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La durée de l’emploi et les milléniaux

20 juin 2019

J’ai déjà manifesté mon scepticisme envers les supposées analyses des comportements des membres des générations et même mon aversion pour les généralisations qu’elles entraînent presque toujours. Cela est le cas pour toutes les générations, mais encore plus pour les affirmations sur les comportements des milléniaux.ales, affirmations rarement accompagnées de données pour les appuyer. J’ai d’ailleurs déjà contredit le discours des organisateurs du Salon de l’auto sur le supposé rapport différent des milléniaux.ales avec l’automobile. Cette fois, je me penche sur une affirmation portant sur leur cheminement de carrière qui se ferait «à travers plusieurs employeurs». J’ai lu des analyses allant dans ce sens à de nombreuses reprises (et ce, même pour la génération X dans les années 1990 et 2000, alors que les données allait en sens inverse), cette conclusion semblant tellement évidente que personne n’a jamais semblé éprouver le besoin de l’appuyer sur des faits ou des données.

Milléniaux

Un des problèmes quand on parle des «milléniaux» (ou «millénariaux») est qu’on précise rarement qui en fait partie. Wiki parle de «l’ensemble des personnes nées entre 1980 et 2000», tandis que le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada considère plutôt des «personnes nées après 1979» (sans année de fin) et d’autres y vont avec celles nées entre 1977 et 1994 ou encore entre 1982 et 2004. Mais, ce qu’on dit sur cette génération est beaucoup plus homogène! De mon côté, je vais utiliser les données qui sont disponibles, soit surtout celles sur les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 25 à 44 ans.

Durée de l’emploi

Les données les plus pertinentes pour vérifier si les milléniaux.ales cheminent vraiment plus «à travers plusieurs employeurs» que les générations précédentes sont celles sur la durée de l’emploi. Elles doivent toutefois être analysées prudemment, car de nombreux facteurs peuvent expliquer leurs mouvements, pas seulement les comportements générationnels (si c’en est un). Pour les graphiques de ce billet, j’utiliserai les tableaux 14-10-0051-01 (durée de l’emploi), 14-10-0081-01 (fréquentation scolaire et emploi étudiant) et 14-10-0327-01 (caractéristiques de la population active selon le groupe d’âge détaillé).

– 15 à 24 ans

Le graphique ci-contre présente l’évolution de la durée d’emploi (en mois «consécutifs durant lesquels une personne a travaillé pour l’employeur actuel») des jeunes âgé.es de 15 à 24 ans selon le sexe. La première chose qui ressort est le peu de différence dans la durée de l’emploi entre les hommes (ligne rouge) et les femmes (ligne jaune), tellement peu en fait qu’on ne peut pas toujours voir la ligne bleue de la durée moyenne. On ne peut voir qu’une durée un peu plus élevée chez les femmes de 1976 à 1981, et une autre un peu plus élevée chez les hommes de 1995 à 2003.

Ensuite, on peut remarquer que, depuis l’arrivée des milléniaux.ales dans cette tranche d’âge, soit vers 1995 pour les premiers et vers 2004 pour l’ensemble du groupe (ou un peu avant ou un peu après selon la définition retenue), la durée de l’emploi est passée de 19,0 mois en 1995 à entre 17,4 et 17,6 mois de 1999 à 2002, pour ensuite augmenter à 20,4 en 2016 (après un nouveau passage entre 17,5 et 17,6 en 2007 et 2008), puis revenir à 17,6 en 2018, à son niveau de plancher depuis 1995. Selon les définitions des milléniaux.ales, on peut aussi souligner l’arrivée dans cette tranche d’âge des premiers membres de la génération Z (né.es à partir de 2000 ou après 2000) à partir de 2015 ou 2016. Devant la grande stabilité de la durée de l’emploi depuis l’arrivée des milléniaux.ales dans cette tranche d’âge par rapport aux années précédentes où la durée de l’emploi a beaucoup plus varié, par exemple de 23,8 à 16,8 mois entre 1982 et 1988, et de 16,8 à 20,2 mois entre 1988 et 1992, on ne peut que conclure que l’arrivée de cette génération ne semble pas avoir eu d’effet notable sur la durée de l’emploi. Cela dit, les mouvements antérieurs à leur arrivée s’expliquent par des facteurs qui ont eu beaucoup d’impact à l’époque, mais qui en ont eu moins depuis une vingtaine d’années comme le montre le graphique qui suit.

Ce graphique montre que les mouvements de 1976 à 1992, donc avant l’arrivée des milléniaux.ales dans cette tranche d’âge, semblent s’expliquer par l’évolution du taux d’emploi (ligne jaune) et du taux de fréquentation scolaire à temps plein (ligne rouge) de ces jeunes. On remarque en effet que la durée de l’emploi (ligne bleue) a évolué en sens inverse du taux d’emploi entre 1976 et 1992 environ. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre ces deux courbes atteint -0,87 au cours de cette période, montrant un fort lien négatif entre les deux. Une corrélation ne veut bien sûr pas dire une causalité, mais ce lien s’explique assez bien. En effet, quand le taux d’emploi augmente, cela signifie que de nouvelles personnes ont trouvé un emploi. Comme ces personnes travaillent forcément depuis peu pour leur employeur, elles font baisser la moyenne de la durée de l’emploi. À l’inverse, quand le taux d’emploi baisse, beaucoup moins de personnes ont récemment trouvé un emploi, faisant diminuer le nombre de personnes avec peu de mois de travail pour un employeur, et augmenter la durée moyenne. Ce raisonnement a toutefois des limites, comme on peut le voir en examinant les données des années allant de 1997 à 2003, alors que le taux d’emploi est passé de 43 à 55 % en ne faisant diminuer que très légèrement la durée d’emploi, et encore seulement de 1997 (18,9 mois) à 1999 (17,6 mois). D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre ces deux courbes n’était plus que -0,42 entre 1993 et 2018. Si la baisse de 2017 et 2018 de la durée de l’emploi a de fait été accompagnée d’une hausse du taux d’emploi, il demeure que l’effet variable des mouvements du taux d’emploi laisse penser qu’il y a sûrement d’autres facteurs qui influencent cette durée.

De même, le coefficient de corrélation entre la durée de l’emploi et le taux de fréquentation scolaire à temps plein a été très fort de 1979 et 1988 (-0,75), mais est devenu positif par la suite (0,36 entre 1989 et 2018), probablement parce que ce taux joue en direction opposée de l’impact du taux d’emploi entre 1988 et 1993, et qu’il n’a augmenté que légèrement par la suite. En effet, alors qu’il est passé de 38 à 58 % entre 1976 et 1993, il est resté entre 55 et 60 % de 1993 à 2010, avant de se situer entre 60 et 64 % par la suite. Encore là, la corrélation s’explique par le fait que le taux d’emploi est moins élevé chez les étudiant.es à temps plein que chez les non-étudiant.es (par exemple, 48,0 % et 78,7 % en 2018) et que leur taux de travail à temps partiel, plus souvent temporaire, est beaucoup plus élevé (par exemple, 95,2 % et 17,3 % en 2018).

À ce sujet, le graphique qui suit montre l’évolution de la durée de l’emploi selon le genre de travail.

Si les mouvements de la durée de l’emploi des jeunes qui travaillent à temps plein (ligne rouge) et à temps partiel (ligne jaune) se ressemblent beaucoup (les deux augmentant et diminuant en général les mêmes années), l’écart entre les deux s’est grandement rétréci, étant passé de plus de huit mois en 1982 (26 mois par rapport à 17,5) à en moyenne deux mois de 2015 à 2018 (20 mois par rapport à 18). En plus, la moyenne pondérée entre ces deux durées (ligne bleue) était en début de période très près de celle du temps plein, alors qu’elle s’est située près du milieu vers le tournant du siècle. En fait, la proportion de jeunes en emploi qui travaillent à temps partiel est passée d’à peine 15 % en 1976, à 41 % en 2000 et a même dépassé la barre du 50 % en 2009, pour constamment y être au-dessus par la suite et clore la période à 52,6 % en 2018. Cette hausse s’explique presque uniquement par l’augmentation du taux de fréquentation scolaire à temps plein. En effet, le taux de travail à temps partiel des étudiant.es à temps plein a toujours été entre 93 et 96 % de 1978 à 2018. S’il a plus varié chez les non-étudiant.es, il s’est toujours situé sous la barre des 25 % (17 % en 2018). Bref, l’augmentation de la fréquentation scolaire a fait augmenter le taux de travail à temps partiel qui a, lui, contribué à faire baisser légèrement la durée de l’emploi moyenne des jeunes. L’effet millénial dans tout cela? Je le cherche encore!

– 25 à 44 ans

Si l’analyse de la durée de l’emploi chez les jeunes âgées de 15 à 24 ans a été informative, il faut tenir compte du fait que les plus âgé.es des milléniaux.ales ont maintenant entre 37 et 42 ans, selon la définition retenue. Le graphique qui suit présente donc l’évolution de la durée de l’emploi des personnes âgées de 25 à 44 ans, tranche d’âge pour laquelle Statistique Canada fournit des données qui est la plus proche de celle recherchée, selon le sexe, en lien avec l’évolution du taux d’emploi, comme je l’ai fait avec les 15 à 24 ans. Je n’ai bien sûr pas examiné l’évolution du taux de fréquentation scolaire à temps plein, minime à cette tranche d’âge (sauf chez les 25 à 29 ans, dont le taux est passé de 3 à 11 % de 1976 à 2018).

On peut voir que la durée de l’emploi des femmes (ligne jaune) fut en moyenne nettement plus courte que celle des hommes en début de période, l’écart s’étant réduit graduellement de 1976 (16 mois, soit 80 pour les hommes et 64 pour les femmes) à 1997 (un seul mois, soit 88 pour les hommes et 87 pour les femmes), pour toujours demeurer inférieur à six points par la suite, et même légèrement à l’avantage des femmes de 2014 à 2018. Bref, la forte hausse de la présence des femmes de cette tranche d’âge sur le marché du travail entre 1976 (taux d’emploi de 45 % par rapport à 89 % pour les hommes) et 1997 (70 % par rapport à 80 % pour les hommes) semble expliquer la hausse de la durée moyenne de travail, les femmes entrant plus tôt qu’avant sur le marché du travail et y demeurant plus longtemps.

Par la suite, la durée de l’emploi a baissé, passant en moyenne (ligne bleue) de son sommet de 87 mois en 1997 à 74 en 2007, pour demeurer assez stable par la suite (entre 72 en 2011 et en 2018, et 75 en 2009). Il est difficile d’attribuer cette baisse aux milléniaux.ales, car les premiers à se joindre à cette tranche d’âge l’on fait entre 2002 et 2007, selon la définition retenue, alors que la baisse était terminée si on retient l’année 2007, ou qu’ils étaient encore fort minoritaires dans ce groupe en 2007, si on retient leur arrivée en 2002. En fait, deux autres facteurs peuvent potentiellement expliquer bien mieux cette baisse.

Le premier facteur est la poursuite de la hausse du taux d’emploi (ligne verte) après que ses effets aient cessé d’être dus uniquement à la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre la durée de l’emploi et le taux d’emploi est de -0,90 entre 1997 et 2018. Ce taux est énorme, mais le lien logique me semble ténu. La baisse de la durée de l’emploi et la hausse du taux d’emploi seraient en fait deux conséquences d’un autre facteur.

Ce deuxième facteur est l’évolution de la diplomation. Le tableau 14-10-0118-01 de Statistique Canada nous montre par exemple que la proportion de bachelier.ères chez les 25 à 54 ans (malheureusement, ce tableau ne fournit pas de données pour les 25 à 44 ans) est passée de 13 à 32 % entre 1990 et 2018. Or, quand on étudie plus longtemps, on obtient un emploi régulier plus tardivement, ce qui réduit la durée de l’emploi qu’on occupe entre 25 et 44 ans. Par contre, comme les personnes plus scolarisées ont un taux d’emploi plus élevé (par exemple, le taux d’emploi des personnes âgées de 25 à 54 ans sans diplôme était en 2018 de 63 %, et celui des bachelier.ères de 89 %), la hausse de la diplomation a aussi influencé à la hausse le taux d’emploi. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre la proportion de bachelier.ères et la durée de l’emploi était de -0,85 entre 1997 et 2018, et de 0,89 entre la proportion de bachelier.ères et le taux d’emploi. Et les milléniaux.ales dans tout cela? Ben, ils et elles sont plus diplômé.es que les membres des générations précédentes!

Et alors…

Il semble que les personnes qui nous décrivent les particularités des milléniaux.ales sont tellement sûres de leur coup qu’elles ne prennent pas souvent la peine de vérifier si des données appuient leurs affirmations. Après tout, elles ne font que répéter ce que «tout le monde» dit. Comment cela pourrait-il être faux? Et pourquoi quelqu’un s’amuserait-il à vérifier ces données pour le seul plaisir de les contredire et d’ainsi aller à l’encontre de ce que «tout le monde» dit? Peut-être parce qu’on peut se tanner d’entendre les gens dire n’importe quoi sur les générations et surtout de généraliser certains constats spécifiques. Ben oui, il y a sûrement des milléniaux.ales qui cheminent sur le marché du travail «à travers plusieurs employeurs», comme bien des boomers et des X l’ont fait auparavant, ou qui ont un rapport différent avec l’automobile (comme moi quand j’étais jeune), mais est-ce pour autant un trait de génération? Il semble bien que non…

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