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Le marché du travail des immigrant.es au Québec et au Canada

15 février 2019

Dans un précédent billet portant sur le marché du travail au Québec en 2018, j’ai consacré quelques paragraphes au redressement spectaculaire de la situation du marché du travail des immigrant.es au Québec, surtout depuis 2015. Je compte ici explorer davantage les données sur le sujet pour pouvoir mieux isoler les facteurs qui expliquent ce redressement et pour découvrir ce qui pourrait être fait pour améliorer encore cette situation. Mais, je vais tout d’abord présenter l’évolution récente de l’emploi global au Québec.

Évolution récente de l’emploi au Québec

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante (la marge d’erreur à 95 % des estimations de la variation de l’emploi salarié entre les mois de janvier 2018 et 2019 est d’un peu plus 70 000, de 37 000 entre ce mois et le mois précédent, et de 54 000 par rapport à son niveau réel), tandis que les données de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture, les personnes en grève et en lock-out, et celles en congé sans solde (car absentes de la liste de paye), alors que l’EPA le fait, car le lien d’emploi avec l’employeur est maintenu dans ces cas. Pour minimiser ces différences (il y en a d’autres), j’utilise les données de l’EPA sur les employé.es, ce qui enlève les travailleurs autonomes des estimations de l’EPA, groupe qui représente la plus grande différence entre les populations considérées par ces deux enquêtes. Malgré cela, il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je fais partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi d’avril 2015) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Le graphique ci-contre, produit à l’aide des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0288-01 de Statistique Canada, montre que, depuis avril 2015, les courbes de l’emploi salarié de l’EERH (ligne rouge) et de l’EPA (ligne bleue) se sont assez bien suivies jusqu’en mars 2018, mais qu’elles se sont complètement découplées par la suite. Alors que les estimations de l’EPA ont baissé de 1,1 % entre mars et août 2018, les données de l’EERH ont poursuivi leur croissance. En fait, l’emploi salarié a augmenté de 19 000 entre novembre 2017 et novembre 2018 selon les estimations de l’EPA, mais de 87 000 selon les données de l’EERH, soit 68 000 de plus (ce qui est tout juste à l’intérieur de la marge d’erreur à 95 % mentionnée plus tôt). La hausse de près de 35 000 emplois en janvier 2019 indique peut-être que les estimations de l’emploi selon l’EPA ont entrepris un «rattrapage» pour rejoindre le niveau de croissance des données de l’EERH (hypothèse que j’avais mentionnée dans mon billet de janvier 2019 en écrivant que «la hausse de l’emploi selon les données de l’EERH devrait se répercuter sur les estimations de l’EPA en 2019»).

Je montre ce graphique pour expliquer que l’amélioration étonnante de la situation du marché du travail des immigrant.es au Québec que j’ai présentée dans mon billet de janvier 2019 sous-estime fort probablement l’ampleur réelle de ce redressement qui demeure, je le répète, spectaculaire.

Le marché du travail des immigrants au Québec et au Canada

Les graphiques qui suivent sont tirés de six tableaux provenant des estimations de l’EPA et portant sur la population immigrante, trois annuels (14-10-0083-01, 14-10-0085-01 et 14-10-0089-01) et trois mensuels présentant des moyennes mobiles de trois mois (14-10-0082-01, 14-10-0084-01 et 14-10-0088-01). Dans tous les cas, je présenterai les estimations pour la population âgée de 25 à 54 ans, soit le principal groupe d’âge actif, car cette tranche d’âge est plus propice aux comparaisons entre la population immigrante et celle née au Canada, puisque ces deux populations ont des structures démographiques très différentes.

Ces graphiques ne sont pas très orthodoxes. J’y présente en effet des taux d’emploi et de chômage de 2006 à 2017, suivis de ces taux de janvier 2018 à janvier 2019 (où chaque donnée est une moyenne mobile de trois mois) pour pouvoir mieux suivre l’évolution récente de ces taux.

Les taux d’emploi et de chômage globaux au Québec et au Canada

– taux d’emploi

 

Le graphique ci-haut montre que le taux d’emploi des personnes âgées de 25 à 54 ans :

  • qui sont nées au Canada (les natif.ives) est plus élevé au Québec (ligne violette) que dans le reste du Canada (ligne bleu pâle) depuis 2009, l’écart maximal ayant été atteint en octobre 2018 (3,3 points de pourcentage, soit 87,1 % par rapport à 83,8 %);
  • qui sont immigrantes était jusqu’en 2016 beaucoup plus faible au Québec (ligne bleu foncé) que dans le reste du Canada (ligne rouge), l’écart maximal ayant été observé en 2006 (7,8 points de pourcentage, soit 78,8 % par rapport à 71,0 %), alors que cet écart moyen en 2016 et en 2017 fut inférieur à 2 points, et même inférieur à 1 point en 2018 (écart de 0,8 point, soit 79,7 % par rapport à 78,9 %); on notera que ce taux d’emploi a augmenté de 7,9 points au Québec entre 2006 et 2018, alors qu’il n’augmentait que de 0,9 point dans le reste du Canada;
  • qui sont immigrantes du Canada depuis au plus cinq ans (que j’appellerai dorénavant les immigrant.es récent.es) a toujours été nettement plus faible au Québec (ligne jaune) que dans le reste du Canada (ligne verte), l’écart maximal ayant été observé en 2012 (12,3 points de pourcentage, soit 69,6 % par rapport à 57,3 %), alors que cet écart moyen en 2018 fut de 4,4 points (soit 67,8 % par rapport à 72,2 %); on notera que ce taux d’emploi a augmenté de 10,5 points au Québec entre 2012 et 2018, alors qu’il n’augmentait que de 2,6 points dans le reste du Canada; il faut aussi tenir compte du fait que, comme le nombre d’immigrant.es récent.es est limité (encore plus au Québec), la marge d’erreur est sûrement élevée (mais non précisée par Statistique Canada), ce qui explique que ces courbes varient autant d’une année à l’autre.

– taux de chômage

Le graphique ci-haut montre que le taux de chômage des personnes âgées de 25 à 54 ans :

  • qui sont nées au Canada était plus élevé au Québec (ligne violette) que dans le reste du Canada (ligne bleu pâle) de 2006 à 2008 (d’entre 1,3 à 1,9 point), mais qu’il fut assez semblable (avec un écart positif ou négatif de moins d’un point) par la suite, mais toujours inférieur au Québec depuis 2016, même dans chacun des mois de 2018 et aussi en janvier 2019; cet écart à l’avantage du Québec fut de 0,7 point en moyenne en 2018, soit 4,0 % par rapport à 4,7 %);
  • qui sont immigrantes a toujours été plus élevé au Québec (ligne bleu foncé) que dans le reste du Canada (ligne rouge), cet écart passant toutefois de 6,5 points en 2006 (soit 12,2 % par rapport à 5,7 %) à 1,2 point en 2018 (soit 6,7 % par rapport à 5,5 %) et à 0,8 point en janvier 2019 (soit 6,1 % par rapport à 5,3 %); on notera que ce taux de chômage a diminué de 5,5 points au Québec entre 2006 et 2018, alors qu’il ne diminuait que de 0,2 point dans le reste du Canada;
  • qui sont immigrantes récentes a toujours été nettement plus élevé au Québec (ligne jaune) que dans le reste du Canada (ligne verte) jusqu’à la fin de 2018, l’écart maximal ayant été observé en 2012 (8,9 points de pourcentage, soit 18,9 % par rapport à 10,0 %), alors que cet écart moyen en 2018 fut de 2,0 points (soit 10,2 % par rapport à 8,2 %) et qu’il s’est même inversé à l’avantage du Québec de novembre 2018 à janvier 2019 (par exemple 6,3 % au Québec en janvier 2019 par rapport à 8,1 % dans le reste du Canada); leur taux de chômage a diminué de 8,7 points au Québec entre 2012 et 2018, alors qu’il ne diminuait que de 1,8 point dans le reste du Canada; comme la marge d’erreur est sûrement élevée, il faut toutefois interpréter ces données avec prudence et donc attendre un peu avant de conclure que le taux de chômage des immigrant.es récent.es du Québec est véritablement rendu inférieur à celui des immigrant.es récent.es du reste du Canada.

Ces graphiques inorthodoxes nous ont permis de constater l’amélioration considérable de la situation sur le marché du travail des immigrant.es au Québec, amélioration en plus fort récente et considérablement plus importante que dans le reste du Canada. Le fait d’avoir présenté des données mensuelles de janvier 2018 à janvier 2019 a de plus fait ressortir la forte baisse du taux de chômage des immigrant.es récent.es du Québec entre le milieu de 2018 (13,2 % en juillet 2018) et janvier 2019 (6,3%), baisse qui n’aurait pas pu être décelée avec les moyennes annuelles. Attendons toutefois avant d’annoncer que cette tendance se maintiendra!

Les taux d’emploi et de chômage selon le sexe et le pays d’origine au Canada

Malheureusement, Statistique Canada ne publie pas de données selon le sexe et le pays d’origine des immigrant.es pour les provinces. Je présenterai donc ces données pour l’ensemble du Canada.

– taux d’emploi selon le sexe

Le graphique ci-haut montre que, chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, le taux d’emploi :

  • des immigrants (ligne bleu foncé) et des natifs (ligne violette) a été assez semblable depuis 2015, celui des immigrants surpassant même celui des natifs en 2018 et en janvier 2019, soit 87,4 % par rapport à 86,2 % ce mois-là;
  • des immigrants récents (ligne jaune), après avoir été plus bas que celui des natifs de 9 points en 2006 et en 2007, ne l’était plus que de deux points en 2018 et en janvier 2019, soit 84,5 % par rapport à 86,2 % ce mois-là;
  • des natives (ligne bleu pâle), après avoir été plus bas que celui des natifs de 7 points en 2006, ne l’était plus que de quatre points en 2018 et même de trois en janvier 2019, soit 83,4 % par rapport à 86,2 %;
  • des immigrantes (ligne rouge) fut de 2006 à 2018 entre 12 et 16 points plus bas que celui des immigrants et l’était encore de 13 points en janvier 2019, soit 74,1 % par rapport à 87,4 %; il a aussi été entre 9 et 12 points plus bas que celui des natives tout au long de la période présentée;
  • des immigrantes récentes (ligne verte) fut de 2006 à 2018 entre 21 et 27 points plus bas que celui des immigrants récents et l’était encore de 24 points en janvier 2019, soit 60,5 % par rapport à 84,5 %; il a aussi été entre 22 et 27 points plus bas que celui des natives tout au long de la période présentée.

– taux de chômage selon le sexe

Le graphique ci-haut montre que, chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, le taux de chômage :

  • des immigrants (ligne bleu foncé) et des natifs (ligne violette) a été assez semblable depuis 2015, se situant en janvier 2019 à 5,1 % pour les premiers et à 4,8 % pour les deuxièmes;
  • des immigrants récents (ligne jaune), après avoir été plus élevé que celui des natifs de près de 4 points entre 2006 et en 2010, ne l’était plus que d’un seul point en 2018 et même de seulement 0,4 point en janvier 2019, soit 5,5 % par rapport à 5,1 %;
  • des natives (ligne bleu pâle) a été le plus bas des six populations ici présentées au cours de toutes les années présentées dans ce graphique, se situant en janvier 2019 à 3,7 % par rapport à 4,8 % pour les natifs;
  • des immigrantes (ligne rouge) fut de 2006 à 2018 en moyenne 1,3 point plus élevé que celui des immigrants et 2,8 points plus élevé que celui des natives, se situant en janvier 2019 à 5,7 %;
  • des immigrantes récentes (ligne verte), fut de 2006 à 2018 en moyenne 5 points plus élevé que celui des immigrants récents et 8 points plus élevé que celui des natives, se situant en janvier 2019 à 10,5 %.

On peut retenir deux grands constats des deux graphiques de cette section. Tout d’abord, la situation du marché du travail des immigrants, même récents, diffère beaucoup moins de celle des natifs qu’on aurait pu le penser en regardant les données sans distinction de sexe. L’autre grand constat est que le taux d’emploi des immigrantes, surtout des immigrantes récentes, est beaucoup plus faible que celui des immigrants et des natives, et que, s’ils se réduisent avec le temps, ces écarts demeurent importants, même chez les immigrantes admises depuis plus de 10 ans (données non montrées ici). L’explication la plus courante de ce phénomène est que les hommes sont beaucoup plus souvent les demandeurs principaux pour immigrer au Canada que les femmes (39 % des immigrants et 23 % des immigrantes arrivé.es de 2006 à 2015 et vivant toujours au Canada en 2015, selon le tableau 43-10-0034-01). Mais, il y a sûrement d’autres raisons que je n’aborderai pas ici.

– taux d’emploi selon le sexe et le pays d’origine

Le graphique ci-haut montre que, chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, le taux d’emploi le plus élevé parmi les immigrant.es s’observe chez les Européens (ligne bleu foncé, 89,4 % en janvier 2019), suivi par les hommes provenant de l’Asie (ligne violette, 87,0 %), puis des Africains (ligne jaune, 85,3 %), des Européennes (ligne rouge, 82,3 %), des femmes provenant de l’Asie (ligne bleue pâle, 71,8 %) et enfin des Africaines (ligne verte, 69,5 %). Il montre aussi que l’écart le plus bas entre les hommes et les femmes s’observe chez les Européen.nes (7,1 points en janvier 2019), suivies à quasi-égalité par les Asiatiques (15,2 points) et les Africain.es (15,8 points).

Notons que je n’ai pas présenté les données pour les immigrant.es provenant de l’Amérique du Nord (dont le taux d’emploi se situe entre celui des Européen.nes et des Asiatiques) et de l’Amérique latine (dont le taux d’emploi est semblable à celui des Asiatiques) pour que le graphique demeure lisible. En outre, j’ai décidé de ne pas présenter le graphique que j’ai préparé sur les taux de chômage des immigrant.es selon le pays d’origine, car il n’apporte pas vraiment d’information supplémentaire, les distinctions les plus importantes s’observant du côté des taux d’emploi.

Et alors…

Les données présentées dans ce billet nous ont notamment montré que le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, ne peut plus dire, comme il l’a fait récemment, que le taux de chômage est «trois fois plus élevé que la population native chez les cinq ans et moins», avec un taux de 6,3 % chez ces immigrant.es par rapport à celui de 4,0 % chez les natif.ives en janvier 2019. Il faudrait lui dire!

Elles nous ont également montré la grande différence des taux d’emploi entre les immigrants et les immigrantes, et, dans une moindre mesure, de leurs taux de chômage. Alors que la différence de taux d’emploi se réduit constamment entre les natifs et les natives, il demeure toujours très élevé entre les immigrants et les immigrantes, surtout récent.es. Ce constat devrait orienter nos politiques d’intégration, sûrement pas en enlevant des possibilités d’emploi à ces femmes, comme ce sera le cas si l’interdiction du port de signes religieux, surtout des enseignant.es, est adopté. Finalement, on voit que ce sont les immigrants, mais surtout les immigrantes, provenant d’Afrique qui sont les plus désavantagé.es sur le plan de l’emploi, alors que ces immigrant.es sont bien plus présent.es au Québec que dans le reste du Canada. Encore là, ce constat devrait orienter nos politiques d’intégration en offrant davantage de possibilités d’emploi aux immigrants et surtout aux immigrantes provenant de ce continent. Mais, je ne peux que présenter ces données, pas décider de nos politiques…

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