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L’endettement des ménages québécois

7 juin 2019

Pendant des années, j’ai déploré que Statistique Canada ne fournisse pas de données pour le Québec sur le ratio d’endettement des ménages en proportion de leur revenu disponible, ne publiant ces données que pour l’ensemble du Canada. Je me repliais sur les bulletins publiés par Desjardins qui présentent de temps en temps des données sur le sujet, probablement en commandant ces données non publiées à Statistique Canada, comme dans ce bulletin d’où est tiré le graphique de l’image qui accompagne ce billet.

J’ai finalement pris connaissance récemment de deux tableaux de Statistique Canada qui portent entre autres sur l’endettement des ménages des provinces, soit les tableaux 36-10-0586-01 et 36-10-0590-01 tirés des données des comptes du bilan national. Ils ne présentent des données qu’à partir de 2010, soit beaucoup moins que le tableau (38-10-0235-01, provenant de la même source), qui en fournit pour l’ensemble du Canada à partir de 1990 (d’ailleurs, le graphique de Desjardins commence en 1991). Mais, bon, c’est mieux que rien, d’autant plus que ces tableaux contiennent d’autres données intéressantes.

Ratio d’endettement des ménages en proportion de leur revenu disponible

Le graphique ci-contre compare le ratio d’endettement des ménages en proportion de leur revenu disponible pour le Québec et le Canada. On remarque qu’il était nettement moins élevé au Québec, étant passé de 155 % à 161 % entre 2010 et 2017, alors qu’il a varié de 167 % à 183 % au Canada. On voit aussi que l’écart entre les deux territoires a augmenté (passant de 12 à 22 points de pourcentage), car ce ratio a beaucoup plus augmenté au Canada (de 16 points) qu’au Québec (de 6 points). Notons que ces ratios diffèrent un peu de ceux montrés dans le graphique de Desjardins, car ce graphique est basé sur la dette contractée sur le marché du crédit, alors que la dette illustrée ici est basée sur le passif total. La différence n’est pas énorme. Par exemple, ce ratio pour le Canada en 2017 selon la dette contractée sur le marché du crédit était d’environ 175 %, alors qu’il était de 183 % selon la dette établie selon le passif total.

– par quintile

Le tableau de Statistique Canada ne fournit des données sur le ratio d’endettement par quintiles que pour 2012 et 2016. On peut voir sur le graphique ci-contre que ce ratio fut plus faible au Québec qu’au Canada dans les cinq quintiles et au cours des deux années illustrées. Si ce ratio fut de loin le plus élevé chez les ménages du quintile inférieur, on doit souligner qu’il a fortement diminué au Québec entre 2012 et 2016 au Québec chez les membres de ce quintile, passant 303 % à 193 %, alors que ce ratio augmentait chez les ménages des quatre autres quintiles. Ce phénomène s’est aussi observé chez les ménages du Canada, mais avec une baisse beaucoup moins importante chez les ménages du quintile inférieur, soit de 326 % à 281 %. En fait, comme cette baisse fut plus de deux fois moins élevée au Canada qu’au Québec (de 45 points de pourcentage par rapport à 110 points), ce ratio n’a dû diminuer que légèrement dans le reste du Canada. Alors que ce ratio était en 2016 deux fois plus élevé chez les ménages du quintile inférieur que chez les ménages du quintile supérieur au Canada, il n’était que 40 % supérieur au Québec.

Il serait bien sûr intéressant de disposer de plus de données pour voir si celles de 2012 et de 2016 sont représentatives de toutes les années de cette période. Heureusement, un des deux tableaux de Statistique Canada fournit des données sur le passif total sur une base annuelle, ce passif étant le numérateur qui sert à calculer le ratio d’endettement des ménages (le dénominateur étant leur revenu disponible). Le graphique ci-contre permet de voir que, de fait, le passif total moyen des ménages du quintile inférieur du Québec a fortement baissé entre 2012 et 2016 (de 33 % en dollars constants de 2018), alors qu’il baissait trois fois moins (de 11 %) dans l’ensemble du Canada, ce qui signifie qu’il a  baissé encore moins dans le reste du Canada, résultat cohérent avec les constats du graphique précédent. Ce graphique montre aussi que les deux années présentées au graphique précédent ne sont pas atypiques, quoique 2012 fut l’année où l’écart entre le passif de ces ménages du Québec et du Canada fut le plus faible de la période (8 200 $, par rapport à 24 000 $ en 2016). Il montre toutefois que cet écart a continué à se creuser en 2017 et en 2018 (environ 30 000 $). Il semble donc clair que la situation de la dette des ménages québécois du quintile inférieur s’est grandement améliorée depuis 2012.

Le graphique ci-contre présente le passif total moyen pour les quatre autres quintiles, mais seulement pour les ménages québécois. Il confirme aussi les constats du graphique sur les ratios d’endettement. On notera que le montant du passif augmente par quintile (d’une moyenne de 65 000 $ pour les ménages du deuxième quintile de 2010 à 2018 à une moyenne de plus de 200 000 $ pour ceux du quintile supérieur). La hausse la plus importante entre 2010 et 2018 s’est observée chez les ménages du troisième quintile (36 %), suivie par celle observée chez les ménages du quintile supérieur (27 %), malgré une légère baisse en 2017 et en 2018. La hausse fut plus légère du côté des ménages des quatrième (11 %) et deuxième (8 %) quintiles.

– par tranche d’âge

Statistique Canada utilise l’âge du principal soutien économique des ménages pour ses données par tranche d’âge. Le graphique ci-contre nous montre que, aussi bien au Québec qu’au Canada, le ratio d’endettement fut le plus élevé dans la tranche d’âge des 35 à 44 ans (plus souvent les âges où on achète une première maison), suivi par celui des moins de 35 ans, puis qu’il baisse ensuite avec l’âge, le ratio le plus bas s’observant dans la tranche des 65 ans et plus. Au Québec, ce ratio a diminué entre 2012 et 2016 dans les deux tranches où ce ratio était le plus élevé et chez les plus âgés, mais a augmenté chez les 45 à 54 ans (de 34 points de pourcentage) et les 55 à 64 ans (11 points).

Valeur nette (ou patrimoine)

Les tableaux de Statistique Canada que j’ai utilisés précédemment contiennent beaucoup d’autres données. Je me contenterai d’en présenter celles qui portent sur la valeur nette. En effet, si l’endettement est un phénomène important, il l’est tout autant de savoir si les actifs acquis surpassent ou non ces dettes. La valeur nette (qui est «la différence entre les actifs totaux et les passifs totaux»), appelée aussi le patrimoine, nous permet d’examiner cet aspect de la situation financière des ménages.

Le graphique ci-contre compare la valeur nette moyenne (en dollars constants de 2018) des ménages du Canada et du Québec. On voit que la valeur nette moyenne des ménages canadiens est nettement plus élevée que celle des ménages québécois et que cet écart a augmenté entre 2010 et 2018, passant d’un peu moins de 100 000 $ à environ 175 000 $. Cette valeur était moins élevée au Québec de 17 % en 2010, mais de 25 % en 2018. Les données sur les actifs (non présentées ici) nous indiquent que ces différences s’expliquent en partie par les écarts dans les actifs financiers, mais au moins deux fois plus par les écarts dans les actifs immobiliers, surtout en raison de la valeur marchande moins élevée des maisons au Québec et du taux de propriété qui y est plus faible (61,3 % par rapport à 67,8 %, selon les données du recensement de 2016).

– par quintile

Cet autre graphique montre que la valeur nette moyenne des ménages québécois (toujours en dollars constants de 2018) varie grandement selon les quintiles. Si on ne sera pas surpris de constater que cette valeur fut entre 10 et 13 fois plus élevée selon les années chez les ménages du quintile supérieur que chez les ménages du quintile inférieur (en moyenne 1,7 million $ par rapport à 145 000 $ entre 2010 et 2018), il est plus étonnant d’apprendre que cette valeur fut en moyenne 2,4 fois plus élevée chez les ménages du quintile supérieur que chez les ménages du quatrième quintile (710 000 $), et cela avec peu de variations annuelles (toujours entre 2,3 et 2,5 fois).

Le graphique montre aussi que, entre 2010 et 2018, la valeur nette moyenne a :

  • augmenté de 30 % chez les ménages du troisième quintile (de 425 000 $ à 550 000 $);
  • augmenté de 26 % chez les ménages du deuxième quintile (de 245 000 $ à 305 000 $);
  • augmenté de 6 % chez les ménages du quintile supérieur (de 1,58 M$ à 1,68 M$);
  • augmenté de 4 % chez les ménages du quatrième quintile (de 665 000 $ à 690 000 $);
  • diminué de 9 % chez les ménages du quintile inférieur (de 155 000 $ à 140 000 $).

On voit donc que la baisse de l’endettement des membres du quintile inférieur a été accompagnée d’une baisse encore plus forte de la valeur de leurs actifs (données non illustrées), ce qui s’est soldé par une baisse de la valeur nette moyenne qu’ils possèdent.

– par tranche d’âge

On voit sur ce dernier graphique que la valeur nette moyenne la plus élevée s’observe chez les ménages québécois dont le principal soutien économique est âgé de 55 à 64 ans (en moyenne de 830 000 $ entre 2010 et 2018, en dollars constants de 2018), suivis à quasi-égalité par ceux dont le soutien est dans la tranche des 45 à 54 ans (645 000 $) et dans celle des 65 ans et plus (600 000 $). Ce sont les ménages des tranches d’âge les plus jeunes, soit celles des 35 à 44 ans (385 000 $) et des 35 ans et moins (125 000 $) qui ont, sans surprise, les valeurs nettes moyennes les plus basses.

Le graphique montre aussi que, entre 2010 et 2018, la valeur nette moyenne a :

  • augmenté de 28 % chez les 55 à 64 ans (de 710 000 $ à 915 000 $);
  • augmenté de 14 % chez les 35 à 44 ans (de 350 000 $ à 400 000 $);
  • augmenté de 8 % chez les 65 ans et plus (de 565 000 $ à 610 000 $);
  • diminué de 2 % chez les 45 à 54 ans (de 635 000 $ à 620 000 $);
  • diminué de 9 % chez les 35 ans et moins (de 125 000 $ à 115 000 $).

Et alors…

Les tableaux de Statistique Canada que j’ai utilisés dans ce billet contiennent beaucoup d’autres données, mais celles que j’ai présentées ici nous permettent tout de même d’avoir une bonne idée de la situation financière des ménages québécois et des différences avec celle des ménages du reste du Canada. On constate que cette situation est plus avantageuse au Québec sur certains points (endettement inférieur, notamment chez les ménages du quintile inférieur), mais moins sur d’autres (moins d’actifs, surtout immobiliers, et valeur nette moyenne inférieure). Une autre fois, je regarderai peut-être les autres données de ces tableaux…

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8 commentaires leave one →
  1. 7 juin 2019 9 h 03 min

    Quel hasard! Lu ce matin dans le Quotidien de Statistique Canada :

    «Le saviez-vous? En 2018, la valeur nette moyenne des personnes ayant les revenus les plus élevés se fixait à 1,8 million de dollars, une valeur neuf fois supérieure à celle des personnes ayant les revenus les plus faibles (200 000 $).»

    https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/190607/dq190607g-fra.htm

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  2. Robert Lachance permalink
    9 juin 2019 12 h 29 min

    Non !

    Quel est le point de démarcation entre « la valeur nette moyenne des personnes ayant les revenus les plus élevés » et « la valeur nette moyenne des personnes ayant les revenus les moins élevés »: 50 % – 50 %, 5 – 95, 1 – 99 ?

    P.S. Sans vouloir être indiscret, ma source m’indique qu’une foule extraordinaire d’habitué.es est venue vous lire hier.

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  3. 10 juin 2019 9 h 13 min

    «la valeur nette moyenne des personnes ayant les revenus les plus élevés» et «les moins élevés»

    Ça me semble le rapport entre les quintiles supérieur et inférieur. J’ai indiqué dans ce billet que ce rapport «fut entre 10 et 13 fois plus élevée selon les années chez les ménages du quintile supérieur » pour le Québec. Alors, neuf fois pour le Canada me semble du même ordre de grandeur.

    «ma source m’indique qu’une foule extraordinaire d’habitué.es est venue vous lire hier»

    Hier et avant-hier furent des journées très tranquilles du côté de l’achalandage. L’été s’en vient!

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  4. Julien permalink
    17 juillet 2019 10 h 28 min

    Bonjour Mario,

    Article très intéressant, comme toujours ! A-ton une idée de comment la valeur des actifs immobiliers est attribuée ? Il s’agit, je suppose, du prix de vente au moment de l’achat ? Je me pose cette question car, si le passif est invariable, la valeur de l’actif peut varier considérablement, par exemple en cas de correction sur le marché immobilier. Cela viendrait alors fragiliser le patrimoine relativement plus élevé ailleurs au Canada

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  5. 17 juillet 2019 10 h 44 min

    Dans un des liens que j’ai suggérés dans ce billet, on peut lire :

    «Les actifs et les passifs sont évalués aux prix du marché. L’évaluation aux prix du marché fait en sorte que les données sont pertinentes pour les analyses de la conjoncture courante, étant donné que les comportements économiques correspondent à la perception de la situation financière actuelle. En outre, la valeur comptable est disponible pour certains secteurs et catégories.»

    http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SDDS=1806

    J’aurais sûrement dû le mentionner plus clairement (j’ai quand même écrit «valeur marchande moins élevée des maisons au Québec»).

    «la valeur de l’actif peut varier considérablement, par exemple en cas de correction sur le marché immobilier. Cela viendrait alors fragiliser le patrimoine relativement plus élevé ailleurs au Canada»

    Tout à fait. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai mentionné la valeur marchande moins élevée au Québec. Cela dit, le niveau plus élevé de la valeur monétaire de l’immobilier dans le reste du Canada ressortirait probablement autant si on utilisait la valeur comptable (prix de vente au moment de l’achat).

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  6. Julien permalink
    17 juillet 2019 14 h 06 min

    Merci pour ces précisions ! C’était effectivement clair.

    Il est intéressant de se demander quelle part de l’actif immobilier des résidents de l’Ontario et de la Colombie-Britannique constitue de la vraie valeur versus de la sur-évaluation. Le patrimoine québécois moyen ne serait peut-être plus très loin de la moyenne nationale.

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  7. 17 juillet 2019 17 h 27 min

    La vraie valeur? En fait la «valeur» est une évaluation humaine. Y en a-t-il une vraie? Je ne sais pas!

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  8. Robert Lachance permalink
    21 juillet 2019 8 h 01 min

    Je comprend que la vraie valeur est relative à la personne, humaine disons pour simplifier les choses, et charité bien ordonnée commence par soi-même.

    S’il n’existait qu’une personne, humaine, la vraie valeur existerait : la sienne. Comme de toute évidence il existe une multitude de personnes humaines, j’en conclus que la vraie valeur n’existe pas. Pour illustration, Robinson Crusöé connaissait la vraie valeur des choses sur son île. Il connaissait les vraies affaires mais ne pouvait pas en brasser.

    Avant l’humain, avant Adam et Ève disons, il n’y avait donc pas de valeur, ni vraie, ni fausse, encore moins de valeur moyenne, modale ou médiane. Je postule que Dieu n’existait pas avant l’hom.me : l’homme a créé Dieu et non l’inverse. Dieu au sens d’avoir n’a pas de valeur, c’est une personne morale mais inhumaine.

    Au meilleur ou au pire, cette foule de personnes ou une autorité qu’elles se donneraient pourraient convenir que la vraie valeur est une mesure de tendance centrale : moyenne, mode ou médiane, de valeurs personnelles.

    La valeur comptable est une vraie valeur, elle est la même, acceptée un jour par deux personnes, un.e vendeur.e et un.e acheteur.e.

    J’ignore la valeur marchande de notre résidence, il faudrait que nous la vendions pour le savoir. Elle deviendrait fausse au dépend d’une nouvelle vraie. La valeur marchande et la valeur comptable serait la même. Je dirais que ce serait la vraie vraie valeur de notre résidence.

    Après 30 ans, ne serait-ce que pour son évaluation municipale, je suis sûr que sa valeur marchande s’est fort multipliée. J’en conclus que s’endetter pour de l’immobilier n’appauvrit pas, sauf exception.

    Dans notre cas, la valeur marchande de notre maison est sans l’ombre d’un doute sa vraie valeur. Haro sur sa valeur comptable passée date.

    P.S. Mon erreur plus avant s’explique par la façon dont ma source compile sur trois mois; la sortie de compilation d’une journée particulièrement achalandée devenue désuète après six mois affecte positivement la variation trimestrielle. Il faut suivre sur 6 mois pour éviter l’erreur.

    L’été commence en mai sur Internet.

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