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Le rôle des femmes dans la vigueur de la croissance

17 mai 2019

J’ai accumulé quelques études dont je n’ai pas pu parler au cours des dernières semaines en raison de sujets autres qui se sont imposés. Celle que je vais présenter dans ce billet, de Masao Fukui, Emi Nakamura et Jon Steinsson, est intitulée Women, Wealth Effects, and Slow Recoveries (Les femmes, les effets de richesse et les lentes reprises).

Introduction

Une des principales caractéristiques des dernières récessions aux États-Unis fut la faible croissance de l’emploi lors des reprises qui les ont suivies, alors que l’emploi a augmenté beaucoup plus fortement lors des reprises précédentes. On peut d’ailleurs constater dans la partie du haut du tableau qui suit que le taux d’emploi (Employment-to-Population Ratio) de la population âgée de 25 à 54 ans (Prime-Age Population) a augmenté en moyenne de 1,3 et 1,2 point de pourcentage en moyenne au cours des quatre années ayant suivi les récessions de 1973 à 1975 et de 1981 et 1982, mais d’entre 0,3 et 0,5 point après les récessions suivantes (1990 et 1991, 2001 et 2007 à 2009), et cela même si les baisses du taux de chômage (Unemployment Rate) furent d’une ampleur semblable.

La partie du bas du tableau montre que la baisse de croissance du taux d’emploi s’observe surtout chez les femmes. En effet, alors que le taux de croissance du taux d’emploi des hommes est passé d’une moyenne de 0,63 point après les deux premières récessions à une moyenne de 0,34 point après les trois dernières, une baisse d’environ 0,3 point, ce taux pour les femmes est passé d’une moyenne de 1,78 point après les deux premières récessions à une moyenne de 0,33 point après les trois dernières (et même en bas de 0,2 point après les deux dernières), une baisse de plus de 1,4 point, cinq fois plus élevée que pour les hommes. On n’observe pas le même phénomène du côté du taux de chômage, celui-ci ayant même baissé davantage chez les hommes que chez les femmes au cours des reprises qui ont suivi les récessions. Les auteur.trices se demandent alors ce qui peut expliquer le revirement dans la hausse de la croissance du taux d’emploi des femmes au cours des trois (surtout deux) dernières reprises.

Convergence

Après avoir présenté les données utilisées, les auteur.trices analysent le phénomène de la convergence des taux d’emploi des hommes et des femmes aux États-Unis. Le graphique ci-contre illustre clairement cette convergence. Alors qu’en 1970 le taux d’emploi des femmes âgées de 25 à 54 ans était de 48 % et celui des hommes du même âge de 93 %, ces taux étaient respectivement de 71 % et de 85 % en 2016, l’écart entre les deux étant passé de 45 à 14 points de pourcentage. À fin de comparaison, ces données pour le reste du Canada étaient en 2016 de 77 % et 85 %, et pour le Québec de 81 % et 85 %.

En examinant ces données pour chacun des États des États-Unis, on constate que la baisse des écarts fut plus forte dans les États où ils étaient les plus grands au départ, amenant un autre niveau de convergence, cette fois entre les États. D’autres données montrent que la convergence n’est pas due aux changements structurels de l’emploi (hausse de l’importance relative des services sur le marché du travail) ni à la hausse des compétences exigées.

Effet d’éviction

Cette section vise à établir si la hausse du taux d’emploi des femmes ne s’est pas faite, au moins en partie, au détriment du taux d’emploi des hommes (effet d’éviction ou de substitution). D’autres études ont montré que l’immigration n’entraîne pas d’effet d’éviction, ce qui est normal, car l’immigration fait augmenter la population et donc la demande globale. Par contre, la hausse du taux d’emploi des femmes se réalise à un niveau de population fixe, ce qui laisse entrevoir la possibilité d’un effet d’éviction.

Les modèles macroéconomiques standards (basés sur la maximisation de l’utilité de l’emploi et des loisirs, dans un contexte de contrainte du budget familial) montrent que cet effet est important, surtout quand la demande pour les compétences des femmes est forte. Mais, en ajoutant à ces modèles l’importance du travail domestique des femmes (mais toujours avec un seul objectif, soit de maximiser l’utilité des membres du ménage), c’est-à-dire un troisième choix qui s’ajoute à l’emploi et aux loisirs, cet effet diminue considérablement (entre trois et huit fois moins élevé, selon les hypothèses, avec un facteur de quatre avec l’hypothèse de référence).

Les auteur.es testent ensuite d’autres hypothèses qu’il serait fastidieux de présenter ici. Disons seulement que les conclusions demeurent semblables, l’effet d’éviction devenant même parfois encore moins élevé. Finalement, les auteur.es ajoutent d’autres facteurs, soit le taux d’emploi des hommes et des femmes par État et par industrie. Cette fois, l’effet d’éviction disparaît presque complètement.

Baisse du taux d’emploi

Cette section vise à comprendre la baisse de l’ampleur des reprises suivant les récessions depuis 1990 et surtout depuis 2000. Après avoir regardé de nombreux facteurs et avoir effectué beaucoup de calculs, les auteur.es estiment que 70 % de la baisse de l’ampleur des reprises récentes s’explique par le ralentissement de la croissance de l’emploi chez les femmes. Plus intéressante est la conclusion que ce ralentissement est dû au fait que les facteurs qui expliquaient la forte hausse du taux d’emploi des femmes jusqu’en 2000 ont atteint leur sommet et que les écarts entre les taux d’emploi masculins et féminins ne peuvent plus guère baisser dans le contexte institutionnel des États-Unis.

Et alors…

Le sujet de cette étude m’a attiré dès que j’en ai entendu parler. Je dois avouer avoir été déçu. Si certains constats sont intéressants, cette étude est très aride, pleine de modèles théoriques et de calculs qui ne peuvent pas tout expliquer (j’ai d’ailleurs sauté beaucoup d’éléments contenus dans cette étude de 80 pages, dont les parties parlant des effets de richesse du titre de l’étude). Par exemple, cette méthode ne permet pas d’expliquer pourquoi un écart de près de 15 points de pourcentage entre les taux d’emploi des femmes et des hommes âgés de 25 à 54 ans serait le minimum qu’il est possible d’atteindre. En fait, l’étude ne parle pas du contexte institutionnel comme je l’ai écrit (c’était mon apport), elle ne fait que constater la stabilisation de cet écart.

Pourtant, quand on constate que cet écart atteint 15 points de pourcentage aux États-Unis, mais était en 2016 de seulement huit points dans le reste du Canada et quatre points au Québec, il est clair que certains facteurs doivent être présents ici qui ne le sont pas là-bas. Je pense en premier lieu aux congés de maternité, aux prestations parentales et aux services de garde à contribution réduite ou abordable. En plus, ces facteurs peuvent même influencer le cadre théorique de l’étude que j’ai présentée, car ils rendent l’emploi plus «utile» (je préférerais dire «plus accessible» ou «plus désirable») que le travail domestique ou les loisirs. De même, j’aurais préféré lire que la forte croissance de l’emploi de 1970 à 2000 s’explique d’abord par la plus grande participation des femmes au marché du travail que de lire que sa faible croissance depuis 2000 est due à l’arrêt de l’augmentation de leur taux d’emploi. Bref, malgré ses constats intéressants, dont l’inclusion du travail domestique dans les modèles théoriques, cette étude m’a plus fait penser à un examen de mathématiques qu’à une analyse approfondie des facteurs qui expliquent les tendances montrées par les données utilisées. Dommage.

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