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Happycratie

25 février 2019

Avec leur livre Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Edgar Cabanas, professeur de psychologie à l’Université autonome de Madrid, et Eva Illouz, professeure de sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, dénoncent l’industrie du bonheur qui affirme «pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes».

Introduction : Le bonheur est désormais envisagé comme «le critère à l’aune duquel il nous faudrait mesurer la valeur de notre vie, nos réussites et nos échecs, et le degré de notre épanouissement psychique et émotionnel». Pire, toute une industrie tente de nous convaincre «que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, le bonheur et le malheur seraient en vérité une question de choix». Chaque personne serait donc individuellement responsable de son bonheur et de son succès, mais, étrangement, elle aurait besoin de lire des livres, d’assister à des conférences, de participer à des ateliers de psychologie positive (ou de croissance personnelle), voire d’embaucher un coach de vie, pour y arriver. Les auteur.es se penchent ensuite brièvement sur les postulats sans fondements de la psychologie positive (ce qui sera fait plus à fond dans les prochains chapitres), puis présentent la structure de leur livre.

1. Les experts ont l’œil sur vous : Ce chapitre «traite du rapport entre bonheur et politique. Il fait tout d’abord le récit de l’apparition et de la montée en puissance de la psychologie positive et de l’économie du bonheur», économie qui génère un chiffre d’affaires de plusieurs milliards $ par année. Les auteur.es y abordent :

  • la faiblesse théorique et empirique de la psychologie positive (ses résultats sont ont mieux inoffensifs);
  • les liens entre la psychologie positive et l’économie du bonheur (école économique qui remplace la maximisation de l’utilité par celle du bonheur);
  • la mesure du bonheur (si les auteur.es ont raison de critiquer le caractère subjectif de la mesure du bonheur, il et elle semblent – ce n’est pas clair – critiquer aussi des indicateurs comme celui du vivre mieux qui sont solides et pallient en bonne partie les défauts du PIB);
  • la collecte de données massives (dont celles de Facebook) pour trouver des caractéristiques liées au bonheur (ou au bien-être);
  • l’utilisation d’un indice du bonheur en politique pour faire oublier les inégalités de revenus et de richesse, la corruption, la ségrégation et les autres problèmes sociaux.

Au bout du compte, le bonheur, tel que les promoteurs de la psychologie positive et de l’économie du bonheur le présentent, «entretient un rapport extrêmement étroit avec les principaux postulats individualistes et les principales exigences éthiques de l’idéologie néolibérale».

2. Réveiller l’individualisme : Les auteur.es considèrent que le néolibéralisme est un «nouveau stade du capitalisme» et qu’il représente la «seconde révolution individualiste» (je simplifie à outrance). Dans cette optique, le bonheur «est devenu inextricablement associé aux valeurs individualistes, valeur à l’aune desquelles le moi individuel est envisagé comme une sorte d’instance suprême, et les groupes et sociétés comme des agrégats de volontés autonomes et séparées». Il sert aussi à légitimer l’individualisme dans un discours qui se veut scientifique, sans connotation idéologique, alors que son instrumentalisation n’est que ça, idéologique. Les auteur.es analysent ensuite plus à fond le lien étroit entre la psychologie positive et l’individualisme, puis présentent les «véritables déterminants du bonheur» selon les adeptes de la psychologie positive, déterminants qui seraient génétiques à 50 % (!), «volitifs, cognitifs et émotionnels» (donc aussi individuels) à 40 % et circonstanciels (revenu, éducation, santé, emploi, statut social, etc.) à seulement 10 % (!!), comme si l’emploi, le revenu et l’étendue et la qualité des services publics n’avaient qu’un impact minime sur le bonheur (ou le bien-être). Pourtant, de nombreuses études montrent plutôt un lien fort entre l’individualisme et la dépression ainsi qu’avec d’autres conséquences difficilement associables au bonheur. D’ailleurs, assez ironiquement, la popularité de la psychologie positive et des autres activités promettant le bonheur illustre bien le mal-être trop répandu dans cette société individualiste.

3. « Positiver » au bureau : Les auteur.es retracent les premières recherches en psychologie sur le comportement humain, insistant entre autres sur la pyramide des besoins de Maslow. Avec les méthodes de gestion plus récentes, comme les exigences en matière d’autonomie (autonomie bien relative), d’adaptation et de flexibilité (et de promotion non seulement de son capital humain, mais aussi de son «capital psychologique positif»), certain.es psychologues et spécialistes des ressources humaines en sont venu.es à inverser cette pyramide. De même, ces génies prétendent que ce n’est pas le succès qui peut rendre heureux, mais que c’est le bonheur qui est la cause du succès. Ces méthodes de gestion, loin de favoriser le bonheur, transfèrent en fait l’insécurité des entreprises à leurs salarié.es, accentuant leur niveau de stress et leurs épisodes de dépression.

4. Individus heureux à vendre : Les auteur.es se penchent dans ce chapitre sur le marché du bonheur dans la vie de tous les jours, qui se manifeste aussi bien par la vente de livres ou d’applications pour téléphones interactifs (qui permettent en plus à leurs concepteurs de collecter des données personnelles), que par des propositions de thérapies positives, par des offres de coaching ou par tout autre moyen qui permet d’enrichir les gourous du bonheur. Il et elle abordent :

  • la gestion des émotions;
  • la domestication du bonheur (s’y habituer);
  • la résolution des problèmes quotidiens;
  • le contrôle des pensées négatives;
  • l’illusion de l’authenticité;
  • l’image de marque personnelle (utile à l’automercantalisation);
  • l’importance de paraître heureux;
  • l’épanouissement personnel;
  • l’insatiabilité, l’amélioration sans fin de soi et la consommation perpétuelle (au grand plaisir des entreprises de l’industrie du bonheur);
  • le concept du meilleur moi possible.

5. Le bonheur, nouvelle norme : Les auteur.es poursuivent en remettant en question :

  • le supposé lien entre la bonté et le bonheur;
  • la hiérarchie des émotions et le concept de santé mentale incomplète, soit avec trop d’émotions négatives (les auteur.es donnent de nombreux exemples d’émotions négatives qui donnent de bons résultats et vice-versa);
  • le concept de résilience (ou de développement post-traumatique) et surtout son lien avec les émotions positives;
  • l’idéologie du bonheur qui interdit toute critique sociale.

Les auteur.es concluent ce chapitre en montrant qu’il n’y a pas de moi unique ou authentique vers lequel tendre ni d’objectif de vie unique et suprême, qu’on fera toujours des choix qui impliqueront de sacrifier quelque chose pour autre chose, et qu’aucune science du bonheur ne nous épargnera «les douleurs et les pertes, petites et grandes, qui accompagnent inévitablement les petits et grands sacrifices auxquels nous devons consentir dans la vie».

Conclusion : «Poursuivre le bonheur, c’est avant tout contribuer à la consolidation de ce concept en tant que marché très juteux, industrie et mode de vie consumériste envahissant et mutilant. Si le bonheur est devenu un moyen de gouverner notre vie, c’est parce que nous sommes devenus les esclaves de cette quête obsessionnelle». Selon les auteur.es, la science du bonheur peut aider certaines personnes, leur permettre de se sentir mieux. Par contre, il n’est pas le bien suprême présenté par les chantres de l’industrie du bonheur, mais bien plus un outil pour nous transformer en des citoyen.nes bien obéissant.es, «un instrument au service du pouvoir contemporain» et de l’idéologie néolibérale. Cette conclusion se termine ainsi :

«Ce sont la justice et le savoir, non le bonheur, qui demeurent l’objectif révolutionnaire de nos vies.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais seulement si ce sujet nous intéresse tout particulièrement. Après quelques pages, on comprend déjà assez bien les enjeux soulevés. La suite n’est pas inutile, loin de là. En effet, elle décortique en détail les processus psychologiques mis en œuvre et les manœuvres des profiteurs de l’industrie du bonheur. Cela dit, même si ce livre n’est pas si long (260 pages, selon l’éditeur), je l’ai trouvé un peu répétitif. En plus, comme dans bien des livres qui veulent dénoncer un phénomène (ce que j’appelle des livres à thèse), les auteur.es vont parfois trop loin à mon goût. J’ai parlé dans mon texte de la critique un peu floue des indicateurs qui complètent pourtant bien le PIB, mais c’est aussi arrivé quelques fois par la suite, heureusement pas trop souvent. On se surprend même de trouver la conclusion nuancée, qualité peu présente dans le corps du texte. Je tiens en outre à souligner que j’appuie sans réserve leur critique, y étant déjà vendu avant de lire ce livre, comme le montre ce billet que j’ai écrit il y a plus de huit ans pour dénoncer les conséquences trop souvent négatives des cours de croissance personnelle.

Il y a de rares notes en bas de page, surtout du traducteur, et 32 pages de notes à la fin, mais uniquement de références. Cela m’a tout de même obligé à utiliser un deuxième signet, car je voulais de temps en temps prendre connaissance de la source des affirmations des auteur.es. Bref, un livre intéressant, mais avec quelques défauts.

4 commentaires leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    26 février 2019 14 h 49 min

    Il y a aura bientôt 250 ans, le 4 juillet 2026, que la poursuite du bonheur aura été l’un des trois droits inaliénables mentionnés à la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique; j’écrirais plutôt la déclaration d’indépendance des 13 colonies de l’Empire britannique en Amérique du Nord.

    À l’époque, Thomas Jefferson et quatre autres personnes, cinq hom.mes j’imagine, misaient sur une déclaration d’indépendance plutôt qu’un référendum pour en arriver à une nouvelle forme de gouvernement représentatif du peuple plutôt que celui d’un.e monarche et sa cour. Ils proclamaient « … les vérités qui suivent comme évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes sont nés égaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de droits inaliénables, que parmi ceux-ci se trouvent la Vie, la Liberté et la poursuite du bonheur. Ni question en plus d’égalité et de fraternité comme en France 13 ans plus tard.

    Ils ne misaient pas plus sur une industrie s’affirmant «… pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes». Le bonheur relevait d’abord à cette époque selon eux d’un bon gouvernement et ils en ont convaincu leurs homologues et concitoyen.nes.

    Deux cents dix-neuf ans plus tard, en 1995, Robert Dutil a produit une déclaration de la Juste Inégalité. Dans celle-ci, les hom.mes et les fem.mes ne naissent pas égaux.les, il.les n’ont pas par conséquent les mêmes chances dans la vie. De là l’idée d’oeuvrer à une juste inégalité. Il retient que le bonheur relève d’un bon gouvernement mais il fait remarquer « … que tous les hommes et toutes les femmes sont nés inégaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de capacités intellectuelles et physiques dissemblables, qu’ils sont plongés à leur naissance dans des milieux sociaux et culturels disparates, et qu’ils ne bénéficient donc pas des mêmes chances.» On croirait lire du Amartya Sen.

    Bien au fait des faiblesses de notre mode de représentation pour son expérience en politique municipale et provinciale, il a inventé un surprenant système électoral qu’il a appelé démocratie modulaire. Ça n’a pas levé. Comme moyen de combattre les inégalités, il s’est intéressé au revenu minimum guaranti comme solution réalisant au mieux les principes de John Rawls. Amartya Sen n’avait pas encore écrit L’idée de justice à l’époque et proposé son approche où il fait place aux capabilités.

    Si Robert avait lu L’ironie de l’évolution de Thomas C. Durand, aurait-il mis Évolution ou Ascendant.es au lieu de Créateur dans sa déclaration ?

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  2. 26 février 2019 18 h 26 min

    «Si Robert avait lu L’ironie de l’évolution de Thomas C. Durand, aurait-il mis Évolution ou Ascendant.es au lieu de Créateur dans sa déclaration ?»

    La chance? (dans le sens de hasard) Ou bien, cela n’aurait jamais changé son opinion.

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  3. Robert Lachance permalink
    28 février 2019 13 h 43 min

    Manque de rigueur de ma part, absence de possibilité de coïncidence dans le temps; Robert Dutil a publié en 1995 et Thomas C. Durand en 2018. Ma question ne se posait pas depuis la lecture de Durand après Noël. Ma lecture de Robert Dutil remonte à quelques années.

    À ce sujet, après la Juste Inégalité, Dutil a écrit Nanatasis un conte philosophique et Héritage, un roman historique pour jeunes de 15 à 20 ans. J’ai lu il y a plusieurs années. Il me faudrait relire, la mémoire n’est pas ma matière grise forte. Je me souviens extrêmement vaguement d’une histoire de pêche qui a mal bien tournée.

    En Beauce

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  4. 28 février 2019 15 h 40 min

    Je crois l’avoir déjà mentionné (mais peut-être pas), je ne connais pas du tout Robert Dutil.

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