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Les flux sur le marché du travail

7 août 2019

J’ai abordé dans de nombreux billets (notamment dans celui-ci) la confusion fréquente entre les variations de stocks d’emplois et les flux d’emplois. Par exemple, quand on lit que «l’économie a créé 248 000 nouveaux postes» au premier semestre de 2019 au Canada, on veut en fait dire qu’il s’en est créé 248 000 de plus qu’il s’en est perdu. Il s’agit d’une variation de stocks. On ne sait en fait pas combien il s’en est créé et combien il s’en est perdu. Quand je parle de ce phénomène, je ne peux que donner des exemples (il s’en est peut-être créé 1 million et perdu 752 000, mais on ne le sait pas vraiment), car Statistique Canada ne fournit pas de données sur les flux d’emplois.

Statistique Canada toutefois a publié une étude sur le sujet en janvier dernier. J’avais mis de côté cette étude d’Emmanuelle Bourbeau, intitulée La dynamique du marché du travail depuis la récession 2008-2009 et ai failli l’oublier. Pourtant, elle contient des données que je cherchais depuis longtemps.

Données et méthodologie

Il n’y a pas de méthode parfaite pour estimer les flux entrants et sortants de l’emploi, du chômage et de l’inactivité. Cette étude utilise les données de l’Enquête sur la population active (EPA). En effet, cette enquête offre l’avantage de conserver dans l’échantillon les ménages interrogés pendant six mois, en renouvelant un sixième de cet échantillon tous les mois. On peut ainsi suivre mensuellement les changements de statut sur le marché du travail entre deux mois consécutifs pour 5/6 de l’échantillon total, soit chez les ménages qui font partie de l’échantillon au cours de deux mois consécutifs. En fait, comme il arrive que des personnes ne répondent pas deux mois consécutifs, cette méthode permet d’apparier en moyenne entre 80 % et 81 % de l’échantillon initial pour la période couverte (janvier 2007 à septembre 2018). L’auteure utilise aussi une méthode développée par le Bureau of Labor Statistics des États-Unis pour «estimer les données de la rotation manquante, mais aussi les autres flux entrants et sortants (décès, migrations, jeunes qui ont 15 ans entre deux mois, etc.)».

Il faut aussi tenir compte du fait que les neuf flux étudiés (de personne occupée à personne occupée, chômeuse et inactive; de chômeuse à personne occupée, chômeuse et inactive; et d’inactive à personne occupée, chômeuse et inactive) ne comprennent que ces changements de statut entre les deux semaines de référence de deux mois qui se suivent, mais ne peuvent tenir compte des changements qui peuvent survenir entre ces deux semaines. Par exemple, une personne pourrait être en emploi lors de la semaine de référence du premier mois, tomber en chômage la semaine suivante et occuper un autre emploi deux semaines plus tard et ainsi être encore occupée lors de la semaine de référence du deuxième mois. Cette méthode ne peut pas capter les deux flux survenus entre les deux semaines de référence. De même, un changement d’emploi ne sera pas capté, car le statut de la personne sera le même (personne occupée). Cela signifie que les niveaux de flux publiés par cette étude (que l’auteure appelle d’ailleurs des flux bruts) sous-estiment quelque peu leurs niveaux totaux.

Résultats

Je ne présenterai pas ici tous les graphiques de l’étude, mais seulement ceux qui m’ont le plus intéressé. De même, l’analyse que j’en ferai sera assez différente de celle faite par l’auteure, car je m’attarderai surtout sur les niveaux moyens des flux par rapport à ceux des stocks, mais peu sur leur évolution au cours de la période, comme le fait assez en détail l’auteure. J’invite donc les personnes qui veulent en savoir plus sur le sujet à lire cette étude d’une vingtaine de pages.

– personnes occupées : Le graphique qui suit montre l’évolution de l’emploi en moyennes mobiles de six mois (ligne verte avec l’échelle de droite) et celle des flux entrants (ligne bleue) provenant des personnes qui étaient le mois précédent chômeuses (CO, soit de chômeuses à personnes occupées), ou inactives (IO, soit d’inactives à personnes occupées) et des flux sortants (ligne rouge) provenant des personnes qui étaient le mois précédent occupées et qui sont devenues chômeuses (OC, soit de personnes occupées à chômeuses) ou inactives (OI, soit de de personnes occupées à inactives).

Ce que je veux surtout souligner avec ce graphique, c’est que la différence entre les deux flux (entre les lignes bleue et rouge), qui est égale à l’augmentation ou à la baisse de l’emploi, ou ce qu’on appelle de façon abusive la création ou la perte d’emplois, ne représente en général (sauf au cours de la récession de 2008-2009, voir la zone ombrée du graphique) qu’une très faible proportion des flux entrants et sortants. Au cours de la période illustrée, les flux entrants et sortants se sont en moyenne élevés chacun à un peu moins de 620 000, tandis que les hausses et baisses moyennes ont été légèrement inférieures à 28 000. Ainsi, la hausse ou la baisse d’emploi entre un mois et un autre n’a représenté que 4,5 % du niveau des flux entrants ou sortants. Notons que pour faire ce calcul, j’ai utilisé la valeur absolue (positive ou négative) des variations d’emploi mensuelles (et non pas en moyennes mobiles de six mois comme dans l’étude, car les mouvements négatifs mensuels auraient annulé les mouvements positifs et vice-versa). Par ailleurs, les flux entrants et sortants représentaient en moyenne 3,5 % de l’emploi (620 000 sur 17,5 millions), alors que la hausse et la baisse nettes de l’emploi ne le faisaient en moyenne augmenter ou baisser que de 0,16 % (28 000 sur 17,5 millions).

Notons que, en moyenne entre janvier 2007 et septembre 2018, environ 62 % des flux sortants de l’emploi (385 000) se sont observés chez les personnes quittant un emploi pour l’inactivité (la retraite en majorité?), soit 65 % de plus que les flux sortants de l’emploi provenant des personnes occupées qui se sont retrouvées en chômage (environ 233 000). Par contre, les flux entrants furent mieux équilibrés, avec en moyenne 290 000 personnes provenant d’une situation de chômage (soit 47 % des flux entrants) et 330 000 provenant de l’inactivité (fin des études, retour sur le marché du travail, etc.). Cette dernière donnée montre que les personnes inactives sont parfois plus actives que ce qu’indique leur statut!

– chômage : Le graphique qui suit montre l’évolution du chômage en moyennes mobiles de six mois (ligne verte avec l’échelle de droite) et celle des flux entrants (ligne bleue) provenant des personnes qui étaient occupées le mois précédent (OC, soit de personnes occupées à chômeuses) ou inactives (IC, soit d’inactives à chômeuses), et des flux sortants (ligne rouge) provenant des personnes qui étaient le mois précédent chômeuses et qui sont devenues occupées (CO, soit de chômeuses à personnes occupées) ou inactives (CI, soit de chômeuses à inactives).

Encore une fois, on peut voir que les niveaux des flux entrants et sortants ont été tout au long de la période assez semblables, sauf lors de la récession de 2008-2009, alors que les flux entrants en chômage furent nettement plus élevés que les flux sortants (d’où la forte hausse de la ligne verte lors de la récession), mais que le niveau de ces flux a diminué graduellement après cette récession. Contrairement aux flux des personnes occupées qui ne représentent qu’une faible part de l’emploi (3,5 %), les flux entrants et sortants du chômage comptaient en moyenne pour environ 40 % du chômage, ce qui signifie que 40 % des personnes en chômage un mois donné ne l’étaient pas le mois précédent et ne l’étaient plus le mois suivant (pas nécessairement les mêmes!). Ajoutons que cette proportion fut assez stable au cours des 141 mois de la période, variant entre 36 et 47 %.

Les flux entrants du chômage provenant des personnes occupées ne représentaient que 45 % des flux entrants totaux, le reste provenant des personnes inactives (fin des études, retour sur le marché du travail, etc.). On voit donc à quel point on a tort d’assimiler automatiquement les chômeur.euses à des personnes qui ont perdu un emploi. De même, seulement 55 % des personnes qui ne sont plus en chômage (flux sortants) occupent un emploi le mois suivant, alors que les autres deviennent inactives (retraite forcée? Abandon de ses recherches? Notons ici que ce flux peut aussi provenir de personnes qui ont cessé de chercher un emploi par découragement, mais les données du tableau 14-10-0077-01 montrent que les personnes découragées sont relativement peu nombreuses et ne représenteraient qu’un maximum de 10 % de ce flux sortant, et fort probablement beaucoup moins que cela, car ce 10 % voudrait dire que 100 % des personnes découragées le sont depuis seulement un mois et que toutes ces personnes auraient été en chômage avant d’être découragées). On voit que la sortie du chômage est drôlement plus complexe qu’on pourrait le penser.

– inactivité : L’étude ne contient pas de graphique similaire aux deux précédents sur l’inactivité. J’en ai donc produit un, à l’aide des données sur les flux des deux précédents graphiques. J’ai toutefois dû calculer la population inactive en moyennes mobiles de six mois à l’aide des données du tableau 14-10-0287-01 de Statistique Canada.

Le graphique qui suit montre l’évolution de la population inactive en moyennes mobiles de six mois (ligne verte avec l’échelle de droite) et celle des flux entrants (ligne bleue) provenant des personnes qui étaient occupées le mois précédent (OI, soit de personnes occupées à inactives) ou en chômage (CI, soit de chômeuses à inactives), et des flux sortants (ligne rouge) provenant des personnes qui étaient le mois précédent inactives et qui sont devenues occupées (IO, soit d’inactives à personnes occupées) ou chômeuses (IC, soit d’inactives à chômeuses).

Dans ce cas, on peut voir que les flux entrants ont été tout au long de la période nettement plus élevés que les flux sortants, les flux entrants se situant en moyenne à 674 000 par rapport à des flux sortants de 620 000, un niveau plus élevé de 54 000 par mois ou de 9 %. Cet écart explique la forte hausse de la population inactive, hausse sûrement due au vieillissement de la population. Cela dit, ces flux ne représentaient que 7,1 % (flux entrants) et 6,5 % (flux sortants) du volume de personnes inactives, pourcentages encore moins élevés en 2018 (6,1 % et 5,4 %).

Les flux entrants de l’inactivité provenant des personnes occupées représentaient en moyenne 57 % des flux entrants totaux (probablement en majorité des personnes prenant leur retraite volontairement), le reste provenant des personnes en chômage (retraite forcée surtout, abandon des recherches et quelques personnes découragées). Environ 52 % des personnes qui sont devenues actives (flux sortants) occupaient un emploi le mois suivant, alors que les autres commençaient à chercher un emploi et se retrouvaient donc en chômage.

– flux totaux

Le tableau qui suit présente la moyenne des neuf flux présentés dans les sections précédentes. La partie gauche du tableau montre l’ampleur des flux et la partie droite leur proportion de la population âgée de 15 ans et plus. Si on additionne les pourcentages des flux entrants et sortants (1,0 % + 1,1 % + 0,8 % + 1,0 % + 1,3 % + 0,8 %), on obtient 6,0 %. Ce total est en fait de 6,2 % selon l’auteure, la différence s’expliquant par les arrondissements. Cela signifie que 6,2 % de la population adulte change de statut chaque mois, soit une personne sur 16. Même si on ne peut pas multiplier ce pourcentage par 12 (ce qui donnerait 74,4 %) pour estimer le pourcentage de la population qui change de statut au cours d’une année complète, car une même personne peut changer de statut plus qu’une fois par année, cela représente des flux impressionnants, d’autant plus que, je le rappelle, ces flux sont bruts et sous-estiment les flux totaux.

Et alors…

Je dois avouer avoir été surpris par les données publiées dans cette étude. Je savais que les flux étaient importants, mais pas à ce point. Les données qui m’ont le plus surpris sont celles portant sur les flux entrants et sortants du chômage. Je ne pensais pas qu’une proportion aussi élevée des chômeur.euses (40 %) quittait mensuellement ce statut ni qu’une proportion semblable y entrait. Je me doutais par contre que les flux entre l’inactivité et le chômage et l’emploi étaient importants, ayant déjà présenté deux études sur la zone grise entre le chômage et l’inactivité produites à l’aide de données portant sur le Québec et sur les États-Unis. Chose certaine, cette étude éclaire drôlement la question et remet en question quelques mythes circulant sur le marché du travail!

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