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L’écart de rémunération entre les sexes

5 septembre 2019

Statistique Canada a publié vendredi dernier une étude de Melissa Moyser intitulée Mesure et analyse de l’écart de rémunération entre les sexes : un aperçu conceptuel et méthodologique. Cette étude montre entre autres que les méthodes choisies pour mesurer cet écart peuvent faire varier grandement les résultats et que de très nombreux facteurs se conjuguent pour l’expliquer. Notons que je n’ai trouvé aucune trace de cette étude dans les médias.

Introduction

Après avoir présenté une foule de faits et de données montrant la hausse de la scolarité des femmes et de leur présence sur le marché du travail, l’évolution des programmes visant l’équité en matière d’emploi et la répartition des tâches domestiques (toujours accomplies aujourd’hui davantage par des femmes que par des hommes), l’autrice montre que les inégalités de rémunération entre les femmes et les hommes constituent «un important enjeu social, économique et politique pour au moins quatre raisons» :

  • la rémunération est un facteur déterminant du bien-être économique;
  • la contribution des femmes au revenu du ménage est de plus en plus importante;
  • ces inégalités constituent un symbole de la discrimination et de l’injustice fondées sur le sexe;
  • elles perpétuent la division du travail rémunéré et non rémunéré selon le sexe.

En conséquence, «la réduction de l’inégalité de rémunération entre les femmes et les hommes constitue une priorité, tant à l’échelle nationale qu’internationale, pour l’atteinte de l’égalité entre les sexes». Pour évaluer le niveau d’atteinte de cette priorité, on a bien sûr besoin d’indicateurs, comme le ratio de la rémunération des femmes sur celle des hommes. Or, il n’existe aucune norme internationale pour mesurer ce ratio, et les différentes méthodes utilisées donnent des résultats très différents. L’objectif de cette étude est justement «d’éclairer l’élaboration de normes internationales pour mesurer l’écart de rémunération entre les sexes en présentant diverses méthodes, de même qu’une explication des hypothèses sous-jacentes et des répercussions associées aux diverses méthodes», «d’accroître la compréhension de la signification et de l’interprétation des différentes estimations de l’écart de rémunération entre les sexes» et «de fournir diverses explications de l’écart de rémunération entre les sexes et de souligner l’importance de tenir compte du contexte». Notons que, tout en reconnaissant la complexité des questions portant sur le sexe et le genre (voir l’encadré de cette page), l’autrice utilise les données sur le sexe établi à la naissance, car ce sont les seules disponibles. Cela dit, Statistique Canada commencera à poser des questions qui tiendront compte de la diversité des genres à partir du recensement de 2021.

Mesure de l’écart de rémunération entre les sexes

L’autrice présente et analyse différentes méthodes de mesure de l’écart de rémunération entre les sexes. On peut calculer cet écart en fonction des gains totaux ou des gains horaires, utiliser des moyennes ou des médianes, les ajuster ou non selon l’âge (en utilisant par exemple le principal groupe d’âge actif, soit les personnes âgées de 25 à 54 ans), ne considérer que les personnes qui travaillent à temps plein (30 heures et plus par semaine) et à l’année (49 semaines et plus par année), inclure ou non les travailleur.euses autonomes et les étudiant.es à temps plein, et tenir compte de toute la population ou uniquement des personnes qui ont reçu une rémunération (ce qu’on fait en général). Et on ne prend pas en compte les revenus tirés du travail souterrain ni les avantages sociaux (assurances, régimes de retraite, etc.) et les autres types de rémunérations non pécuniaires liées à un emploi (utilisation de voitures d’entreprise, par exemple).

Les choix possibles de mesure de l’écart de rémunération entre les sexes font chacun ressortir des aspects différents de cet écart que l’autrice présente en détail de façon très intéressante. Par exemple, la plus grande participation des femmes au travail domestique influence non seulement leurs heures travaillées (et la fréquence du travail à temps partiel), mais aussi le revenu, les gains d’expérience et les possibilités de promotion, qui à leur tour influencent le revenu futur et les décisions de partage des tâches domestiques. À cela s’ajoute la discrimination qui renforce ce cercle vicieux. Considérer seulement les emplois à temps plein et à l’année (ou seulement le salaire horaire) ne permet pas de faire ressortir toutes les conséquences de ce processus.

Selon le choix, le ratio de la rémunération des femmes sur celle des hommes serait passé entre 1997 et 2017 :

  • de 0,63 à 0,69, si on utilise les gains annuels moyens de tou.tes les travailleur.euses;
  • de 0,69 à 0,73, si on utilise les gains annuels moyens des personnes qui travaillent à temps plein à l’année;
  • de 0,82 à 0,87, si on utilise les salaires horaires moyens de tou.tes les travailleur.euses;
  • de 0,83 à 0,89, si on utilise les salaires horaires moyens des personnes qui travaillent à temps plein à l’année.

«La critique habituellement formulée au sujet de la mesure de l’écart de rémunération entre les sexes non restrictive [celle qui compare les gains annuels de toutes les personnes occupant un emploi] est que celle-ci est «influencée» par les différences entre les sexes en ce qui concerne le nombre d’heures et de semaines travaillées. Le contre-argument est que la mesure de l’écart de rémunération entre les sexes non restrictive saisit toute la portée des répercussions financières de l’écart entre les sexes [sauf celle du taux d’emploi inférieur des femmes], alors que celles-ci découlent en partie de l’offre de main-d’œuvre inférieure des femmes par rapport à celle des hommes en raison des responsabilités familiales plus importantes qu’elles assument.»

D’ailleurs «lorsqu’une femme présente une demande pour un prêt hypothécaire ou un prêt automobile, on ne lui demande pas son salaire horaire», mais son revenu annuel! Dans ce sens, l’écart de rémunération non restrictif reflète bien mieux l’écart de «bien-être économique global». Par contre, l’écart du salaire horaire se prête mieux pour l’application de principe d’équité salariale dans un texte législatif.

L’autrice remarque que, quel que soit le type de revenu considéré, l’écart de rémunération entre les sexes s’est beaucoup plus réduit avant le milieu des années 1990 qu’après. Ainsi, le ratio de la rémunération des femmes sur celle des hommes selon les gains annuels moyens des personnes travaillant à temps plein et à l’année est passé de 0,61 à 0,73 entre 1976 et 1995, mais, malgré certains écarts annuels (dont une baisse de 0,73 à 0,67 entre 1995 et 1999), est demeuré assez stable par la suite (toujours à 0,73 en 2017). De même, ce ratio selon les salaires horaires moyens de toutes les personnes en emploi est passé de 0,68 à 0,84 entre 1976 et 1995 (0,81 en 1999), mais n’a que légèrement augmenté par la suite (0,87 en 2017).

Analyse de l’écart de rémunération entre les sexes

«Quelle que soit la mesure utilisée, l’écart de rémunération entre les sexes non ajusté traduit (…) les différences entre les sexes au chapitre de la scolarité [y compris le domaine d’études], de l’expérience de travail [y compris les absences de courte et de longue durées dues notamment à la maternité et à l’éducation des enfants], de la durée d’occupation de l’emploi, de la profession et du secteur d’activité, ainsi que la discrimination fondée sur le sexe». Pour savoir quelle est la part de cet écart qui est due spécifiquement à la discrimination (ou à d’autres facteurs non pris en compte), «il faut utiliser un contrôle statistique» qui maintient constants les effets des autres facteurs qui influencent la rémunération. On obtient ainsi des rémunérations et des écarts «ajustés».

L’autrice analyse chacun de ses facteurs. Je ne peux pas rendre compte de toutes ces analyses (même si elles sont intéressantes et pertinentes), mais je tiens à souligner que j’ai bien aimé qu’elle complète ses explications sur le concept du «plafond de verre» (rareté des femmes dans les postes de direction) avec la présentation des concepts moins connus du «tuyau percé» (diminution graduelle de la présence des femmes à mesure qu’on monte dans la hiérarchie) et du «plancher collant» (concentration des femmes dans des postes de niveau inférieur en raison de leurs moins grandes possibilités d’avancement).

Le tableau qui suit résume les résultats des calculs de l’autrice. Il présente les parts des facteurs retenus dans la variation de l’écart salarial entre les sexes chez les travailleur.euses âgé.es de 15 ans et plus entre 1997 et 2017.

Il nous montre que :

  • la variation du ratio entre le logarithme des salaires réels des femmes et des hommes a été de 0,062, cet écart étant passé de -0,196 en 1997 à -0,134 en 2017, une amélioration de 32 %;
  • 46,8 % de la baisse de l’écart de 0,062 s’explique par les facteurs retenus et 53,2 % par d’autres facteurs ou par une baisse de la discrimination (l’autrice précise que, malgré cette baisse, 70 % de l’écart restant en 2017 s’explique toujours par d’autres facteurs que ceux retenus ou par la discrimination);
  • parmi les facteurs retenus, la profession (principalement l’augmentation de la présence des femmes dans des postes de gestion et dans des emplois professionnels bien rémunérés) a été le facteur plus important (expliquant 28 % de la baisse de l’écart), suivi par la plus grande hausse de la scolarisation des femmes (13 %), la plus grande hausse de leur affiliation syndicale (11 %, en fait, surtout la baisse du taux de syndicalisation des hommes) et la hausse de leur part de l’emploi dans le secteur public (9 %);
  • certains facteurs ont ralenti la baisse de l’écart salarial, soit les secteurs d’emploi (-8 %), et l’évolution de leur âge (-5 %) et de la part de leur emploi dans les provinces où elles travaillent (-3 %, probablement en raison d’une hausse de cette part au Québec et dans les Maritimes, où la rémunération est moins élevée);
  • la hausse de la durée de l’emploi n’a eu qu’un impact mineur (+2 %).

L’autrice analyse ensuite les facteurs non retenus qui pourraient expliquer l’écart salarial restant en 2017. Il s’agit :

  • des pénalités liées à la maternité : des recherches «démontrent que l’écart de rémunération entre les sexes est pratiquement inexistant au début de l’âge adulte, mais qu’il augmente avec l’âge par la suite», que «les femmes sans enfants ont des gains plus élevés que celles ayant des enfants» et «presque égaux à ceux de leurs homologues de sexe masculin», et que «les hommes qui ont des enfants gagnent autant, sinon plus, que les hommes sans enfants». L’autrice examine ensuite plusieurs hypothèses pouvant expliquer ces pénalités subies par les femmes avec enfants.
  • des gains sacrifiés en faveur d’une souplesse dans le temps : la majeure partie de l’«écart de rémunération entre les sexes au Canada découle de l’inégalité des gains entre les femmes et les hommes au sein même des professions, par opposition à la répartition inégale des femmes et des hommes entre les professions». Certaines personnes attribuent ce phénomène, surtout dans certaines professions, à «l’importance attribuée aux longues heures de travail» et à d’autres facteurs du genre qui influencent moins les femmes qui «peuvent vouloir une plus grande souplesse dans le temps que les hommes» en raison de leurs plus grandes responsabilités familiales.
  • des traits de personnalité, des caractéristiques psychologiques et des compétences non cognitives : peu importe l’origine des différences entre les sexes sur ces facteurs (génétique ou environnement), «des études ont permis de constater que, comparativement aux hommes, les femmes accordent moins de valeur à l’argent; sont moins disposées à négocier et à rivaliser; ont une plus grande aversion au risque; ont une plus faible estime de soi; sont moins sûres d’elles; sont plus aimables». Cela dit, l’autrice souligne que des caractéristiques semblables sur ces plans «chez les femmes et les hommes peuvent être récompensées différemment sur le marché du travail». Par exemple, «les hommes touchent une prime du fait d’être désagréables», mais pas les femmes!

L’autrice mentionne ensuite qu’il faut aussi tenir compte dans l’analyse des écarts de rémunération entre les femmes et les hommes de l’évolution d’une série de caractéristiques et de conditions économiques (hausse de l’activité des femmes sur le marché du travail, inflation, récessions, changements technologiques, mondialisation, démographie, fécondité, législation, évolution sociale, emplois dans les industries du pétrole et de la finance, etc.). Elle analyse donc l’impact de l’évolution de ces caractéristiques sur ces écarts. Par exemple, la forte augmentation du taux d’activité des femmes âgées de 25 à 54 ans (de 52,3 % en 1976 à 82,9 % en 2017), alors que celui des hommes a beaucoup moins varié (de 94,5 % à 91,1 %), peut entraîner un biais de sélection chez les femmes, mais beaucoup moins chez les hommes. De même, la hausse des inégalités globales de rémunération, surtout en raison de la hausse marquée de la rémunération réelle des personnes se trouvant à l’extrémité supérieure de la répartition de la rémunération, emplois bien davantage occupés par des hommes, a aussi contribué à l’augmentation des écarts de rémunération entre les femmes et les hommes.

Et alors…

Ce billet ne rend pas justice à cette étude, puisque ses qualités reposent bien plus sur les analyses de l’autrice que sur les résultats présentés. J’ai bien sûr mentionné une partie de ces analyses, mais je n’ai pas pu toutes les présenter ni faire part de toutes les nuances apportées, même si elles sont importantes. Ces nuances sont même selon moi l’intérêt premier de cette étude. Elles montrent qu’un phénomène qu’on peut penser simple, soit l’évolution des écarts de rémunération entre les femmes et les hommes, est en fait le résultat de très nombreux facteurs dont on ne peut pas tous mesurer l’impact, même si les différences dans le temps consacré aux responsabilités familiales semblent de loin le facteur qui ressort le plus. J’espère au moins avoir donné le goût d’en savoir plus et, qui sait, de lire cette étude en entier!

4 commentaires leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    5 septembre 2019 6 h 37 min

    Fort travail méthodologique, travail phare.

    J’ai ajouté à mon blogue privé et à ma page Facebook.

    L’écart de rémunération entre les sexes « a de beaux jours devant lui » depuis toujours et pour longtemps, tant que la moitié des hommes ne donneront pas naissance à autant d’enfants que les femmes. Et encore. Aussi bien dire : « tant que les poules auront des dents et que les vaches pondront des oeufs ».

    C’est pas demain la veille que cet écart disparaîtra.

    L’éternité, c’est long ! et j’ajoute, surtout à la fin.

    Aimé par 1 personne

  2. Robert Lachance permalink
    8 septembre 2019 19 h 16 min

    Les fem.mes mieux que les hom.mes fournissent la preuve que pour une vie de qualité partagée, il n’y a pas que la hauteur de la rémunération, il y aurait aussi finalement une contribution au renouvellement s’il y a lieu en terre-mère de sa force de travail et de régénération. Directement ou indirectement, j’y tiens.

    La hauteur de la rémunération est à ma connaissance historique vraiment limitée une préoccupation légitime depuis moins d’un siècle. La colonie médiatique en est consciente et intervenante depuis moins d’une décennie. Pôvre de nous dans les années récentes et qui viennent.

    J'aime

  3. 8 septembre 2019 22 h 34 min

    Il n’y a pas que la hauteur de la rémunération, mais elle a aussi son importance, surtout quand elle est trop basse.

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  4. 7 octobre 2019 16 h 55 min

    Statistique Canada a publié ce matin une étude complémentaire à celle présentée dans ce billet, étude à laquelle l’autrice de celle-là a aussi participé :

    L’écart salarial entre les sexes au Canada : 1998 à 2018
    https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/75-004-m/75-004-m2019004-fra.pdf

    Elle développe davantage sur les facteurs qui expliquent les écarts salariaux.

    J'aime

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