données et méthodes

Cette section de l’étude est vraiment importante, car elle montre bien les étapes qu’il faut suivre pour obtenir des données fiables et comparables. La source est un couplage des données des recensements de 1991 et de 2001 avec les données sur les déclarations de revenus (fichier maître sur les particuliers T1, ou FMPT1) de 1983 à 2015. Notons que le couplage commence en 1983 pour obtenir plus d’information, par exemple sur le moment d’obtention des diplômes.

L’échantillon de base est composé des personnes qui avaient entre 26 et 35 ans le 31 décembre 1991 et le 31 décembre 2001. Ces personnes ont été suivies respectivement de 1991 à 2005 et de 2001 à 2015, soit «jusqu’au moment où elles étaient âgées de 40 à 49 ans». Pour que les résultats soient comparables, on n’a conservé dans l’échantillon que les personnes :

  • qui ont présenté des déclarations de revenus au cours des 15 années de suivi (pour éviter de conserver des personnes qui ont quitté le pays au cours de ces 15 années ou qui sont décédées), qu’elles aient travaillé ou non (pour tenir compte de tous les effets de la scolarité sur l’emploi);
  • qui sont nées au Canada («pour se concentrer sur les personnes qui ont probablement été scolarisées au Canada»);
  • «qui ne fréquentaient pas l’école au cours des neuf mois précédant le recensement» (pour rendre les deux échantillons le plus comparables possible);
  • «qui n’ont pas fréquenté un établissement d’enseignement postsecondaire à n’importe quel moment au cours des 15 années suivantes» (pour obtenir des possibilités d’emploi comparables);
  • qui n’ont pas étudié en médecine, en médecine dentaire, en médecine vétérinaire et en optométrie (parce qu’une part importante de ces diplômé.es ont choisi de s’incorporer).

«Mis ensemble, ces critères ont donné lieu à un échantillon d’analyse composé de 133 393 hommes et 139 317 femmes dans la cohorte du recensement de 1991, et de 97 806 hommes et 104 330 femmes dans la cohorte du recensement de 2001», dont plus de 30 % venaient du Québec dans les deux cas. Selon l’auteur, la différence de taille des deux échantillons est due à la diminution du nombre de jeunes. Il est aussi possible que la hausse de la scolarisation, surtout à la maîtrise et au doctorat, ait fait augmenter la proportion des personnes de ces tranches d’âge encore aux études «au cours des neuf mois précédant le recensement» et par la suite.

Résultats

Je ne présenterai pas ici tous les résultats de l’étude, car il y en a trop! Je me concentrerai sur un des tableaux de l’étude, soit le Tableau 2, intitulé «Revenus cumulatifs médians des hommes et des femmes des cohortes de 1991 et 2001, selon les diplômes d’études», puisque c’est celui qui m’a porté à lire cette étude et à en parler ici. Et, il y a déjà beaucoup de choses à dire sur ce tableau!

Ce tableau présente le total des revenus en dollars de 2015 gagnés par les hommes et les femmes au cours des 15 années suivant les recensements de 1991 et 2001 selon le niveau de scolarité le plus élevé atteint et la discipline (seulement pour les diplômes collégiaux et universitaires).

Voici les principaux constats que j’ai tirés de ce tableau par niveau de scolarité et type de discipline :

  • les revenus cumulatifs des hommes ont augmenté dans presque tous les niveaux de scolarité et toutes les disciplines (27), sauf pour ceux sans diplôme (baisse de 0,5 %), avec un diplôme d’études collégial en mathématiques, informatique et sciences physiques (baisse de 1,6 %) et avec un baccalauréat en sciences agricoles et biologiques et services de la nutrition et de l’alimentation (baisse de 3,7 %);
  • les hausses furent supérieures à 10 % dans sept domaines, les deux plus importantes ayant eu lieu chez les bacheliers en lettres, sciences humaines et disciplines connexes (hausse de 17,9 %) et pour les titulaires d’un doctorat (15,2 %);
  • les revenus cumulatifs des femmes ont augmenté dans tous les niveaux de scolarité et dans toutes les disciplines (26);
  • les hausses furent supérieures à 10 % dans 17 domaines, et à 20 % dans quatre domaines, dont deux hausses supérieures à 30 %, soit au niveau universitaire dans les beaux-arts et arts appliqués (37,7 %) et en sciences agricoles et biologiques et services de la nutrition et de l’alimentation (31,7 %);
  • ces hausses de revenus par niveau de scolarité et disciplines peuvent nous mener à sous-estimer les hausses globales entre les membres de ces deux cohortes, car la proportion de titulaires de diplômes collégiaux et universitaires, qui ont eu des revenus bien plus élevés que les personnes ayant des diplômes de niveau inférieur ou aucun diplôme, a grandement augmenté entre 1991 (de 22,3 à 35,8 % chez les hommes et de 25,3 à 45,7 % chez les femmes); selon mes calculs (l’auteur ne mentionne pas cette information, mais fournit toutes les données pour pouvoir la calculer), cette hausse globale fut de 15 % chez les hommes et de 42 % chez les femmes;
  • les écarts de revenus entre les hommes et les femmes se sont réduits dans 19 disciplines et niveaux de scolarité, et ont augmenté dans les six autres qui peuvent être comparées.

Les primes à la scolarisation sont demeurées assez stables :

  • d’entre 35 et 40 % selon les cohortes chez les hommes et d’entre 95 et 100 % chez les femmes entre les titulaires d’un diplôme d’études secondaires et les personnes sans diplôme;
  • d’environ 30 % chez les hommes et d’entre 50 à 55 % chez les femmes entre les titulaires d’un diplôme d’études collégial et les titulaires d’un diplôme d’études secondaires;
  • d’entre 30 et 40 % chez les hommes et d’entre 50 et 60 % chez les femmes entre les titulaires d’un baccalauréat et les titulaires d’un diplôme d’études collégial;
  • d’entre 15 et 25 % chez les hommes et d’entre 25 et 35 % chez les femmes entre les titulaires d’une maîtrise et les titulaires d’un baccalauréat;
  • la prime pour un doctorat est demeurée à peu près nulle chez les hommes et les données ne sont pas disponibles pour les femmes.

Les disciplines dont les titulaires de diplômes ont amassé les revenus les plus bas et les plus élevés sont :

  • pour le collégial chez les hommes, les sciences agricoles et biologiques et services de la nutrition et de l’alimentation (32 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 29 % pour celle de 2001) et les sciences sociales et disciplines connexes (17 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991 et 18 % pour celle de 2001);
  • pour le collégial chez les femmes, les beaux-arts et arts appliqués (38 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 29 % pour celle de 2001) et les professions de la santé et technologies connexes (25 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991) et les mathématiques, informatique et sciences physiques (18 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 2001);
  • pour le baccalauréat chez les hommes, les lettres, sciences humaines et disciplines connexes (32 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 24 % pour celle de 2001) et le génie et sciences appliquées, et techniques et métiers des sciences appliquées (21 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991 et 19 % pour celle de 2001);
  • pour le baccalauréat chez les femmes, les beaux-arts et arts appliqués (45 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 33 % pour celle de 2001) et le génie et sciences appliquées, et techniques et métiers des sciences appliquées (31 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991 et 32 % pour celle de 2001).

Notons finalement que, pour les deux cohortes, les revenus cumulatifs des titulaires en sciences humaines ne sont pas disponibles, car inclus aux titulaires de diplômes en lettres et dans des disciplines connexes (mais semblent sous la moyenne au collégial et au baccalauréat, surtout du côté des hommes) et que ceux des titulaires en sciences sociales furent les plus élevés pour les hommes du niveau collégial et légèrement inférieurs la moyenne pour les femmes de ce niveau, et très près de la moyenne au niveau du baccalauréat, tant pour les hommes que pour les femmes.

Et alors…

Cette étude nous a montré que, contrairement à ce qu’on pourrait penser et à ce qu’on entend souvent, les membres de la génération X ont cumulé des revenus supérieurs à ceux de la fin de la génération du baby-boom dans les 15 années suivant leur présence dans la tranche d’âge des 26 à 35 ans, non seulement globalement (de 15 % chez les hommes et de 42 % chez les femmes, je le rappelle), mais dans la grande majorité des niveaux de scolarité et des disciplines. Je nuancerais toutefois ce constat en soulignant que les membres de la cohorte de 1991 ont dû affronter une récession importante à cette époque, ce qui explique peut-être, au moins en partie, que leurs revenus cumulatifs aient été inférieurs à ceux de la cohorte de 2001. En plus, la plus forte participation au marché du travail des femmes de la génération X explique sûrement en grande partie la plus forte hausse de leurs revenus cumulatifs que ceux des hommes. Notons en outre que ces données sont pour l’ensemble du Canada.

Cette étude montre aussi que les revenus cumulatifs varient beaucoup moins qu’on pourrait le penser par discipline d’étude, quoique davantage du côté des femmes. De voir les diplômés des sciences sociales du collégial avoir les revenus cumulés les plus élevés fut la plus forte surprise de cette étude pour moi! Par contre, le constat que les diplômées du collégial et ceux et celles du baccalauréat en sciences sociales ont cumulé les montants semblables à la moyenne ne m’a pas surpris. Sachant en plus que ces personnes touchent en général des revenus plus faibles dans leurs premières années sur le marché du travail, on peut conclure que leurs revenus par la suite doivent avoir dépassé légèrement la moyenne. Pendant ce temps, il y a des gens qui clament l’inutilité de ces programmes, à tel point que le Japon parlait en 2015 d’abolir des facultés dans ces domaines. Est-ce que cela a été fait? Il semble que le gouvernement japonais ait adouci ses intentions par la suite, mais juste le fait d’en parler est assez épeurant.

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