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Les inégalités contre la démocratie

8 juillet 2019

Avec son livre Les inégalités contre la démocratie, Jean-Pierre Derriennic, professeur au Département de science politique de l’Université Laval, montre que «certaines institutions auxquelles nous sommes habitués, notamment la façon dont nous élisons les gouvernants, créent souvent des inégalités très graves entre concitoyens».

1. Introduction : «Pour limiter les inégalités économiques, il faudrait avoir des institutions démocratiques efficaces; et pour avoir des institutions démocratiques efficaces, il faudrait que les inégalités économiques soient moins grandes». C’est pour trouver le moyen de sortir de ce cercle vicieux que l’auteur a décidé d’écrire ce livre.

2. Dynamique et conséquences des inégalités économiques : L’auteur explique (très bien) les données utilisées pour mesurer les inégalités, avec leurs forces et leurs faiblesses (par exemple, on ne comptabilise pas toutes les activités économiques), puis montre que ces inégalités ont augmenté grandement depuis 1980. Il distingue ensuite les inégalités de revenus des inégalités de richesse, et ces inégalités avec celles de pouvoir. Il analyse ensuite les facteurs qui influencent l’évolution des inégalités. Il aborde aussi :

  • le rôle (exagéré) du mérite;
  • l’impact réel, mais limité, de la recherche de l’utilité maximale dans ses décisions;
  • l’utilité marginale décroissante des revenus;
  • l’impact néfaste de la spéculation;
  • les effets négatifs des inégalités (voir ce billet).

3. L’importance de l’égalité : Selon l’auteur, l’idée d’égalité n’est pas naturelle pour l’être humain (opinion que Kate Pickett et Richard Wilkinson contesteraient sûrement, rappelant que les sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient très égalitaires et que ce n’est que depuis 10 000 ans que les inégalités sont courantes), ce sont les lois morales (y compris les religions) et humaines qui l’imposent. Si presque tout le monde considère de nos jours comme fondamentale l’égalité devant la loi, l’auteur ajoute que «les inégalités économiques importent aussi, parce qu’elles sont des obstacles à l’égalité devant la loi». Il aborde ensuite :

  • les justifications des inégalités (qui n’éliminent jamais leurs effets négatifs);
  • quelques obstacles à la réduction des inégalités;
  • les inégalités identitaires (qui peuvent être enrichissantes pour une société, mais qui sont particulièrement dangereuses lorsqu’elles sont accompagnées d’inégalités économiques);
  • quelques mesures pour réduire les inégalités économiques (dont l’établissement de droits de succession, la hausse du taux marginal d’imposition maximal, le salaire maximal et l’éradication des paradis fiscaux).

4. L’égalité dans la démocratie : La démocratie repose sur quatre caractéristiques fondamentales: l’État de droit, la liberté, l’égalité et le pouvoir du peuple. L’importance et la façon de concrétiser ces quatre caractéristiques peuvent toutefois varier considérablement selon les pays. L’auteur analyse donc les différentes interprétations données à ces concepts, leurs applications et les conflits qu’ils peuvent générer entre eux et même à l’intérieur de chacun d’eux. S’il se penche sur chacun de ces quatre concepts, il approfondit encore plus celui du pouvoir du peuple (de façon très pertinente).

5. Des institutions démocratiques moins inégalitaires : L’auteur présente dans ce chapitre des propositions qui portent «sur la façon de limiter l’influence des grands intérêts économiques sur les politiciens et les partis» et «sur la façon d’inciter les élus à tenir compte également des opinions et des intérêts de tous les citoyens». Ces propositions touchent :

  • aux possibilités de conflits d’intérêts;
  • au financement des partis politiques;
  • au mode de scrutin (partie de ce chapitre la plus substantielle, dans laquelle l’auteur accorde plus d’importance à l’égalité entre les citoyen.nes qu’à l’égalité entre les partis);
  • à la représentation intégrale, où le poids du vote des député.es est pondéré en fonction de la population de la circonscription qu’ils et elles représentent.

6. Par où commencer ? : L’auteur revient sur ses propositions et tente de déterminer celles qui ont les meilleures possibilités d’être adoptées, espérant que l’adoption de ces dernières fasse augmenter les appuis aux autres. Il explique aussi certaines des raisons invoquées par les personnes qui résistent à ces changements, souvent parce qu’elles bénéficient du système injuste actuel.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre aborde en effet des aspects des inégalités qui sont rarement abordées, en tout cas dans les livres sur le sujet que j’ai lu. Il est bien structuré, ses présentations sont claires et ses analyses originales et bien fondées. Je n’appuie pas toutes ses propositions, mais elles suscitent toutes la réflexion. Je suis moins optimiste que l’auteur sur les possibilités réelles de les voir adoptées, mais on ne lui reprochera pas d’y croire! Ce petit livre (152 pages, selon l’éditeur) n’est pas bien long à lire tout en approfondissant des sujets essentiels à la vie démocratique de nos sociétés. En plus, les notes sont en bas de page!

6 commentaires leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    8 juillet 2019 8 h 29 min

    J’ai du mal avec le titre.

    Pour avoir lu Penser l’État de Philippe Braud, je comprends au mot démocratie que ce terme désigne la forme de gouvernement d’un état-nation donné. Il y a sur terre environ 194 états-nations; la majorité ont une constitution, une loi fondamentale qui en définit les particularités démocratiques; rédigée par une assemblée constituante de représentant.es élu.es ou pas.

    À moins d’exacte copie, il existerait peut-être 130 démocraties, je me demande où situer les monarchies, constitutionnelles ou pas. La démocratie existe autant mais pas plus que la femme. Pour cette dernière, il faut en compter entre 3,8 et 3,9 milliards exemplaires plutôt qu’environ 194 ou 130. Qu’est-ce que je comprendrais à Les inégalités contre la femme comme titre.

    L’idée d’égalité vient chez l’enfant, Jean Piaget en a fait un indice de développement cognitif, pour ne pas écrire d’intelligence. L’égalité comme les inégalités est observable. L’idée de droit aussi, notre petite-fille de six ans sait qu’elle en a et elle en réclame parfois. J’ai essayé de voir ce qu’elle voulait profondément dire au juste par droit, je n’ai pas obtenu de réponses phares éclairants. J’ai compris que je ne pouvait pas lui refuser ce qu’elle me demandait.

    Le chapitre 4 tel que vous le présenter me semble assez intéressant pour que j’ajoute ce livre à ma liste de choix Noël. Le titre n’est pas à notre bibliothèque.

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  2. 8 juillet 2019 14 h 50 min

    Le concept de démocratie est beaucoup plus large que la définition que vous lui donnez qui est celle de la démocratie représentative (et encore, une des manifestations de la démocratie représentative qui ne s’applique pas qu’aux gouvernements). On parle aussi de démocratie directe, de démocratie syndicale et j’en passe. Je vous invite à lire ce billet et le livre qu’il présente :

    https://jeanneemard.wordpress.com/2014/08/04/quand-la-democratie-en-perd-son-grec/

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  3. Robert Lachance permalink
    15 juillet 2019 8 h 44 min

    D’accord, mais j’ajoute….

    À votre invitation, je n’ai pas relu tout le livre. En page 404 j’ai trouvé ceci ou l’auteur nous révèle sa compréhension finale du terme démocratie.

    « La démocratie est aujourd’hui (2013) le nom que les élites utilisent pour désigner des régimes libéraux qui n’ont pas été fondés par des démocrates, même si des événements historiques sont associés de manière illusoire à la démocratie (la guerre de l’Indépendance aux États-Unis ou la révolution en France), ou si le régime a été imposé par des forces étrangères à la suite d’invasions coloniales (Sénégal) ou de défaites militaires (Allemagne), ou encore qu’il n’a tout simplement jamais connu de transformation justifiant un changement de nom (Canada).

    « Démocratie » est devenu un mot à ce point populaire que les universitaires spécialistes de la démocratie se laissent duper et croient que le régime d’Athènes et celui de Washington ou de Paris relèvent du même esprit et des mêmes principes parce qu’ils ont le même nom ! Le raisonnement va généralement comme suit : le mot « démocratie » nous vient des Grecs et signifie le gouvernement par le peuple. Mais un tel régime est aujourd’hui impensable et impossible dans le cadre de nos nations modernes. De plus, les individus modernes ne veulent pas tant participer à la vie politique qu’être libres de se consacrer à leur vie privée (travail, loisir, famille). En conséquence, oublions tout simplement le sens étymologique et historique du mot « démocratie » mais utilisons-le tout de même pour désigner nos régimes électoraux, car c’est finalement le plus beau des noms de régimes. »

    Aimé par 1 personne

  4. 15 juillet 2019 23 h 11 min

    Ça illustre bien mieux que je pourrais le faire les différentes interprétations qu’on fait de ce concept.

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  5. Robert Lachance permalink
    17 juillet 2019 8 h 39 min

    « Le mot « démocratie » est dans toutes les bouches. Pour autant, il n’y a pas de concept commun de la démocratie. D’un côté, il s’agit d’un postulat politique ; de l’autre, d’un régime politique qui relève du droit constitutionnel. Elle est à la fois un but politique à atteindre et un critère juridique de jugement. Politicologues, sociologues, historiens, philosophes et juristes penseront différemment, bien qu’ils utilisent le même mot. » Olivier Lepsius, professeur de droit public.

    Je l’ai lu dans Olivier Jouanjan, coordonnateur, Hans Kelsen : Forme du droit et politique de l’autonomie. Hans Kelsen (Prague, 1881 – Berkeley, 1973) est pour beaucoup « le plus grand juriste du XXe siècle ». Pour d’autres, il pourrait bien être le pire. Olivier Jouanjan.

    Jean-Pierre Derriennic ne me semble pas juriste mais politicologues ou sociologue s’intéressant aux théories des régimes politiques. J’ai lu au lien offert à son nom qu’un de ceux-ci est le débat sur la réforme de notre mode de scrutin.

    « Faut-il voter différemment

    Le débat sur la réforme du système électoral revient sans cesse dans l’actualité. Il est vrai que notre mode de scrutin pluralitaire (le candidat qui obtient le plus de votes dans une circonscription… »

    À ce sujet, notre système électoral, je déplore l’incommensurable inégalité à abattre entre le poids politique des moins de 18 ans et celui de leurs ainé.es; je déplore ensuite le fait que les parents ont personnellement droit à moins qu’un vote car je postule qu’il.le le partage aux intérêts de leur.s enfant.s.

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  6. 17 juillet 2019 10 h 30 min

    « je déplore l’incommensurable inégalité à abattre entre le poids politique des moins de 18 ans et celui de leurs ainé.es»

    On le saura!

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