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Pour vivre heureux, vivons égaux!

1 juillet 2019

Avec leur livre Pour vivre heureux, vivons égaux! – Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous, Kate Pickett et Richard Wilkinson, deux épidémiologistes connu.es surtout pour leur livre The Spirit Level: Why Equality is Better for Everyone (L’égalité, c’est mieux – Pourquoi les écarts de richesse ruinent nos sociétés en version québécoise), «présentent des preuves accablantes indiquant que les inégalités matérielles ont des effets psychologiques puissants» et analysent dans cette optique «l’épidémie d’anxiété actuelle, les comportements de classe, les stéréotypes sociaux, les rapports de domination ou encore les logiques consuméristes».

Prologue – Résumé des épisodes précédents : Les auteur.es présentent leurs objectifs et résument le livre précédent.

1. Ceci n’est pas un livre de développement personnel : Les auteur.es précisent que leur livre ne porte pas sur des problèmes individuels, mais sur la prévalence de problèmes de santé publique (dont les phobies sociales et les troubles mentaux) et son augmentation dans des sociétés différentes. Il semble que la hausse du niveau de vie ne soit pas étrangère à la plus grande importance que nous accordons à notre statut social et, en conséquence, qu’elle ait contribué à la hausse de l’anxiété sociale. Cette anxiété porte ses victimes à s’isoler, ce qui est doublement nocif, car de nombreuses études démontrent les bienfaits de bénéficier d’un solide réseau d’ami.es. Or, les réseaux d’ami.es sont beaucoup plus présents dans les sociétés égalitaires et l’anxiété dans celles qui sont plus inégalitaires. Les auteur.es soulignent finalement que les inégalités et l’importance accordée au statut social sont relativement récentes dans l’histoire humaine.

Première partie – L’inégalité dans nos têtes

2. Le doute de soi : Les auteur.es montrent, études à l’appui, que le niveau d’anxiété de statut diminue avec le niveau de revenus dans toutes les sociétés, mais que ce niveau est beaucoup plus élevé dans toutes les tranches de revenus dans les pays les plus inégalitaires. Le même modèle s’applique aux maladies mentales. Il et elle explorent ensuite ce qui peut expliquer ces relations (riches-pauvres, sociétés plus et moins égalitaires) et abordent d’autres questions également liées au niveau d’inégalités, dont le système comportemental de domination et de soumission. Au bout du compte, «une plus grande inégalité a pour effet d’intensifier la menace sociale et l’angoisse du statut, suscitant en nous une honte qui alimente nos instincts de repli, de soumission et de subordination».

3. La folie des grandeurs : Les comportements d’autovalorisation (par exemple, quand 90 % des personnes prétendent mieux conduire une automobile que la moyenne) sont beaucoup plus répandus et plus intenses dans les pays inégalitaires, car la population a plus tendance à vouloir se démarquer dans ces sociétés plus portées sur la compétition. Les auteur.es analysent ensuite quelques autres comportements des populations modernes : l’estime de soi, le narcissisme, les changements d’apparence (notamment par la chirurgie esthétique), la présence de psychopathes à la tête de nombreuses entreprises, les actes antisociaux plus fréquents chez les riches et l’empathie (et le manque d’empathie). Sans surprise, on apprend que les aspects négatifs de ces comportements s’accroissent avec le niveau d’inégalités.

4. Les fausses solutions : Les fausses solutions sont les addictions (terme que les auteur.es définissent comme «un engagement excessif dans toute activité qui se révèle nuisible pour le sujet dépendant, la société ou les deux»), que ce soit à l’alcool et à des drogues ou encore aux achats, à l’alimentation, aux jeux vidéo, aux jeux d’argent, au travail et au sexe. L’addiction est donc un problème à la fois individuel et de société. Il existe peu d’études sur les liens entre les inégalités et les addictions, mais celles qui existent trouvent des corrélations nettes. En plus, les auteur.es montrent de nombreux indices allant dans ce sens. S’il n’y a pas de preuves directes que les gens dépensent plus en consommation de statut (pour imiter celle des plus riches) dans les pays plus inégalitaires, on observe que les dépenses de publicité sur le PIB augmentent avec le niveau d’inégalités, ce qui suggère que c’est bien le cas. Par ailleurs, le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) a trouvé dans une de ses études une corrélation négative entre les inégalités et le bien-être des enfants (résultat confirmé par d’autres études plus qualitatives).

Deuxième partie – Nos mythes sur la nature humaine, la méritocratie et les classes sociales

5. La condition humaine : Les auteur.es expliquent dans ce chapitre les raisons pour lesquelles le regard des autres est aussi important pour les êtres humains. Il et elle abordent :

  • le cerveau social, en faisant observer que la taille du néocortex par rapport au cerveau augmente en fonction de la taille des sociétés des espèces et ce ratio est le plus élevé chez l’être humain en raison de l’importance de ses relations sociales (je simplifie);
  • l’importance de l’amitié, des dons et du partage;
  • l’historique très majoritairement égalitaire de l’être humain, notamment par le rejet des individus qui ont des comportements égoïstes par les groupes de chasseurs-cueilleurs, permettant aux individus plus sociaux à davantage se reproduire et à ainsi transmettre leurs gènes associés aux comportements sociaux;
  • la valorisation que nous ressentons quand nous nous sentons utiles et apprécié.es;
  • l’altruisme;
  • la contribution de l’épigénétique à nos caractéristiques;
  • l’exclusion sociale (concept qui explique que la plupart des pays utilisent des taux de pauvreté relatifs plutôt qu’absolus, contrairement au Canada);
  • l’aversion pour les inégalités;
  • le conflit entre notre désir de lier de bonnes relations et celui de se démarquer.

6. L’illusion de la méritocratie : La méritocratie est entre autres la justification que des riches utilisent pour se convaincre que les inégalités sont équitables et qu’ils méritent leur statut. Pourtant, ce statut a souvent été acquis par chance. Les auteur.es abordent :

  • l’impact du mois de la naissance;
  • l’importance de la plasticité cérébrale;
  • le rôle du statut social de ses parents et de la mobilité intergénérationnelle;
  • l’influence des stéréotypes à l’école et dans la vie courante;
  • l’ampleur de ces effets en fonction des inégalités;
  • les concepts de préventions primaire et secondaire;
  • la meilleure performance des systèmes scolaires non sélectifs.

7. Les comportements de classe : Les comportements de classe ont grandement varié selon les époques. Ce ne serait qu’à compter du XVIe siècle que les personnes de statut élevé ont commencé à sentir le besoin de distinguer leurs comportements de ceux de la bourgeoisie et des membres des classes inférieures. Les auteur.es abordent :

  • les manuels de savoir-vivre qui visent à éviter «l’angoisse d’évaluation sociale»;
  • le fait que l’homogamie est plus importante dans les sociétés inégalitaires;
  • le fait que les enfants pauvres subissent davantage de harcèlement en milieu scolaire que les enfants riches;
  • les relations bien différentes des classes sociales avec la culture;
  • l’impact des écarts de classes sociales sur l’amitié, l’empathie, les préjugés et la sévérité des peines d’emprisonnement;
  • le fait que seulement 10 à 15 % des différences génétiques entre deux personnes appartenant à des ethnies différentes s’expliquent par leur ethnie, le reste (85 à 90 %) s’observant par des différences à l’intérieur des membres de mêmes ethnies.

Troisième partie – Ce qu’il nous reste à faire

8. La voie vers un futur viable : Les deux derniers chapitres portent sur les solutions. Celui-ci se penche sur la compatibilité de l’objectif de réduire les inégalités «avec la soutenabilité environnementale». Les auteur.es y abordent :

  • les limites de la croissance, tant pour l’amélioration des conditions de vie que pour les ressources de notre planète;
  • la résistance au changement de mode de vie pourtant essentiel pour lutter contre le réchauffement climatique;
  • le lien entre les inégalités et la surconsommation, lien établi avec de nombreux éléments de preuve.

9. Faire advenir un monde meilleur : Avant d’en arriver aux solutions comme telles, les auteur.es résument «brièvement les preuves montrant que l’inégalité de revenus intensifie les divisions de classe et de statut» et précisent qu’il est impossible de déterminer un niveau idéal d’inégalités, quoique celui-ci devrait être au plus celui des pays scandinaves et qu’il pourrait être un peu différent d’un pays à l’autre. Il et elle présentent ensuite les principaux facteurs qui expliquent la hausse des inégalités depuis 1980, section qui est à la base des propositions de solutions qui suivront. Ces solutions comprennent :

  • des mesures pour diminuer aussi bien les inégalités des revenus du marché que celles des revenus après impôts;
  • une hausse du salaire minimum et l’appui à la syndication et à la démocratisation de l’économie (coopératives, entreprises autogérées, présence de salarié.es dans les conseils d’administration, etc.);
  • un changement majeur de comportement de la compétition vers la collaboration, tant entre les individus qu’entre les pays, ce qui permettrait de viser le bien commun;
  • l’utilisation des gains de productivité pour augmenter notre temps de loisir et de vie familiale.

Les auteur.es concluent en soulignant l’urgence d’une mobilisation sans précédent pour réduire les inégalités et pour combattre le réchauffement climatique.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! En fait, le principal intérêt de ce livre est de regrouper un grand nombre d’informations et de données sur le lien entre les inégalités et des phénomènes sanitaires et sociaux. D’ailleurs, une des annexes de ce livre présente dans un tableau l’ensemble des liens en question ainsi que les sources qui les documentent. Les auteur.es savent bien présenter leurs sujets qui sont toujours pertinents. Par contre, j’ai trouvé leurs solutions un peu minces, d’autant plus qu’elles prétendent pouvoir combattre à la fois les inégalités et le réchauffement climatique. Pour prendre connaissance de recommandations plus étoffées pour lutter contre les inégalités, je suggère plutôt le livre Inégalités du regretté Anthony Atkinson auquel j’ai consacré trois billets. Finalement, les notes bibliographiques s’étendent sur 46 pages à la fin du livre, mais, au moins, les notes explicatives des auteur.es et de la traductrice sont en bas de page.

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3 commentaires leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    3 juillet 2019 8 h 38 min

    Fort bien !

    J’ai lu en diagonale vos trois billets sur le 900 pages d’Anthony Atkinson; phares plus étoffés !

    Les inégalités d’âge et de genre sont naturelles chez l’humain et elles engendrent « fatalement » des inégalités économiques. Des actions d’État sont désirables pour contenir ces inégalités à l’intérieur de limites optimales à divers égards. Les travaux théoriques de John Rawls guide précieusement à un de ces égards, celui de justice, avec en particulier ses deux principes séminaux :

    « Chaque personne a droit à un système pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous. »

    « Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : 1 – Elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances; 2 – Elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. »

    Vous en avez écrit :

    «Selon Rawls, les inégalités économiques et sociales ne sont acceptables qu’à deux conditions: elles doivent d’abord être au plus grand bénéfice des plus désavantagés (on parle d’équité ou d’inégalités acceptables); elles doivent ensuite être attachées à des positions ouvertes à tous. (…) Ainsi définie, l’égalité des chances ne récompense pas tant le mérite ou l’effort, en partie déterminés socialement, qu’elle fait en sorte de ne pas laisser les inégalités sociales entraver le désir d’apprendre chez les élèves de milieux défavorisés».

    https://jeanneemard.wordpress.com/2016/11/16/lequite-et-leducation-1-la-justice/

    mais Amartya Sen a trouvé mieux pour théorie dans une vision différente de l’égalité des chances, l’exercice des capabilités. Pour une énumération inspirante de ces capabilités de base idéales, voir Martha C. Nussbaum.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/08/06/lapproche-des-capabilites/

    Les auteurs suggèrent mondialement, les élu.es au pouvoir, j’écrirais plutôt en charge, en disposent localement selon leurs engagements électoraux. Semblerait qu’au Québec, l’égalité des chances passe par la laïcité, un tramway et un troisième lien en Ville de Québec

    En ce 3 juillet, Bonne Fête Ville de Québec !

    Aimé par 1 personne

  2. Robert Lachance permalink
    4 juillet 2019 6 h 21 min

    En ce 242 anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine, 4 juillet 1776, bonne fête Étatsunien.nes !

    Elle se lit comme suit en gros :

    « Nous proclamons les vérités qui suivent comme évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes sont nés égaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de droits inaliénables,

    que parmi ceux-ci se trouve la Vie, la Liberté et la poursuite du bonheur – que pour sécuriser ces droits, les gouvernements sont institués parmi les hommes, obtenant leurs justes pouvoir du consentement des gouvernés

    – que lorsque quelque forme de gouvernement que ce soit empêche l’atteinte de ces buts, il est du droit du Peuple de le modifier ou de l’abolir, et d’en instituer un nouveau, faisant reposer ses fondations sur des principes tels et organisant ses pouvoir d’une forme telle qu’ils lui semblent plus aptes à assurer sa sécurité et son bonheur. »

    http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/USA-hst-declaration_ind.htm

    Il semble que les Français s’en sont inspiré dans leur Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. C’était une époque. Récemment, 1995, l’année d’un référendum, Robert Dutil s’en est inspiré pour sa Déclaration de la Juste Inégalité :

    « Nous proclamons les vérités qui suivent comme évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes et toutes les femmes sont nés inégaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de capacités intellectuelles et physiques dissemblables, qu’ils sont plongés à leur naissance dans des milieux sociaux et culturels disparates, et qu’ils ne bénéficient donc pas des mêmes chances.

    La justice réclame toutefois que soient reconnus à tous des droits inaliénables, parmi lesquels se trouve la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. Les gouvernements sont institués parmi les humains, obtenant leurs justes pouvoir du consentement des gouvernés, pour sécuriser ces droits, pour permettre une juste égalité des chances, pour encadrer la collaboration entre les citoyens et pour s’assurer que les inégalités économiques et sociales soient au plus grand bénéfice des plus désavantagés.

    Lorsque quelque forme de gouvernement que ce soit empêche l’atteinte de ces buts, il est du droit du Peuple de le modifier ou de l’abolir, et d’en instituer un nouveau, faisant reposer ses fondations sur des principes tels et organisant ses pouvoirs d’une forme telle, qu’il lui semblent plus aptes à assurer sa sécurité et son bonheur. »

    Combattre à la fois les inégalités et le réchauffement climatique me semble une entreprise ambitieuse et louable. Robert Dutil en traite dans son livre La Juste Inégalité : Essai sur la liberté, l’égalité et la démocratie. Il écrit de revenu minimum garanti inconditionnel et invente la démocratie modulaire. Elle se prête à un gouvernement mondial, utile ou pas pour gérer le réchauffement climatique.

    J’aime bien cette déclaration qui fait plus Amartya Sen que John Rawls côté philosophique. Petite réserve, je me sens plus doté par mes ascendant.es côté père et côté mère; à la limite, ça n’exclut pas un Créateur, si on tient à une telle origine.

    Pour vivre heureux, vivons inégaux reste à écrire.

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  1. Les inégalités contre la démocratie |

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