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Le racisme est un problème de Blancs

4 mars 2019

Avec son livre Le racisme est un problème de Blancs, Reni Eddo-Lodge, journaliste britannique, «analyse les méfaits d’un racisme structurel persistant d’autant plus sournois qu’il avance masqué».

Préface : L’auteure présente un texte qu’elle a écrit en 2014 pour expliquer les raisons pour lesquelles elle ne voulait plus parler du racisme structurel (qu’on appelle ici systémique) avec des Blanc.hes, en gros en raison de leurs réactions. Paradoxalement, elle n’a cessé de le faire par la suite (ce livre a été écrit en 2017) à la télévision, dans des conférences et dans des rassemblements politiques. Notons que le titre original me semble nettement plus approprié, soit Why I’m no longer talking to white people about race (Pourquoi je ne parle plus de racisme avec des personnes blanches).

1. Faits historiques : C’est en suivant un cours sur la traite négrière transatlantique à l’université que l’auteure a commencé à s’intéresser à l’histoire des Noir.es en Grande-Bretagne. L’esclavage n’y a été abandonné qu’il y a moins de 200 ans, en 1833, mais les dommages qu’il a causés ne sont toujours pas réparés. Elle raconte alors une partie de cette histoire, notamment de nombreux actes haineux, racistes et discriminatoires (par exemple en matière d’accès à des logements et à des emplois) subis par les Noir.es et les membres d’autres minorités (dont des meurtres, des lynchages, des «rapatriements» injustifiés, du profilage racial, des arrestations arbitraires, etc.) à partir de la Première Guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1980. Un chapitre très dur, mais essentiel.

2. Le système : Ce chapitre porte sur le racisme structurel marqué par une «culture organisationnelle blanche» empreinte de préjugés. L’auteure donne des exemples pertinents de ce type de racisme dans le milieu policier, dans le milieu scolaire, sur le marché du travail, dans le système de santé (notamment psychiatrique) et dans le milieu du sport (comme ici…). Elle analyse ensuite la résistance aux mesures de discrimination positive et tout particulièrement l’argument fautif du principe du mérite qui serait mis à mal par ce genre de mesure, puis l’illusion de l’égalité entre les ethnies entretenue par des personnes qui prétendent ne pas tenir compte de la couleur de la peau («colour-blindness»), illusion qui porte en fait ces personnes à ignorer les stéréotypes racistes plutôt qu’à les combattre.

3. Qu’est-ce que le privilège blanc? : Quand elle avait quatre ans, l’auteure a demandé à sa mère quand est-ce qu’elle allait devenir blanche, car, en se basant sur tout ce qu’elle voyait, notamment à la télé, elle avait conclu que la couleur blanche était celle de la norme et des «bons», et la couleur noire, celle des gens dont on doit se méfier. Il est difficile de définir le privilège blanc. «C’est tellement dur de décrire l’absence de quelque chose. Or, le privilège blanc, c’est de vivre sans les conséquences négatives du racisme. Sans la discrimination structurelle, sans la conscience que votre race est toujours et avant tout perçue comme un problème (…), sans ces regards insistants qui vous font savoir que vous n’êtes pas à votre place (…)». L’auteure aborde ensuite :

  • la différence entre le racisme et les préjugés;
  • le concept du racisme inversé;
  • la victimisation blanche;
  • les critiques contre les antiracistes;
  • la raison d’être des espaces sûrs;
  • les problèmes spécifiques des couples mixtes et de leurs enfants;
  • les conséquences des milieux aseptisés (que des Blanc.hes de la classe moyenne supérieure dans un quartier, par exemple);
  • la «blanchité» («whiteness») en tant qu’idéologie politique;
  • l’absence d’identité raciale des Blanc.hes (ils et elles ne se voient pas comme des Blanc.hes, mais comme la norme).

4. Peur d’une planète noire : L’auteure aborde ici «la peur que «l’autre», l’étranger, ne s’empare du pouvoir» en Grande-Bretagne (et qu’il soit aussi dur avec les Blanc.hes que ceux-ci le sont avec les «autres». Certains parlent d’invasion (comme d’autres ici…) et diabolisent le multiculturalisme (comme ici, encore une fois…). Elle présente ensuite une retranscription d’une entrevue surréaliste qu’elle a menée avec Nick Griffin, le leader à l’époque (de 1999 à 2014) du Parti national britannique (BNP), parti politique nationaliste britannique d’extrême droite. Puis, elle discute :

  • de l’utilisation du droit à la liberté d’expression pour faire taire (paradoxe…) les antiracistes qui veulent par exemple qu’on retire les statuts de racistes notoires des campus universitaires;
  • du fait que bien des personnes sont prêtes à lutter contre les actes racistes, mais pas contre les inégalités raciales;
  • de la faible présence de Noir.es et de membres des minorités à la télé et au cinéma (elle raconte notamment le tollé causé par l’attribution à une Noire du rôle d’Hermione Granger de la série Harry Potter dans une pièce de théâtre et quand il fut question qu’un Noir joue le rôle de James Bond au cinéma, ce qui ne fut pas fait).

5. La question du féminisme : L’auteure se demande pourquoi les féministes blanches qui militent entre autres pour une meilleure représentation des femmes sur la place publique n’appuient pas les revendications similaires des Noir.es et des autres ethnies minoritaires (et elle donne de nombreux exemples). Elle raconte quelques mauvaises expériences qu’elle a connues avec des féministes blanches, elle qui a pourtant milité dans des mouvements féministes dès ses jeunes années. Elle donne ensuite des exemples d’intersectionnalité (femme et Noire, dans son cas), concept qui fut attaqué aussi bien par des féministes blanches, que par des journalistes de centre-gauche et de droite.

Elle ridiculise ensuite les déclarations de politicien.nes accusant les étrangers de ne pas reconnaître l’égalité entre les hommes et les femmes (on a connu ça ici aussi), alors que toutes les statistiques montrent que cette égalité ne s’observe pas entre les Blancs et les Blanches non plus. Elle aborde en plus avec des exemples les concepts de culture du viol et de préjugés de classes, puis présente sa vision du féminisme, en mentionnant entre autres que les «revendications en matière d’inégalités doivent être aussi complexes que les inégalités qu’elles combattent».

6. Race et classe : L’auteure précise d’entrée de jeu que le concept des classes sociales traditionnelles correspond peu à celles qui existent maintenant. Mais, quelle que soit leur définition, il est clair que les inégalités de classe amplifient les inégalités de race, les Noir.es (et autres membres des minorités raciales) étant bien plus présent.es dans les classes les moins riches. Ces personnes sont entre autres plus souvent pauvres, en chômage et dans des emplois à bas salaires. Elles subissent en plus de façon disproportionnée les effets de l’embourgeoisement des quartiers populaires des villes, effets dont l’auteure donne des exemples éloquents. Elle montre finalement que les politicien.es et les commentateur.trices tentent toujours de diviser les classes les moins riches (entre pauvres Blanc.hes et pauvres Noir.es) pour régner, trop souvent avec succès.

7. Il n’y a pas de justice, il n’y a que nous : «Si vous êtes engagé dans la lutte antiraciste, c’est un engagement de long terme. Avant d’en voir le bout, vous connaîtrez bien des situations inconfortables». Puis. l’auteure explique :

  • ce qu’elle attend d’éventuel.les allié.es blanc.hes et comment ces personnes peuvent contribuer à lutter contre le racisme;
  • qu’elle ne souhaite pas que ces personnes se sentent coupables de leurs privilèges, mais que l’injustice les mette en colère;
  • que les Noi.res qui luttent contre le racisme doivent bien s’entourer, ne pas se sentir coupables face aux réactions des Blanc.hes et ne pas se décourager;
  • qu’il ne faut pas attendre d’être uni.es ou de voir surgir un sauveur, qu’il faut simplement agir, partout où on le peut.

Postface : L’auteure présente le contexte politique qui prévalait quand elle a écrit ce livre : élection de Donald Trump, victoire du Brexit, montée des partis d’extrême droite dans de nombreux pays d’Europe, besoins d’accueil pour les réfugié.es syrien.nes, noyades de migrant.es de plus en plus souvent refusé.es en Europe, etc. On notera que tous ces événements sont liés à des sentiments anti-immigration et à des renfermements identitaires, ce qui ne peut sûrement pas contribuer à remonter le moral de l’auteure. Elle raconte ensuite les réactions qu’elle a observées lors de la parution de la première édition de ce livre. Elle est particulièrement fière d’avoir contribué à ce que plusieurs des sujets qu’elle a abordés dans son livre ne suscitent plus autant de réactions négatives, mais soient maintenant plus largement reçus positivement et même mentionnés régulièrement par les politicien.nes et dans les journaux.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, sans hésitation! L’auteure sait bien transmettre sa passion (et ses périodes de découragement) et ses présentations sont toujours accompagnées de faits, de données globales et d’anecdotes qui les illustrent bien. Le fait que les événements qui y sont rapportés viennent de Grande-Bretagne ne nuit nullement à leur pertinence et n’émousse absolument pas notre intérêt, car nous vivons ici des choses semblables, comme je l’ai souligné à quelques reprises dans le billet. En plus, la présentation nous permet de mieux comprendre certains concepts fréquemment critiqués ici et là-bas. Bref, ce livre est vraiment intéressant, même pour les personnes qui connaissent bien le sujet.

Les notes du traducteur sont en bas de pages, mais celles de l’auteure sont à la fin. Heureusement, il s’agit en très forte majorité de références. Il n’empêche que j’ai dû utiliser deux signets, ce qui est toujours désagréable. Comme c’est le pire défaut de ce livre (avec juste après la traduction de son titre), il ne faut surtout pas que cela nous enlève le goût de le lire!

2 commentaires leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    6 mars 2019 7 h 17 min

    Sans être utilitariste, je serais plutôt « dutiliste », pour l’avoir lu mais pas fréquenté.

    J’ai sentis utile de me renseigner sur le mot race et j’ai fait rapidement à Wikipédia. En passant, j’y ai jamais ajouté mais deux fois financé quelques peux ou quelque peu.

    Une proche m’avais signaler que le consensus scientifique n’utilisait plus cette notion de race « pour distinguer des groupes humains possédant des critères physiques transmissibles, dans le prolongement des généalogies bibliques puis des grandes taxonomies de Linné ». La notion de race est encore utilisée chez les autres animaux que l’humain.

    J’ai aussi feuilleté L’ironie de l’évolution de Thomas C. Durand. Je n’y ai pas retrouvé une mention concernant la notion de race mais il me semble du consensus scientifique et pas à peu près.

    J’y ai lu que Queiroz y propose qu’une espèce soit « un fragment de lignage évolutionnairement isolé ». Durand précise « un sous-ensemble d’individus en interactions génétiques émergeant du grand réseau généalogique du vivant ».

    En page 63, Durand endosse le point de vue nominaliste selon lequel le mot espèce n’est qu’une commodité de langage qui ne correspond pas à un niveau plus réel que le genre ou la population. L’ironie de la situation est que le racisme existe chez l’humain alors qu’il ne s’y trouve pas de race.

    Je n’ai jamais noté de racisme chez les chien.nes observé.es, en particulier pour le comportement se sentir les uns les autres.

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