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Trois études sur le salaire minimum

24 juillet 2019

Ça fait maintenant 10 mois que je n’ai pas écrit de billet sur le salaire minimum. J’ai par contre lu récemment trois études sur le sujet. J’ai pris connaissance des deux premières grâce au blogue Economist’s View de Mark Thoma, et de la troisième de nombreuses sources différentes. Ces études me semblent chacune apporter un éclairage complémentaire sur le sujet.

Première étude

La première étude qui a attiré mon attention est intitulée Can Economic Policies Reduce Deaths of Despair? (Les politiques économiques peuvent-elles réduire la mortalité de désespoir?) et date d’avril dernier. Les auteur.es, quatre professeur.es de l’University of California, Berkeley associé.es à l’Institute for Research on Labor and Employment (William H. Dow, Anna Godøy, Christopher A. Lowenstein et Michael Reich), mentionnent en introduction que «le taux de décès par surdose de drogue ajusté selon l’âge a augmenté de 256 % entre 1999 et 2017, tandis que le nombre de suicides a augmenté de 33 %», surtout chez les Blanc.hes non Hispaniques peu scolarisé.es (phénomène dont j’ai parlé dans ce billet). Comme les facteurs les plus mentionnés dans les études sur le sujet tournent autour de la détérioration de la situation économique et sociale de ces personnes, les auteur.es ont voulu savoir si une hausse du salaire minimum et du crédit d’impôt pour le revenu de travail (Earned Income Tax Credit ou EITC, voir ce billet), deux politiques économiques qui augmentent les revenus des personnes à faible revenu, pourrait contribuer à réduire ce type de mortalité.

Pour évaluer l’impact de ces deux programmes sur ce qu’ils appellent la mortalité de désespoir (due à des surdoses de drogue, à des suicides et à des maladies liées à la consommation d’alcool), les auteur.es étudient l’évolution du niveau de ces deux programmes dans chacun des États des États-Unis entre 1999 et 2015. Ils et elle lient cette évolution avec la mortalité et ses causes (surdoses et suicides uniquement, car les décès dus à des maladies liées à la consommation d’alcool prennent des années à se développer et sont peu susceptibles d’être influencés rapidement par ce genre de politique), ainsi qu’avec l’ethnie, l’âge, le sexe et le niveau de scolarité (et d’autres facteurs qu’il serait long à énumérer). Ils et elle utilisent la méthode des différences dans les différences pour estimer l’impact des variations dans les niveaux de ces deux programmes.

Cette étude permet de dégager les constats suivants :

  • une hausse de 10 % du salaire minimum diminuerait le nombre de suicides de 3,6 % (4,6 % chez les femmes et 2,3 % chez les hommes) chez les personnes n’ayant pas de diplôme postsecondaire;
  • une hausse de 10 % du crédit d’impôt pour le revenu de travail les réduirait de 5,5 % (7,4 % chez les femmes et à 3,3 % chez les hommes) chez les personnes n’ayant pas de diplôme postsecondaire;
  • l’impact plus grand chez les femmes s’explique par le fait qu’elles sont plus nombreuses à travailler au salaire minimum et à recevoir des crédits d’impôt pour le revenu de travail;
  • l’impact plus grand du crédit d’impôt s’explique par le fait qu’il n’est reçu que par les familles à faible revenu, alors que des travailleur.euses au salaire minimum peuvent vivre dans des ménages à revenus moyens ou élevés;
  • ces deux hausses éviteraient environ 1200 suicides annuellement;
  • l’effet de la hausse du salaire minimum est sensiblement le même dans tous les groupes ethniques, mais celui de la hausse du crédit d’impôt est plus marqué chez les personnes racisées (8,1 % par rapport à 5,1 % chez les Blanc.hes non Hispaniques);
  • ces hausses n’ont aucun effet sur la mortalité des titulaires de diplômes postsecondaires, ce qui est normal (et rassurant sur la pertinence des résultats de l’étude), parce qu’ils et elles sont très peu touché.es par ces programmes;
  • ces mesures n’ont toutefois pas d’impact significatif sur la mortalité due à la consommation de drogue, probablement parce que cette mortalité s’explique surtout par la plus grande disponibilité des opioïdes illégaux, notamment du fentanyl et de l’héroïne.

Les auteur.es procèdent à divers tests pour s’assurer que les effets observés sont dus à ces deux programmes. Ils et elle montrent ensuite que ces résultats sont cohérents avec d’autres études portant sur le lien entre les politiques économiques et la santé et les comportements connexes, puis concluent que «les constats de cette étude suggèrent que les effets positifs d’une hausse du salaire minimum et du crédit d’impôt pour le revenu de travail sont plus importants qu’on ne le pensait auparavant et que ces politiques économiques peuvent aider à faire diminuer le nombre de décès par désespoir».

Notons qu’un résumé de cette étude a été publié récemment (7 juillet) par les auteur.es et que le Journal de Montréal lui a consacré un article en mai dernier.

Deuxième étude

La deuxième étude que je vais présenter est intitulée Minimum Wage Effects in Low-Wage Areas (Les effets du salaire minimum dans les régions à bas salaire) et date du début juillet 2019. Les auteur.es de cette étude (Anna Godøy et Michael Reich) ont aussi participé à la précédente. Il et elle tentent ici d’estimer les conséquences d’une hausse du salaire minimum fédéral aux États-Unis de 7,25 $ à 15,00 $ en 2024 (finalement en 2025, selon un projet de loi adopté la semaine dernière par la Chambre des représentants, projet qui a toutefois une probabilité nulle d’être adopté au Sénat et donc d’entrer en vigueur) dans les États où les salaires médians sont les moins élevés. Par exemple, le salaire minimum sur le salaire médian atteindrait alors dans certains États un ratio supérieur à 0,70 et dans un cas (Mississippi) à 0,80.

Pour estimer ces conséquences, les auteur.es analysent les données de 2005 à 2017 de plus de 700 comtés («counties») et autres petits territoires. En effet, dans certains de ces territoires, le ratio du salaire minimum sur le salaire médian a déjà atteint des niveaux aussi élevés, c’est-à-dire supérieurs à 0,70 et même à 0,80. Avec ces données, il et elle utilisent, comme dans l’étude précédente, la méthode des différences dans les différences pour analyser l’impact sur les salaires, l’emploi, le chômage et la pauvreté de ratios aussi élevés et aussi de proportions élevées de personnes travaillant au salaire minimum en comparant les données de ces territoires avec celles des territoires où ces proportions et ratios sont plus bas.

Cette étude montre que, en moyenne dans toutes les régions, on observe :

  • des effets positifs sur les salaires (mais plus importants dans les régions où la proportion des salarié.es travaillant au salaire minimum et le ratio du salaire minimum sur le salaire médian sont élevés);
  • aucun effet sur l’emploi et les heures travaillées;
  • une baisse de la pauvreté dans les régions où la proportion des salarié.es travaillant au salaire minimum et le ratio du salaire minimum sur le salaire médian sont élevés, mais pas dans les autres régions;
  • les effets positifs sur les salaires sont plus importants chez les personnes peu scolarisées, chez les adolescent.es, chez les femmes et chez les personnes racisées, toutes des personnes qui travaillent plus souvent au salaire minimum que le reste de la population, toujours sans effet négatif sur l’emploi et les heures travaillées.

Les auteur.es présentent quelques facteurs qui peuvent expliquer qu’une hausse du salaire minimum ne fasse pas baisser l’emploi comme de nombreux économistes le prétendent encore :

  • la hausse des coûts est compensée par de légères hausses des prix dans les industries les plus touchées, comme la restauration;
  • une hausse du salaire minimum réduit le taux de roulement de la main-d’œuvre (et donc les coûts d’embauche et de formation);
  • les emplois à bas salaires sont concentrés dans les services de proximité, qui ne sont pas touchés par la concurrence internationale;
  • la productivité augmente souvent;
  • la hausse des salaires fait augmenter la demande par la hausse de la consommation.

J’ajouterais qu’un salaire minimum plus élevé attire plus de personnes sur le marché du travail qui peuvent alors pourvoir des postes vacants. Les auteur.es concluent que la littérature qui prétend qu’une hausse du salaire minimum nuit nécessairement à l’emploi, et de plus en plus quand le ratio du salaire minimum sur le salaire médian (ou sur le salaire moyen, comme on le calcule au Québec) dépasse un certain seuil, par exemple 0,45 ou 0,50, comme certaines personnes l’affirment encore, est contredite par les constats de cette étude.

Notons qu’un article portant sur cette étude a été publié récemment sur le site Vox, mais qu’aucun média du Québec ou du Canada n’en a parlé à ma connaissance.

Troisième étude

La dernière étude que je vais présenter fut de loin la plus commentée (notamment par Julia Posca de l’IRIS). Intitulée The Effects on Employment and Family Income of Increasing the Federal Minimum Wage (Les effets sur l’emploi et le revenu familial de l’augmentation du salaire minimum fédéral), elle a été publiée en juillet 2019 par le Congressional Budget Office (CBO), «une agence fédérale américaine faisant partie de la branche législative du gouvernement des États-Unis». Elle vise à examiner «l’incidence sur l’emploi et le revenu familial d’une augmentation du salaire minimum fédéral à 10, 12 ou 15 dollars l’heure d’ici 2025».

Les options à 10 et 12 $ l’heure avantageraient selon le CBO respectivement 3,5 et 11 millions de salarié.es et feraient perdre respectivement zéro et 300 000 emplois (en fait, le rapport parle d’une probabilité de 66,7 % que ces pertes se situent entre 0 et 800 000 emplois, avec une médiane des estimations à 300 000). Il est toutefois plus intéressant de prendre connaissance des conclusions du CBO sur les conséquences d’une augmentation à 15 $ de l’heure en 2025, car c’est l’option qu’a adoptée la Chambre des représentants et la revendication des groupes progressistes depuis quelques années.

Selon le CBO, une hausse du salaire minimum à 15 $ de l’heure en 2025 ferait augmenter les revenus hebdomadaires de 27,3 millions de salarié.es (environ 18 % des salarié.es), soit 17 millions gagnant moins de 15 $ de l’heure et 10,3 millions gagnant un peu plus, mais qui verraient leur salaire augmenter pour garder un écart avec le salaire minimum (effet indirect ou d’émulation). Encore plus intéressant, comme le montre le graphique ci-contre, le revenu annuel des familles ayant un revenu :

  • équivalent ou inférieur au seuil de pauvreté augmenterait de 5,3 %, alors qu’un salaire minimum à 12 $ de l’heure le ferait augmenter de 1,4 % et un à 10 $ de seulement 0,2 %;
  • se situant entre le seuil de pauvreté et 1,49 fois ce seuil augmenterait de 1,9 %, alors qu’un salaire minimum à 12 $ de l’heure ne le ferait augmenter que de 0,4 % et un à 10 $ pas du tout;
  • se situant entre 1,5 et 1,99 fois le seuil de pauvreté augmenterait de 1,2 %, alors qu’un salaire minimum à 12 $ de l’heure le ferait augmenter de 0,2 %;
  • se situant entre 2,0 et 2,99 fois le seuil de pauvreté augmenterait de 0,6 %, alors qu’un salaire minimum à 12 $ de l’heure le ferait augmenter de 0,1 %;
  • se situant entre trois et six fois le seuil de pauvreté demeurerait stable avec les trois niveaux d’augmentation du salaire minimum;
  • d’au moins six fois le seuil de pauvreté diminuerait de 0,3 %, alors qu’un salaire minimum à 12 $ de l’heure le ferait diminuer de 0,1 % et qu’un salaire minimum à 10 $ de l’heure n’aurait aucun effet.

En plus, le taux de pauvreté diminuerait de 1,3 % avec un salaire minimum à 15 $, mais de seulement 0,4 % avec un salaire minimum à 12 $ et demeurerait stable avec un salaire minimum à 10 $. Par contre, une augmentation du salaire minimum à 15 $ ferait perdre 1,3 million d’emplois, avec une probabilité de 66,7 % que ces pertes se situent entre 0 et 3,7 millions emplois, nombre (1,3 million) qui représente 0,8 % de l’emploi total aux États-Unis ou 7 % de l’emploi avec un salaire horaire d’au plus 15 $. Notons que ces pertes d’emplois ainsi que les effets de la hausse des prix que prévoit le rapport (il ne mentionne malheureusement pas l’ampleur de cette hausse, mais selon les données qu’il contient à ce sujet, j’ai calculé que les prix augmenteraient en moyenne de 0,2 %, peut-être de 0,3 %) sont pris en compte dans l’estimation de la variation des revenus familiaux présentée dans le paragraphe précédent.

On pourrait discuter longtemps du bilan de ces avantages et désavantages (27 millions de salarié.es avantagé.es par rapport à 1,3 million désavantagé.es, quoique les désavantagé.es seraient plus désavantagé.es que les avantagé.es seraient avantagé.es, baisse des inégalités et de la pauvreté, etc.), mais, en fait, cette dernière conclusion (perte de 1,3 million d’emplois) a été contestée par de très nombreux économistes :

  • Paul Krugman considère que «le CBO a donné trop de poids à des études douteuses» et que ces études douteuses viennent du fait qu’il existe «une clique d’économistes inflexibles qui refusent d’accepter les preuves empiriques accablantes montrant des effets très faibles sur l’emploi du niveau du salaire minimum»;
  • Arindrajit Dube, lui-même auteur de nombreuses études sur les effets du salaire minimum, juge que les élasticités utilisées par le CBO pour estimer les pertes d’emploi sont «plus pessimistes que ce qui est justifié par le poids de la preuve, en particulier par des études approfondies et de grande qualité», comme la deuxième que j’ai présentée ici qu’il cite;
  • Jared Bernstein, du Center on Budget and Policy Priorities (CBPP), souligne que «la meilleure recherche suggère que leur estimation de perte d’emplois est trop élevée» et que, compte tenu du roulement dans les emplois à bas salaires, la plupart des personnes qui perdraient des emplois en trouveraient d’autres rapidement, peut-être mieux rémunérées;
  • Heidi Shierholz de l’Economic Policy Institute (EPI) affirme elle aussi que «dans le choix des paramètres qui ont abouti à cette conclusion, le CBO n’a pas correctement pondéré les études de la plus haute qualité de la vaste littérature universitaire consacrée à cette question» «étant donné que les études approfondies sur le salaire minimum révèlent en moyenne que les augmentations du salaire minimum ont des effets minimes, voire nuls sur l’emploi».

Si le rapport du CBO souligne qu’il y a «beaucoup d’incertitude quant aux effets sur l’emploi d’une augmentation du salaire minimum», son analyse de ces effets suit le discours des économistes orthodoxes en accordant plus de poids aux facteurs qui désavantagent l’emploi qu’à ceux qui l’avantagent, mais sans jamais fournir de données pour appuyer ses raisonnements théoriques. On peut d’ailleurs lire dans le rapport que «l’élasticité retenue de chaque option [10, 12 ou 15 $] est supérieure à celle de l’augmentation historique moyenne du salaire minimum», justifiant ce non respect des constats historiques par le fait que la hausse du salaire minimum serait annoncée au moins cinq ans avant que le niveau choisi (10 $, 12 $ ou 15 $) soit atteint, laissant plus de temps aux employeurs pour diminuer les emplois. Pourtant, le choc devrait au contraire être atténué…

Et alors…

J’aurais pu aussi parler de l’étude intitulée The Effect of Minimum Wages on Low-Wage Jobs (L’effet du salaire minimum sur les emplois à bas salaire) parue en avril dernier, mais bon, ce billet est déjà assez long et celle-là compte 130 pages… Disons seulement que les auteurs (dont Arindrajit Dube, que j’ai cité plus tôt) n’ont trouvé aucun impact négatif significatif à une hausse du salaire minimum sur le nombre d’emplois à bas salaires en examinant les effets de 138 hausses du salaire minimum aux États-Unis entre 1984 et 2016, sauf dans les industries d’exportation, et même là, avec un effet minime et imprécis. Cela change de l’estimation du CBO!

Bref, si on met à part l’estimation des pertes d’emploi du rapport du CBO, on peut voir que la littérature s’enrichit chaque année de nouvelles études qui tendent de plus en plus à contredire les vieilles conclusions théoriques des économistes orthodoxes. Si certain.es de ces économistes ont depuis accepté les faits, beaucoup d’autres, comme l’a mentionné Paul Krugman, refusent de voir leur théorie se plier ainsi aux faits. Le plus triste est que les politicien.nes qui régissent le salaire minimum écoutent davantage les économistes orthodoxes, à moins que ce ne soit les lobbys des employeurs!

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