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L’évolution des inégalités au Québec et au Canada

29 mars 2019

J’ai présenté au début mars un billet portant sur le faible revenu selon la tranche d’âge, profitant de la mise à jour récente des données de Statistique Canada sur le sujet. Or, cette mise à jour touche aussi les données qui permettent de suivre l’évolution des inégalités telles qu’estimées par le coefficient de Gini. Comme ces données portent maintenant sur trois années de plus que la dernière fois que j’ai rédigé un billet sur l’évolution des inégalités, il est grand temps de revenir sur ce sujet.

Les données que j’ai utilisées pour réaliser les graphiques que je présenterai dans ce billet proviennent du tableau 11-10-0134-01 de Statistique Canada. Mais, tout d’abord, je vais expliquer brièvement le concept du coefficient de Gini.

Coefficient de Gini

Selon Wikipédia, «Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite (tout le monde a le même revenu) et 1 signifie l’inégalité totale (une personne a tout le revenu).»

Le graphique en haut et à droite de ce billet illustre les éléments à utiliser pour calculer le coefficient de Gini. On met en ordre du plus petit au plus grand le revenu ajusté de chaque membre des familles et on les additionne l’un après l’autre. Cela donne la courbe de Lorenz (courbe bleue dans le graphique). On voit que le total cumulatif du revenu augmente moins vite au début (revenu des plus pauvres) et plus vite à la fin (revenu des plus riches). Le coefficient de Gini est le résultat de la division de l’Aire A sur le total de l’Aire A et de l’Aire B. Plus la courbe de Lorenz est proche de la diagonale, plus les revenus sont répartis de façon égalitaire et moins élevé sera le coefficient de Gini.

Le revenu ajusté est obtenu en divisant le revenu total de tou.tes les membres d’une famille par la racine carrée de la taille de cette famille. Par exemple, le revenu ajusté des membres d’une famille de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / racine carrée de 4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre personnes de cette famille.

Évolution des coefficients de Gini au Québec et au Canada

– introduction

On parle du coefficient de Gini, mais il y en a en fait plusieurs. Il est presque toujours calculé en fonction du revenu des familles (gens apparentés par le sang ou par une union), mais peut être présenté en fonction de trois types de revenus, comme on pourra le constater dans le graphique qui suit :

  • selon le revenu du marché : somme des revenus d’emploi (travail salarié ou montant net de travail autonome), de placements, de retraite (régime privé de pension) et autres;
  • selon le revenu total : revenu du marché plus les transferts gouvernementaux (aide sociale, assurance-emploi, pensions de la sécurité de la vieillesse, supplément de revenu garanti, prestations du Régime des rentes du Québec, etc.), avant impôt;
  • selon le revenu après impôt : revenu total moins l’impôt sur le revenu.

Le coefficient de Gini selon le revenu après impôt est le plus couramment utilisé, car il représente les inégalités après intervention gouvernementale (transferts et impôts) et donc les véritables inégalités auxquelles font face les familles. Cela dit, la présentation des deux autres coefficients permet d’analyser deux des principaux facteurs qui influencent l’évolution du premier, soit les transferts et les impôts.

– comparaison Québec-Canada

Le graphique qui suit permet de constater que le rapport entre les coefficients de Gini du Canada et du Québec diffèrent considérablement selon le type de revenu analysé. En effet, le coefficient de Gini selon le revenu du marché n’a été plus élevé au Canada (ligne bleu foncé) qu’au Québec (ligne verte) qu’au cours de quatre des 42 années illustrées dans ce graphique, soit en 2009 et en 2010, les deux années où les effets de la dernière récession se sont fait le plus sentir (sachant que cette récession fut beaucoup plus brutale dans le reste du Canada qu’au Québec), et en 2015 et en 2017, mais de très peu (0,001).

À l’opposé, le coefficient de Gini selon le revenu total n’a été moins élevé au Canada (ligne rouge) qu’au Québec (ligne rouge vin) qu’au cours de quatre des 42 années illustrées dans ce graphique (et égal une fois, en 1987), toutes antérieures à 1985, et l’écart entre les deux territoires s’est nettement agrandi depuis le milieu des années 1990, passant de 0,003 en 1996 à un maximum de 0,024 en 2010 (encore cette année qui a suivi la récession) et en 2015, avant de se replier à 0,020 en 2017. Ce revirement est dû au plus grand impact des transferts gouvernementaux au Québec pour combattre les inégalités, comme nous le verrons avec plus de précision plus loin. Finalement, le coefficient de Gini selon le revenu après impôt n’a été moins élevé au Canada (ligne jaune) qu’au Québec (ligne bleu pâle) qu’au cours d’une seule des 42 années illustrées dans ce graphique (1977) et l’écart entre les deux territoires s’est situé entre 0,019 et 0,030 de 1999 à 2017 (0,21 en 2017). Comme cet écart est plus important que celui observé selon le revenu total, cela signifie que l’impact des impôts pour réduire les inégalités est plus élevé au Québec. On examinera aussi ce constat plus en détail plus loin.

– les trois coefficients de Gini au Québec

L’évolution des inégalités depuis 1976 fut un peu différente pour les six courbes. Je me contenterai ici de décrire la situation au Québec, les différences avec la situation au Canada ayant été abordées dans les paragraphes précédents.

  • selon le revenu du marché (ligne verte) : le coefficient de Gini est demeuré stable de 1976 à 1981 (entre 0,38 et 0,39), a augmenté jusqu’à 0,42 en 1984 en ces années post-récession (ce qui montre que les récessions touchent davantage les familles les plus pauvres que les plus riches), a diminué jusqu’à 0,40 en 1989 au cours de cette période de croissance, a fait un saut au cours de la récession du début des années 1990 (à 0,44 en 1991), a continué à augmenter tout au long de cette décennie de faible croissance pour atteindre son sommet de 0,46 en 1998, puis est demeuré entre 0,43 et 0,45 de 1999 à 2017 (0,438 en 2017);
  • selon le revenu total (ligne rouge vin) : si ce n’est quelques variations annuelles mineures, le coefficient de Gini est demeuré stable de 1976 à 1993 (entre 0,31 et 0,33), a augmenté jusqu’à 0,35 en 1998, est demeuré autour de ce niveau jusqu’en 2004, puis a diminué légèrement pour se situer à 0,33 de 2014 à 2017;
  • selon le revenu après impôt (ligne bleu pâle) : le coefficient de Gini est passé de 0,30 en 1976 à son niveau plancher de 0,27 en 1989, a augmenté jusqu’à 0,30 en 2002, a diminué légèrement par la suite pour se situer entre 0,28 et 0,29 de 2013 à 2017 (0,288 en 2017).

La stabilité des inégalités depuis la fin des années 1990, et même leur légère baisse selon les coefficients de Gini du revenu total et du revenu après impôt, peut étonner, surtout dans un contexte où on entend toujours parler de leur hausse, alors que cette hausse s’est essentiellement manifestée au cours des années 1990 dans les trois types de revenus. Cette stabilité est en fait le résultat de nombreuses tendances en partie opposées. D’un côté, l’augmentation de la présence des femmes sur le marché du travail et les changements démographiques (diminution de la proportion de jeunes, par exemple) auraient dû contribuer à faire diminuer les inégalités. De l’autre, la hausse plus importante des revenus du marché des plus riches (voir ce billet) a au contraire eu un impact à la hausse sur les inégalités, annulant l’effet positif des facteurs mentionnés précédemment. L’impact de ces facteurs sur les inégalités est difficile a estimer, quoique la stabilité du coefficient de Gini du revenu du marché depuis la fin des années 1990 semble indiquer que les facteurs positifs et négatifs furent de la même ampleur. Par contre, on peut examiner plus à fond l’impact des transferts et des impôts sur l’évolution des coefficients de Gini des revenus totaux et après impôt.

Impacts des transferts et des impôts dans la répartition des revenus

Les données des transferts (lignes bleue pour le Canada et jaune pour le Québec) du graphique qui suit sont simplement la soustraction entre les coefficients de Gini selon le revenu du marché et selon le revenu total. Les données des impôts (lignes rouge pour le Canada et verte pour le Québec), elles, sont la soustraction entre les coefficients de Gini selon le revenu total et selon le revenu après impôt.

– comparaison Québec-Canada

Le graphique illustre clairement que les transferts ont un impact sur les inégalités nettement plus élevé au Québec qu’au Canada, soit en moyenne de 24 % (écart variant de 15 % en 1976 à 35 % en 2008, terminant la période avec un écart de 22 % en 2017). Cela s’explique à la fois par la plus grande utilisation au Québec du programme d’assurance-chômage (assurance-emploi depuis 1996) en raison de son taux de chômage plus élevé (surtout en début de période où le taux de chômage au Québec a été en moyenne plus élevé de 2 points de pourcentage entre 1976 et 1998, alors que l’écart fut inférieur à un point entre 2009 et 2016 et même moins élevé au Québec en 2017), et des programmes de retraite (rentes de la RRQ, sécurité de la vieillesse et supplément de revenu garanti) en raison de la plus forte proportion de la population qui est âgée de 65 ans et plus au Québec qu’au Canada depuis 1997 (l’écart augmentant chaque année pour atteindre 1,6 point de pourcentage en 2017, soit 18,5 % de la population par rapport à 16,9 %, selon le tableau 17-10-0005-01 de Statistique Canada) et de son revenu moins élevé (par exemple 37 300 $ par rapport à 44 500 $ en 2015, selon les statistiques fiscales finales de la T1), et par la création de programmes de transferts plus généreux au Québec que dans les autres provinces, comme le programme d’assurance parentale.

Les impôts aussi ont un impact égalisateur plus important au Québec que dans le reste du Canada, mais la différence est un peu moindre (tout de même de 17 % en moyenne), écart qui a toutefois presque disparu (2 % seulement) en 2017 (probablement de façon temporaire). En fait, si les revenus étaient aussi élevés au Québec qu’au Canada, cet écart serait encore plus grand (car la portion des personnes qui paieraient des taux élevés d’impôt serait plus grande). Le fait qu’il soit tout de même plus important qu’au Canada montre que le système d’imposition québécois est plus progressif que le système canadien.

– évolution de l’impact des transferts et des impôts au Québec

On voit aussi dans ce graphique que l’introduction et l’amélioration de nombreux programmes sociaux, dont ceux à l’intention des personnes âgées (comme j’en ai parlé récemment dans ce billet), ont fait presque doubler (hausse de 95 %) l’impact des transferts dans la redistribution des revenus au Québec entre 1976 et 1993 (faisant diminuer de 0,062 à 0,121 le coefficient de Gini). Par la suite, sûrement en raison du durcissement des critères de certains programmes (aide sociale et assurance-emploi, notamment), de la simple indexation des programmes à l’intention des personnes âgées, de la baisse du chômage (qui a fait diminuer les paiements de l’aide sociale et de l’assurance-emploi) et de la hausse du taux d’emploi des femmes, le rôle redistributeur des transferts a diminué jusqu’en 2004 (de 0,121 à 0,093, soit une baisse de 23 %) avant de remonter jusqu’en 2009 de 12 % à 0,104 et de demeurer assez stable par la suite (0,106 en 2017), sûrement en raison de l’augmentation de la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus, mais aussi de l’entrée en vigueur du Régime québécois d’assurance parentale en 2006, facteurs qui ont annulé la poursuite de la baisse en importance de l’assurance-emploi et de l’aide sociale (surtout en raison de la baisse du taux de chômage et de la hausse du taux d’emploi).

L’évolution de l’impact des impôts dans la redistribution des revenus fut très semblable à celle du rôle des transferts, même si son impact redistributeur est d’une ampleur moindre (de 43 à 61 % mois élevé, selon les années). Cet impact a en effet lui aussi augmenté énormément (de 83 %) en début de période (de 0,030 à 0,055 entre 1976 et 1999) en raison des hausses d’impôts, avant de se replier jusqu’en 2012 (de 18 % à 0,45) en raison de baisses d’impôts (directes, mais aussi par la création de la contribution santé égale pour tous et par l’ajout de dépenses fiscales, comme le passage de la portion imposable des gains en capital de 75 % à 50 % en 2000, la hausse du plafond des cotisations aux RÉER, la création des CÉLI, le fractionnement des revenus de pension des familles de retraités, etc.) et de demeurer assez stable par la suite (0,44 en 2017), malgré l’ajout d’un palier d’imposition par le gouvernement Marois en 2013 et par le gouvernement Trudeau en 2016.

Ainsi, l’augmentation du coefficient de Gini du revenu du marché en début de période a été plus qu’annulée par la hausse de l’effet redistributeur des transferts et des impôts, puisque le coefficient de Gini du revenu après impôt a diminué de 8,5 % entre 1976 et 1992 (de 0,295 à 0,270), alors que le coefficient de Gini du revenu du marché augmentait de 12 % (de 0,387 à 0,433). Mais, la diminution de leur impact redistributeur par la suite a entraîné une hausse du coefficient de Gini après impôt de 10 % entre 1993 et 2012 (de 0,270 à 0,297), alors que le coefficient de Gini du revenu du marché n’augmentait que de 2 % (de 0,433 à 0,442). Finalement, la baisse du coefficient de Gini du revenu du marché de 1 % entre 2012 et 2017 (de 0,442 à 0,438) s’est jumelée à la hausse de l’impact redistributeur des transferts pour permettre une baisse de 3 % du coefficient de Gini du revenu après impôts (de 0,297 à 0,288). Au bout du compte, la différence entre le coefficient de Gini du revenu du marché et celui du revenu après impôts (qui s’explique par la contribution des transferts et des impôts) est passée de 24 % en 1976 à 38 % en 1993, a diminué un peu par la suite pour se situer entre 33 et 35 % de 2000 et 2017 (34 %).

Et alors…

Au-delà de la surprise de constater que les inégalités n’ont pas augmenté au Québec depuis une vingtaine d’années, ce billet montre qu’on peut lutter contre les inégalités de différentes façons, en agissant aussi bien sur le revenu du marché (en augmentant le salaire minimum, en offrant des services de garde à tarifs réduits, en adoptant des lois du travail favorables à la syndicalisation, etc.) que sur les revenus de transferts et sur les impôts. On a aussi vu que les transferts sont plus efficaces que les impôts pour faire diminuer les inégalités, surtout lorsqu’ils sont conçus spécialement pour les familles à faibles revenus, mais aussi que l’impôt demeure un outil important dans ce domaine, aussi bien par son ampleur (part des impôts sur les revenus) que par sa conception (paliers progressifs, dépenses fiscales bien pensées, etc.).

Cette analyse montre aussi que le coefficient de Gini après impôt a diminué légèrement depuis le tournant du siècle. La hausse des inégalités serait-elle un phénomène du passé? Bien sûr que non. Il faut en effet tenir compte du fait qu’elles sont encore plus élevées qu’à la fin des années 1980, que l’évolution de la démographie et la plus grande présence des femmes sur le marché du travail auraient dû les faire diminuer si les revenus des plus riches n’avaient pas augmenté plus rapidement que ceux du reste de la population, et que les revenus ne sont qu’une des façons par lesquelles les inégalités se manifestent. Elles s’expriment aussi du côté des services publics offerts par les gouvernements (comme une étude de l’OCDE dont j’ai parlé dans ce billet le montre bien) dont l’offre diminue, tant en santé qu’en éducation et que dans d’autres domaines, et du côté de la hausse des taxes à la consommation et de la tarification des services publics (santé, éducation, services sociaux, services de garde, transport en commun, Hydro-Québec, etc.). Bref, si vous pensez que mon billet présente une vision trop rose de l’évolution des inégalités, détrompez-vous!

6 commentaires leave one →
  1. 29 mars 2019 5 h 36 min

    Pourquoi est-ce qu’il y a une plus grande proportion de vieux au Québec qu’au Canada?

    J'aime

  2. 29 mars 2019 11 h 54 min

    Parce que le babyboom y fut plus fort et qu’il accueille proportionnellement moins d’immigrant.es. Le taux de 65 ans et plus est encore plus élevé dans les provinces maritimes, où le taux d’immigrant.es est plus bas qu’au Québec.

    J'aime

  3. Jacques René Giguère permalink
    29 mars 2019 12 h 58 min

    Ne jamais non plus oublier que les ouvriers à haut salaire sont en Alberta et les cols blancs du 1% du secteur financier sont à Toronto. Notre égalité sociale est en partie un effet de structure et non de politique. Et le 0.01% est à New-York

    J'aime

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