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Le rôle du 10 % dans les inégalités des revenus d’emploi entre les hommes et les femmes

14 mars 2019

Statistique Canada a publié le 7 mars, soit la veille de la Journée internationale des droits des femmes, une étude qui n’a eu, à ma connaissance, aucun écho dans les médias francophones du Québec. Intitulée Inégalité des gains et écart de rémunération entre les sexes au Canada : le rôle de la sous-représentation des femmes parmi les personnes gagnant les revenus les plus élevés, cette étude a été rédigée par Aneta Bonikowska et Marie Drolet de Statistique Canada, et Nicole M. Fortin de l’Université de la Colombie-Britannique.

Introduction

Cette étude «porte sur l’incidence des hausses des revenus supérieurs et de la représentation des femmes chez les Canadiens gagnant les revenus les plus élevés sur l’écart de rémunération entre les sexes au Canada. Contrairement aux études portant sur l’inégalité du revenu ou sur les revenus supérieurs dans lesquelles on examine habituellement le revenu individuel total de toutes les sources, l’analyse réalisée dans la présente étude est axée uniquement sur les gains tirés d’un emploi rémunéré».

Les données

Les données utilisées dans cette étude proviennent d’un échantillon de 10 % des Canadien.nes âgé.es de 25 à 64 ans qui ont présenté des déclarations de revenus et qui ont retiré des gains supérieurs à un montant minimum d’un emploi rémunéré (salaires et traitements, primes, honoraires et tout autre type de paye déclarée comme revenu d’emploi) de 1978 à 2015. Cet échantillon est formé de 732 000 à 1 395 000 personnes selon les années.

Les auteures ont ensuite formé quatre groupes :

  • les 90 % des personnes ayant les revenus d’emploi les moins élevés (soit, par exemple, moins de 104 000 $ en 2015);
  • les 9 % suivantes dont les revenus se situaient entre ceux des 90 % les moins élevés et les 1 % les plus élevés (soit, de 104 000 $ à 238 000 $ en 2015);
  • les 0,9 % suivantes dont les revenus se situaient entre ceux des 99 % les moins élevés et les 0,1 % les plus élevés (soit, de 238 000 $ à 761 000 $ en 2015);
  • les 0,1 % ayant les revenus d’emploi les plus élevés (soit plus de 761 000 $ en 2015).

Rémunération et part des femmes dans les quatre groupes

Le graphique qui suit montre l’évolution de la rémunération réelle (en $ constants de 2015) dans les quatre groupes formés par les auteures entre 1978 et 2015.

Dans le groupe :

  • des 90 % aux revenus les moins élevés, cette rémunération a diminué légèrement en début de période pour augmenter par la suite, terminant la période avec une croissance moyenne de 0,3 % par année;
  • des 9 % suivants, elle a connu les mêmes tendances, mais avec une croissance plus accentuée, augmentant en moyenne de 0,9 % par année, soit trois fois plus rapidement que pour le groupe des 90 %;
  • des 0,9 % suivants, elle a crû plus régulièrement (mais moins fortement en fin de période), augmentant en moyenne de 1,9 % par année, soit deux fois plus rapidement que pour le groupe des 9 %;
  • des 0,1 % aux revenus les plus élevés, la croissance fut très forte jusqu’en 2000, mais à peu près nulle par la suite (diminuant même un peu par après), terminant tout de même la période avec une croissance moyenne de 4,2 % par année, soit une croissance 14 fois plus élevée que pour le groupe des 90 %, leur revenu d’emploi moyen étant passé de 500 000 $ en 1976 à 1,7 million $ en 2015 (en baisse par rapport au sommet de 2,1 millions $ en 2007).

L’écart de rémunération entre les sexes dépend de deux facteurs, soit la représentation des femmes dans les quatre groupes et «la rémunération des femmes par rapport à celle des hommes dans chacun de ces groupes». Le graphique qui suit montre l’évolution du premier de ces facteurs.

En moyenne («Tous», dans le graphique), la part des femmes dans l’ensemble des groupes de rémunération est passée de 37,7 à 48,0 % entre 1978 et 2015. Dans le groupe :

  • des 90 % aux revenus les moins élevés, cette part est passée de 41,2 à 50,6 %; comme il s’agit du groupe le plus nombreux (90 % des échantillons), la petite baisse de l’écart entre la part dans l’ensemble des groupes et celle dans ce groupe (de 3,5 points de pourcentage à 2,6) signifie une hausse beaucoup plus importante dans les autres groupes;
  • des 9 % suivants, cette part est passée de 6,7 à 25,1 %, une hausse de 18 points ou de 275 %, les femmes ne représentant quand même que le quart des membres de ce groupe en 2015;
  • des 0,9 % suivants, cette part est passée de 2,8 à 17,5 %, une hausse de 15 points ou de 470 %, les femmes ne représentant quand même que le sixième des membres de ce groupe en 2015;
  • des 0,1 % aux revenus les plus élevés, cette part est passée de 3,6 à 12,0 %, une hausse de huit points ou de 230 %, les femmes ne représentant quand même que le huitième des membres de ce groupe en 2015.

Le graphique qui suit présente l’évolution du deuxième facteur, soit la rémunération des femmes par rapport à celle des hommes dans chacun de ces groupes.

En moyenne («Tous», dans le graphique), le pourcentage de la rémunération des femmes sur celle des hommes est passé de 54,4 à 68,5 % entre 1978 et 2015, une hausse de 14 points de pourcentage. Dans le groupe :

  • des 90 % aux revenus les moins élevés, ce pourcentage est passé de 63,1 à 83,5 %, une hausse de 20 points de pourcentage, soit bien supérieure à la moyenne (14 points);
  • des 9 % suivants, ce pourcentage est passé de 95,5 à 96,4 %, une hausse de moins d’un point;
  • des 0,9 % suivants, ce pourcentage est passé de 101,4 à 96,7 %, une baisse de cinq points; il faut comprendre que, dans les deux derniers groupes, les rémunérations considérées doivent être entre un minimum et un maximum, et que celles des hommes et des femmes ne peuvent donc pas s’éloigner beaucoup les unes des autres;
  • des 0,1 % aux revenus les plus élevés, cette part est passée de 82,3 à 83,2 %, une hausse d’un point; on remarquera que cette proportion a grandement varié d’une année à l’autre, se situant entre 69,8 % (en 1997) et 96,4 % (en 1985), et cela même si les données pour ce groupe sont des moyennes mobiles de trois ans, car le nombre de personnes dans ce groupe, surtout le nombre de femmes, est peu élevé (entre 20 et 150 femmes selon les années).

Pour estimer l’impact des deux facteurs combinés, les auteures ont réalisé le tableau qui suit.

Ce tableau est relativement complexe, mais réalise bien l’objectif des auteures. Il fonctionne ainsi :

  • la première colonne indique la répartition des hommes dans les quatre groupes de rémunération (et le total qui égale 1,000) au cours des quatre années retenues (1980, 1990, 2000 et 2015);
  • la deuxième colonne indique la rémunération annuelle moyenne des hommes (en $ de 2015) arrondie à la centaine dans les quatre groupes au cours des quatre années retenues, ainsi que la moyenne pondérée à la ligne «Total»;
  • les troisième et quatrième colonnes reposent sur le même principe que les deux précédentes, mais pour les femmes;
  • la cinquième colonne représente la contribution à l’écart global de rémunération entre les sexes de chaque groupe et du total en $; son calcul repose sur la différence entre la multiplication des données des deux premières colonnes (proportion x rémunération moyenne) et de la troisième et de la quatrième; par exemple, avec la première ligne, cela donne : 0,846 x 47 000 = 39 762, et 0,982 x 29 900 = 29 362, puis 39762 – 29362 = 10 400; le tableau indique plutôt 10 300, car les auteures ont utilisé les rémunérations moyennes non arrondies (qu’elles n’ont pas publiées) et ont arrondi le résultat, alors que j’ai utilisé dans mon exemple les rémunérations arrondies telles que publiées;
  • la sixième colonne indique en pourcentage le montant de la cinquième colonne divisé par le total, par exemple 10 300 / 26 000 = 39,6 % arrondi à 40 %;
  • la septième colonne indique le ratio de la rémunération femmes-hommes, par exemple 29 900 / 47 000 = 63,7 % à la première ligne.

Le constat le plus important apporté par ce tableau se trouve à la sixième colonne. On peut en effet constater que la contribution à l’écart global de rémunération entre les sexes des 90 % aux revenus d’emploi les moins élevés a toujours été inférieure à 50 % et que cette contribution n’a cessé de diminuer avec le temps, passant de 40 % en 1980, à 27 % en 1990, à 19 % en 2000 et finalement à 14 % en 2015. Cela signifie que la contribution aux inégalités de revenus entre les sexes des trois autres groupes de rémunération, soit les 10 % aux revenus les plus élevés, est passée de 60 % en 1980 à 86 % en 2015, et cela même si la présence des femmes dans ces trois groupes n’a cessé de croître comme on l’a vu plus tôt. On notera toutefois que la contribution des 1 % aux revenus les plus élevés (les deux derniers groupes de rémunération), après être passée de 13 % en 1980 à 20 % en 1990 et à 31 % en 2000, est demeurée stable entre 2000 et 2015 à 31 % (17 % + 14 % en 2000 et 18 % + 13 % en 2015). Dans le même sens, la contribution des 0,1 % aux inégalités est passée de 3 à 14 % entre 1980 et 2000, mais a légèrement diminué à 13 % en 2015.

Dans l’interprétation de ces résultats, il faut aussi tenir compte du niveau d’inégalités du 100 % de la cinquième ligne des quatre années présentées, niveau qu’on retrouve à la dernière colonne. En effet, on y constate que le ratio de la rémunération des femmes sur celle des hommes est passé de 54,6 % en 1980 (on se rappellera peut-être qu’il était de 54,4 % en 1978) à 63,1 % en 2000 et à 68,5 % en 2015. Cela signifie que non seulement la contribution du 0,1 % a diminué en pourcentage entre 2000 et 2015 (de 14 à 13 %), mais que ce pourcentage s’applique à un écart moindre de rémunération entre les sexes (22 700 $ en 2000 et 21 300 en 2015). On peut aussi voir à la cinquième colonne que cette contribution est passée de 3100 en 2000 à 2700 en 2015. Mais, ne nous réjouissons pas trop vite, il demeure que la contribution de 13 % du 0,1 % aux revenus les plus élevés aux inégalités était en 2015 environ 130 fois plus élevée que sa part dans la population (13 % / 0,1 % = 130)!

La suite

Les auteures calculent ensuite les écarts qui demeureraient entre les femmes et les hommes si «les parts des femmes dans chacun des quatre groupes de rémunération étaient les mêmes que les parts des hommes». Les écarts restants seraient uniquement ceux liés à la rémunération inférieure des femmes à l’intérieur de chaque groupe. Elles concluent que «la sous-représentation des femmes représentait 19 des 31 points de pourcentage (ou 61 %) de l’écart de rémunération entre les sexes» et que les 12 points restants (ou 39 %) étaient dus à l’écart de revenus à l’intérieur des groupes.

Elles effectuent ensuite un exercice par industrie, mais comme il est compliqué à résumer, je vous invite simplement à le consulter si cela vous intéresse à partir de la page numérotée 8 de l’étude. Disons seulement que les auteures concluent que le fait que les femmes sont moins présentes dans les emplois les mieux rémunérés de chaque industrie explique beaucoup plus la différence globale de rémunération entre les hommes et les femmes que le fait qu’elles ne travaillent pas dans la même proportion que les hommes dans toutes les industries.

Et alors…

Cette étude est la première du genre que je consulte. Elle parvient à jumeler les effets de deux types d’inégalités, celles des revenus d’emploi globaux et celles des revenus d’emploi entre les sexes. Elle permet de quantifier l’importance relative de ces deux types d’inégalités et de suivre leur évolution au cours de presque 40 ans. On constate aussi que si les inégalités de revenus d’emploi ont globalement augmenté au cours de cette période (quoique moins depuis 2000), elles se sont légèrement réduites entre les sexes tout en demeurant fort importantes. J’aurais toutefois préféré que les auteures examinent aussi les tendances des inégalités globales et entre les sexes dans les autres types de revenus, d’autres données (comme celles que j’ai présentées dans ce billet) montrant qu’elles sont aussi très importantes et peut-être encore plus. J’espère que ce sera pour une autre fois!

5 commentaires leave one →
  1. Carole Gascon permalink
    14 mars 2019 13 h 43 min

    C’est quoi « le rôle du 10% » mentionné dans le titre de cet analyse pointue que j’apprécie énormément. Toutefois, j’espérais y trouver une conclusion, vos déductions sur les raisons (passées et présentes) de ces inégalités, leurs buts et leurs conséquences. Merci de votre attention.

    Aimé par 1 personne

  2. Robert Lachance permalink
    14 mars 2019 15 h 39 min

    Vous avez une explication pour la chute en 2007, 2008 et nivellement pour les suivantes au graphique 1 chez le groupe du palier supérieur de 0,1 % ?

    Je me demandais s’il y avait un lien avec le fractionnement du revenu de pension entre conjoint permis à partir de 2007 ? Je me répond non parce qu’il est possible de fractionner les revenus de pension mais pas ceux d’emploi.

    Fractionnement-du-revenu-de-pension

    Il doit bien y avoir une astuce comptable.

    J'aime

  3. 14 mars 2019 16 h 24 min

    @ Carole Gascon

    Le 10 % est le 10 % au revenus les plus élevés. Le titre du billet était déjà long et je pensais que le titre de l’étude clarifiait ce sens. Désolé…

    «vos déductions sur les raisons (passées et présentes) de ces inégalités»

    Ouf, ça aurait été long! L’étude permet surtout de quantifier l’effet ces raisons qui sont nombreuses. Il existe des études axées sur les facteurs qui expliquent ces inégalités. Celle-ci se concentre sur les effets de la faible présence des femmes dans les emplois les mieux rémunérés, due entre autres au fameux plafond de verre.

    @ Robert Lachance

    «Vous avez une explication pour la chute en 2007, 2008 et nivellement pour les suivantes au graphique 1 chez le groupe du palier supérieur de 0,1 % ?»

    Il y a de nombreux facteurs, dont la récession de 2008. Les auteures abordent peu cette question et soulignent que ces données sont instables en raison des petits nombres. On peut aussi considérer que ce sont les pointes de 2000 et de 2007 qui sont des anomalies. Elles écrivent d’ailleurs : «La rémunération moyenne du palier suivant de 0,9 % et, surtout, du palier supérieur de 0,1 % a atteint un sommet autour de 2000, au moment de la « bulle Internet », et de nouveau en 2007, avant la crise financière mondiale. Au début des années 2010, la rémunération de ces groupes de revenu supérieurs est retournée au niveau observé au milieu des années 2000»

    «Je me demandais s’il y avait un lien avec le fractionnement du revenu de pension entre conjoint permis à partir de 2007 ? Je me répond non parce qu’il est possible de fractionner les revenus de pension mais pas ceux d’emploi.»

    Vous avez la bonne réponse, je dirais! Bien vu!

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  4. Robert Lachance permalink
    16 mars 2019 14 h 28 min

    Je me suis posé la même question.

    Pas facile de trouver un titre qui identifie à la fois le contenu des trois figures et du tableau de l’article, et faire court. Il y a l’évolution générale de 1978 à 2015, il y a les particularités entre les hommes et les femmes, il y a les différences selon les groupes en percentile. Le 10 % réunis trois groupes du décile supérieur, regroupement qui ne se retrouve mentionné qu’à l’avant-dernier paragraphe avant La suite.

    Aurait-ce été plus clair pour vous si le titre avait été : Selon le percentile ou le sexe, 36 ans d’inégalités dans les revenus d’emploi. ~ 74 caractères.

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  5. 16 mars 2019 16 h 35 min

    J’ai aussi trouvé d’autres titres possibles depuis (par exemple en remplaçant «du 10 %» par «du plafond de verre»), mais il est trop tard… Je déteste avoir un titre différent de l’url.

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