Aller au contenu principal

Autres aspects du faible revenu et des inégalités au Québec

3 mai 2019

Après avoir analysé les données pour le Québec sur le faible revenu, les inégalités selon le coefficient de Gini et le 1 % le plus riche dans trois billets récents, je vais me pencher dans celui-ci sur quelques autres aspects du faible revenu et des inégalités que je n’ai pas pu y aborder.

Inégalités entre les déciles

Les données utilisées pour les deux graphiques de cette partie proviennent du tableau 11-10-0193-01 de Statistique Canada et sont tirées de l’Enquête canadienne sur le revenu. Elles sont basées sur le revenu ajusté des ménages. Celui-ci est obtenu en divisant le revenu total de tou.tes les membres d’une famille par la racine carrée de la taille de cette famille. Par exemple, le revenu ajusté des membres d’une famille de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / racine carrée de 4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre personnes de cette famille.

– Entre le premier et le neuvième décile

Le graphique qui suit présente le rapport entre les limites supérieures du revenu total ajusté (revenu du marché plus les transferts gouvernementaux) et du revenu après impôt ajusté (revenu total moins les impôts fédéral et provincial) des ménages des premier et neuvième déciles de revenu de 1976 à 2017. Ces limites sont les revenus des ménages dont respectivement 10 % et 90 % des ménages gagnent moins qu’eux. Le rapport illustré dans le graphique est la division du revenu du ménage dont 90 % des ménages gagnent moins que lui par le revenu du ménage dont seulement 10 % des ménages gagnent moins que lui. Notons que je n’ai pas présenté ce rapport pour le revenu du marché (somme du revenu d’emploi, salarié ou autonome, du revenu de placements, du revenu de retraite provenant d’un régime privé de pension et des éléments compris dans la catégorie «autre revenu»), car la limite supérieure du revenu du premier quintile varie trop d’une année à l’autre (entre 200 $ et 6800 $) et est assortie d’un avertissement d’utilisation avec prudence de la part de Statistique Canada.

Revenu total (ligne bleue) : Mis à part les variations annuelles parfois étranges (comme en 1977, en 1984, en 1989 et en 2013), on peut voir que le rapport entre les limites supérieures du revenu total des ménages des premier et neuvième déciles du revenu total est demeuré assez stable de 1976 à 1992 (entre 4,7 et 5,0, sauf au cours des trois premières années mentionnées plus tôt), a augmenté par la suite pour atteindre son sommet de 5,5 en 1996, puis a diminué assez régulièrement pour finir la période à 4,6 en 2017. Notons que cette baisse résulte surtout de la croissance plus forte de la limite supérieure du revenu total (en dollars constants) du premier décile (51 %) que de celle du dernier décile (27 %).

Revenu après impôt (ligne rouge) : La tendance ici est relativement la même que pour le revenu total, mais avec des mouvements de moindre ampleur. On notera aussi que ce rapport a légèrement diminué entre le début de la période (autour de 4,0 entre 1976 et 1984) et sa fin (entre 3,6 et 3,7 entre 2014 et 2017).

– Entre le cinquième et le neuvième décile

Le graphique qui suit est conçu comme le précédent, mais présente cette fois le rapport entre les limites supérieures du revenu du marché ajusté, du revenu total ajusté et du revenu après impôt ajusté des ménages des cinquième et neuvième déciles de revenu de 1976 à 2017. Notons que la limite supérieure des revenus du cinquième décile correspond au revenu médian, car il est le revenu des ménages dont 50 % des ménages gagnent moins qu’eux (et donc 50 % plus qu’eux).

Revenu du marché (ligne bleue) : Si on oublie encore les variations annuelles étranges et temporaires, on peut voir que le rapport entre les limites supérieures du revenu du marché des ménages des cinquième et neuvième déciles est demeuré assez stable de 1976 à 1989 (autour de 2,1), a augmenté par la suite pour atteindre son sommet de 2,4 en 1996, puis est demeuré assez stable ou a diminué très légèrement pour finir la période à 2,3 en 2017.

Revenu total (ligne rouge) : La tendance ici est assez semblable à celle du revenu du marché, si ce n’est que l’ampleur de la hausse de la première moitié des années 1990 fut atténuée par les transferts gouvernementaux (la différence entre ces deux concepts de revenus) avec un passage de 1,89 en 1989 à 2,09 en 1996, et de 2,09 à 1,96 entre 1996 et 2017.

Revenu après impôt (ligne jaune) : Les mouvements du rapport étudié pour le revenu après impôt sont beaucoup plus légers, les tendances observées dans les deux concepts de revenus précédents étant presque indécelables, si ce n’est une très légère baisse entre le plateau de 2000 à 2007 (entre 1,83 et 1,87) et les quatre dernières années de la période (entre 1,76 et 1,78).

– Observations

Ce qu’il y a de plus étonnant dans les graphiques présentés ici est que la seule période de hausse des inégalités s’est manifestée entre 1989 et 1996 et qu’elles auraient diminué par la suite. Ce constat contraste avec ceux de l’analyse de l’évolution du coefficient de Gini et de celle de l’évolution de la part des revenus gagnés par le 1 % le plus riche. En effet, la période d’augmentation des inégalités s’étendait dans les deux cas des années 1980 à la fin des années 1990, l’ampleur de ces augmentations était bien plus importante, et les inégalités semblaient demeurer stables depuis le tournant du siècle, et non diminuer comme ici.

En fait, ces différences s’expliquent assez bien. Il ne faut pas oublier que le revenu des ménages représentant les plus riches est dans les deux graphiques précédents inférieur à celui de 10 % des ménages. Ces différences semblent donc indiquer que la hausse du coefficient de Gini au cours des années 1980 et 1990 s’expliquait en majeure partie par la hausse démesurée des revenus des ménages qui font partie du 10 % le plus riche, plus particulièrement du 1 % et même du 0,1 % le plus riche, ce qu’on a d’ailleurs constaté en partie dans l’analyse de l’évolution de la part des revenus gagnés par le 1 % le plus riche.

En fait, alors que l’analyse des deux graphiques précédents semblait apporter peu d’information supplémentaire par rapport à ceux des billets précédents, ils montrent clairement que la hausse des inégalités s’est manifestée en premier lieu par la hausse démesurée des revenus des plus riches parmi les plus riches.

Quelques caractéristiques du faible revenu

Les données de cette partie reposent sur un échantillon de 20 % des personnes qui ont déposé des déclarations de revenus fédérales, qui ont 18 ans et plus, qui résident à un emplacement géographique connu au Canada et qui ont déposé des déclarations de revenus au cours de chaque année des périodes mentionnées dans chacun des tableaux que j’utiliserai. Le faible revenu utilisé dans ces tableaux est la mesure de faible revenu (MFR). Son seuil correspond à 50 % de la médiane du revenu ajusté (ajustement effectué comme mentionné dans la section précédente) de toutes les personnes qui ont déposé des déclarations de revenus. Les personnes à faible revenu sont celles dont le revenu est inférieur à ce seuil.

– Taux d’entrée et de sortie du faible revenu

Les données sur le faible revenu, comme celles que j’ai analysées dans ce billet publié au début mars, sont basées sur le nombre de personnes à faible revenu. Par contre, on ne sait pas si ces personnes sont les mêmes d’une année à l’autre. Le graphique qui suit, dont les données sont tirées du tableau 11-10-0024-01 de Statistique Canada, présente les taux d’entrée et de sortie du faible revenu. Le taux d’entrée (ligne bleue) est le pourcentage de déclarant.es qui n’étaient pas à faible revenu la première année, mais qui l’étaient la deuxième, et le taux de sortie (ligne rouge) est le pourcentage des personnes qui étaient à faible revenu la première année et qui ne l’étaient pas la deuxième. Comme les dénominateurs de ces deux taux ne sont pas les mêmes (l’ensemble des déclarant.es pour le taux d’entrée et les déclarant.es à faible revenu la première année pour le taux de sortie), ces deux taux ont une ampleur bien différente. C’est pourquoi j’ai utilisé un graphique à double échelle, soit de 20 à 36 pour le taux de sortie dans l’échelle de gauche et de 3,0 à 5,4 pour le taux d’entrée dans l’échelle de droite, deux proportions identiques (36/20 = 5,4/3,0 = 1,8).

On peut voir que les deux taux ont suivi la même trajectoire à la baisse entre 1992 à 1993 et 2015 à 2016. Comme les variations annuelles sont importantes, j’ai comparé la moyenne des trois premières années de la période avec celle de ses trois dernières années et ai obtenu une baisse d’un peu plus de 20 % dans les deux cas (baisse de 22 % du taux d’entrée et de 23 % du taux de sortie). On peut donc conclure que les mouvements entrants et sortants du faible revenu ont diminué de façon importante au cours des 20 ou 25 dernières années. Il est toutefois difficile de déterminer les facteurs qui expliquent cette baisse, quoique le vieillissement de la population n’y est sûrement pas étranger. En effet, d’autres données du tableau nous montrent que ces taux sont les plus élevés chez les jeunes (âgé.es de 18 à 24 ans) et les moins élevés chez les personnes âgées de 55 à 64 ans et de 65 ans et plus. Dans ce dernier cas, on doit préciser que leur taux de sortie a été supérieur à la moyenne de 1992 à 1999, mais inférieur chaque année par la suite. Cela montre que si le vieillissement a joué un rôle dans la baisse de ces taux, il n’est pas le seul facteur à l’avoir influencée.

La persistance du faible revenu

Le graphique qui suit, dont les données sont tirées du tableau 11-10-0025-01 de Statistique Canada, présente la proportion de déclarant.es qui ont été à faible revenu d’une à huit années au cours des huit années précédentes, ces années n’ayant pas nécessairement été consécutives. Je n’ai pas inclus dans le graphique le pourcentage de déclarant.es qui n’ont connu aucune année de faible revenu au cours de ces années, car nous n’aurions vu à peu près aucun mouvement significatif. Notons seulement que ce pourcentage fut de 71,2 % de 1992 à 1999 et de 70,9 % (son taux minimal) de 1993 à 2000, puis a augmenté graduellement pour atteindre son taux maximal de 73,9 % au cours des huit dernières années, soit de 2009 à 2016.

Ce graphique montre que, parmi les personnes qui ont connu au moins une année de faible revenu au cours des huit années précédentes, ce sont ceux qui n’en ont connu qu’une (ligne bleue) qui furent de loin les plus nombreux tout au long de la période présentée. Elles sont aussi celle dont le pourcentage a le plus diminué, passant de 9,0 % des déclarant.es de 1992 à 1999 à 7,3 % de 2009 à 2016. L’autre point saillant est la forte hausse du pourcentage de personnes ayant été à faible revenu au cours des huit années précédentes (ligne vert pâle), celui-ci étant passé de 3,0 % des déclarant.es de 1992 à 1999 à 5,0 % de 2009 à 2016, hausse qui est cohérente avec la baisse du taux de sortie présentée dans le graphique précédent. Tous les pourcentages des autres durées de faible revenu (de 2 à 7 années) ont diminué, de 0,3 à 0,7 point de pourcentage. Encore une fois, la hausse du pourcentage de personnes ayant été à faible revenu au cours des huit années précédentes s’explique au moins en partie par la hausse du pourcentage de personnes âgées de 55 à 64 ans, mais surtout de 65 ans et plus, ayant été dans cette situation.

– Durée moyenne des épisodes de faible revenu

Le graphique qui suit, dont les données sont tirées du tableau 11-10-0026-01 de Statistique Canada, présente la durée moyenne des épisodes de faible revenu au cours des huit années précédentes, ces années devant cette fois être consécutives. Autre différence avec les données du graphique précédent, les déclarant.es retenu.es ne devaient pas avoir été à faible revenu la première année des périodes considérées et devaient l’avoir été au moins une fois au cours des sept années suivantes. On exclut donc les périodes les plus longues (qui pourraient être de plus de huit ans). En conséquence, la durée maximale est de sept ans et la durée minimale d’un an.

Ce graphique permet de constater que la durée moyenne de faible revenu fut plus longue chez les femmes (ligne rouge) que chez les hommes (ligne bleue), en moyenne de 7 %, cet écart ayant varié d’un minimum de 2,1 % de 1992 à 1999, à un maximum de 14,4 % de 1998 à 2005. On remarque aussi que cette durée a augmenté de 15 % chez les femmes entre 1992 à 1999 et 1998 à 2005, passant de 1,93 an à 2,22 ans, pour ensuite diminuer de 9 % entre 1998 à 2005 et 2009 à 2016 (de 2,22 ans à 2,03 ans). Il y a bien eu quelques variations chez les hommes, la durée maximale ayant été atteinte entre 2004 et 2011 à 2,01 ans, mais de bien moindres ampleurs. Encore une fois, ces variations s’expliquent en grande partie par la situation chez les personnes âgées de 55 à 64 ans et surtout de 65 ans et plus.

Et alors…

J’ai hésité à rédiger ce billet, ayant déjà présenté les données les plus importantes sur les inégalités et le faible revenu dans trois billets précédents. Par contre, celles analysées dans ce billet sont rarement abordées. Finalement, les constats de ce billet sont plus intéressants que je le pensais. Par exemple, les deux premiers graphiques permettent de constater, sans surprise, on me dira, que les inégalités sont causées en premier lieu par la hausse des revenus des plus riches parmi les plus riches, et ce, de façon très claire, et non pas par une baisse des revenus des plus pauvres.

De leur côté, les trois graphiques suivants ont permis de constater que le taux de roulement des personnes à faible revenu est important, probablement plus qu’on pouvait s’y attendre. Tout d’abord, avec un taux de sortie ayant varié de plus de 30 % par année en début de période à quand même environ 25 % en fin de période, on voit que, quand on regarde l’évolution du taux de faible revenu, on ne parle pas toujours des mêmes personnes, quoique plus souvent parmi les personnes âgées de 65 ans et plus qui ont des taux de sortie moins élevés (mais quand même d’entre 15 et 20 % en fin de période). Ensuite, on a vu que la durée la plus fréquente de faible revenu est de seulement un an, un bref passage dans le faible revenu, mais que la fréquence du faible revenu durant huit ans sur huit est en hausse, surtout chez les personnes âgées de 65 ans et plus (taux de plus de 8 % au cours des trois dernières périodes de huit ans, par rapport à 4 % chez les personnes âgées de 25 à 54 ans). Finalement, on sait maintenant que la durée moyenne des périodes consécutives de faible revenu tourne autour de deux ans.

Ce billet met fin à mon analyse des données sur le faible revenu et les inégalités, en tout cas pour cette année! Même si je connaissais assez bien ce sujet, j’avoue avoir été parfois surpris, notamment avec certaines données de ce billet. J’espère que cela a su intéresser d’autres personnes!

Mise à jour : Une personne m’a demandé si je pouvais présenter un graphique avec «le nombre d’années à faible revenu qui cumule les pourcentages». Le voici :

On peut constater que le pourcentage diminue pour les cumuls allant jusqu’à trois années sur les huit dernières, mais qu’il augmente, et de plus en plus, pour les périodes allant de quatre à huit années.

No comments yet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :