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Le sable

31 juillet 2019

J’ai pris connaissance du rapport que je vais présenter ici grâce à un billet de Timothy Taylor, dont je ne vanterai jamais assez le blogue. Intitulé Sand and Sustainability: Finding new solutions for environmental governance of global sand resources (Le sable et le développement durable: à la recherche de nouvelles solutions pour la gouvernance environnementale des ressources mondiales de sable), ce rapport publié par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) vise à «offrir une vue d’ensemble du défi de la durabilité, des lacunes en matière de gouvernance, des solutions possibles et des pistes d’action pour toutes les parties prenantes du secteur des ressources de sable».

Contexte

Le sable et le gravier sont des ressources importantes, mais déconsidérées, même s’ils sont les matières solides qui sont les plus extraites au monde. Ils sont à la base de la production du béton, de l’asphalte et du verre, donc utilisés pour construire des écoles, hôpitaux, routes, panneaux solaires et autres infrastructures, et servent au traitement des eaux, à la fracturation hydraulique et à la fabrication de produits électroniques. En raison de l’usage très répandu de ces ressources et de leur faible coût, leur extraction dépasse de beaucoup leur niveau de remplacement. Leur extraction de plus en plus répandue dans les écosystèmes riverains et marins entraîne l’érosion des rivières et des côtes, menace les pêches en eaux douce et marine, et réduit la biodiversité.

Même si ces conséquences font de plus en plus l’objet de reportages et de documentaires, peu de politiques visent à y faire face. Ce rapport présente une synthèse des discussions tenues par des expert.es lors d’un événement tenu à Genève en octobre 2018. Ces discussions ont entre autres porté sur les principaux défis à relever et sur des solutions qui permettraient de réduire les impacts négatifs actuels, et de viser un niveau de consommation plus responsable, propositions ensuite validées par différent.es expert.es externes.

Les défis

– état des ressources : Le rapport distingue quatre types de sables et de graviers utilisables de façon industrielle. On en extrait entre 40 et 50 milliards de tonnes par année (soit de 3 à 14 tonnes par habitant, selon les pays) des carrières, des fosses (pits), des rivières, des côtes et du milieu marin (le sable des déserts n’est pas utilisable industriellement en raison de sa forme non adhérente). Entre 10 et 15 % de ce volume est extrait illégalement de fonds marins, avec des conséquences sociales et environnementales énormes. Le rapport mentionne que cette consommation atteindra au moins 60 milliards de tonnes en 2030.

Ces estimations reposent surtout sur la production de ciment, le seul produit utilisant du sable et du gravier qui est comptabilisé au niveau mondial. La production de ciment représente environ 10 % de l’utilisation de sable et du gravier (mais le béton environ 80 %, car le béton est formé de 10 % de ciment, de 25 % de sable et de 45 % de gravier, le reste étant de l’air et de l’eau). Le graphique ci-contre illustre l’évolution de la production mondiale de ciment (elle a triplé depuis 20 ans) et montre que la Chine en produit plus de la moitié (58,5 % en 2017). L’Inde suit avec 7 % et les États-Unis avec 2 %.

– Impacts : La réglementation étant plus laxiste dans les pays en développement et en émergence, et leurs besoins en infrastructures et en construction étant plus grands, les impacts environnementaux et sociaux de l’extraction de sable et de gravier sont énormes en Chine, en Inde, dans le reste de l’Asie, en Afrique et en Amérique du Sud (voir entre autres ce site), surtout sur les rivières, les lacs et les côtes, mais aussi sur d’autres secteurs économiques, sur les moyens de subsistance locaux et sur la biodiversité. À ces impacts s’ajoutent ceux sur la sécurité des travailleur.euses de ces secteurs et des personnes vivant dans les communautés où ces activités ont lieu (noyades, affaissements et glissements de terrain, etc.). En plus, les activités illégales dans les réserves de biodiversité et dans des aires protégées détruisent des habitats (poissons, oiseaux, espèces menacées comme les tortues et les dauphins d’eau douce, etc.).

Le rapport mentionne aussi que :

  • des rivières ont été polluées et acidifiées;
  • les inondations et les conséquences des tempêtes se sont intensifiées;
  • l’érosion des plages s’est accélérée (nuisant aussi au tourisme, activité souvent cruciale dans certaines régions);
  • des sources d’eau potable ont disparu;
  • des zones agricoles et de pêche sont devenues stériles;
  • des infrastructures ont été fragilisées.

– lacunes en matière de gouvernance : Là où l’extraction de sable et de gravier est réglementée convenablement, la réglementation est trop souvent «mal appliquée en raison de la corruption, de l’absence de surveillance ou du manque de ressources pour poursuivre les contrevenants». Comme les impacts négatifs de l’extraction se font souvent sentir dans des régions et même des pays différents des lieux d’extraction et d’utilisation, le manque de réglementation et son application déficiente génèrent parfois des conflits. Si le taux d’exportation de ces matières est en général faible, soit aux environ de 5 % de la production (ces ressources sont trop lourdes et vendues trop peu cher pour que l’exportation soit rentable), il est élevé dans certains pays, comme à Singapour (qui est prêt à payer plus cher vu l’absence de cette ressource dans son territoire), à Dubaï et en Arabie Saoudite. Les conflits provenant de ces importations favorisent les exportateurs illégaux, souvent mafieux.

Les expert.es ayant participé à ce rapport ont dégagé cinq priorités pour faire face aux lacunes en matière de gouvernance :

  • prendre conscience de l’importance de ces ressources et de leur épuisement graduel;
  • mieux connaître l’état des ressources et des réserves, et les impacts de leur extraction;
  • améliorer la transparence et la responsabilisation dans toutes les phases de sa production et de son utilisation;
  • réglementer les relations entre les intervenants et établir des normes de production;
  • établir de saines relations entre les gouvernements, les entreprises et les communautés locales.

Solutions possibles

– Éviter la consommation inutile : «La société peut utiliser plus efficacement ces ressources grâce à une meilleure planification de l’utilisation des sols et à la recherche de méthodes différentes de conception des infrastructures et des bâtiments». On pourrait ainsi éviter de construire des infrastructures inutiles, mieux entretenir les infrastructures existantes et diminuer l’utilisation du béton où cela est possible (notamment avec des infrastructures «vertes»). Le rapport fournit de nombreux exemples pour illustrer ces recommandations.

– Utiliser davantage de matériaux recyclés et alternatifs pour remplacer le sable naturel dans la construction : Le rapport fournit une liste de ces matériaux recyclés et alternatifs (il y en a beaucoup) et décrit leurs propriétés. Il les résume en mentionnant :

  • les déchets miniers et de graviers sur les chantiers;
  • l’asphalte endommagé et actuellement jeté;
  • certains types de cendres, les résidus provenant des usines d’incinération, les scories de métal, les coquilles des noix de coco (!), la sciure de bois, les déchets provenant de démolitions, de tuiles et de plastique, les pneus jetés, etc.

– Réduire les impacts de l’extraction en appliquant les normes existantes et en mettant en œuvre de meilleures pratiques : Ces normes et pratiques incluent :

  • des objectifs de développement durable;
  • des ententes internationales touchant l’extraction de sable (on en nomme une douzaine);
  • des ententes régionales sur l’environnement et sur la protection des ressources naturelles (une autre douzaine);
  • des ententes sur la gestion de l’eau potable (le rapport en cite quatre);
  • l’encadrement des entreprises d’extraction, de génie et de construction;
  • la protection des écosystèmes marins.

Au bout du compte, «sans une vision intégrée de la gouvernance, de la planification et de la gestion de ces ressources, l’extraction du sable risque de tomber entre les craques du plancher et de continuer à fonctionner avec ses pratiques informelles, voire illégales».

Pistes d’action

– Renforcer les normes et les meilleures pratiques pour lutter contre l’extraction irresponsable : Le rapport précise que ces normes et pratiques doivent être adaptées aux situations géologiques et à l’importance des impacts dans les différents lieux d’extraction. Il faut donc un cadre formé à la fois de normes et de pratiques acceptées internationalement et d’adaptations nationales, régionales et locales. «La solution pratique consistera à respecter des normes internationales, mais en adaptant localement les règles recommandées, la législation et les efforts volontaires de manière appropriée». Le rapport précise ensuite les modalités d’application de cette recommandation.

– Investir dans la quantification de la production et de la consommation de sable, dans la surveillance et dans la planification : Cette recommandation est claire : on a besoin de données fiables, on doit mieux surveiller l’extraction et il faut mieux planifier l’utilisation des réserves qui s’épuisent graduellement.

– Établir un dialogue basé sur la transparence et la responsabilisation : «La communauté internationale, les gouvernements, les industries, la société civile – toutes les parties prenantes concernées [le rapport contient une liste de onze groupes d’intervenants] – doivent participer à l’élaboration de politiques, de réglementations et d’actions volontaires constructives».

Et alors…

C’est la première partie de ce rapport qui m’a le plus intéressé, les suivantes étant quelque peu répétitives, car il est certain que les solutions possibles et les pistes d’action sont liées aux défis. J’aurais souhaité qu’elle contienne des données plus fiables, mais, c’est justement un des problèmes pour réagir correctement à la surexploitation de sable et de gravier, il manque de données, tant sur le niveau d’exploitation que sur les réserves disponibles.

Le billet de Timothy Taylor contient d’autres sources à ce sujet, même si pas totalement fiables non plus. Par exemple, le graphique ci-contre, tiré de ce texte de la revue Nature et dont les données proviennent de cette recherche, montre l’évolution passée et prévue de la demande pour le sable (sans le gravier), ainsi que celle du prix de cette ressource. La partie du haut du graphique montre que la demande de sable (ligne rouge) commence déjà à surpasser sa disponibilité (ligne jaune). La partie du bas indique, sans surprise, qu’on prévoit que le prix du sable augmentera avec la hausse de sa demande jumelée à la stagnation de son offre. Notons que le billet de Timothy Taylor contient aussi un lien menant à une étude (de 165 pages!) datant de juillet 2018 du World Wildlife Fund (WWF) sur les impacts de l’extraction de sable sur la structure des écosystèmes.

J’avais bien sûr déjà entendu parler de la surexploitation du sable, entre autres grâce à un chapitre du livre Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites à la croissance (dont j’ai parlé dans ce billet) et grâce à des documentaires et reportages sur le sujet, mais il demeure que cette question n’est pas suffisamment abordée et médiatisée compte tenu de son importance. Elle représente un des bons exemples de l’insouciance de notre espèce face à l’avenir en raison de son biais du moment présent.

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