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L’immigration, la criminalité et la sécurité publique

12 septembre 2019

Donald Trump associe fréquemment l’immigration à la criminalité. On sait bien qu’il s’agit d’un des nombreux «faits alternatifs» colportés par ce président, mais il est toujours intéressant de consulter des études sérieuses sur le sujet pour voir à quel point il ment. Je vais en présenter deux dans ce billet.

La première

J’ai mis de côté l’étude intitulée Is There a Connection Between Undocumented Immigrants and Crime? (Y a-t-il un lien entre les immigrants sans papiers [que j’appellerai uniquement des «sans-papiers» dans ce billet] et le crime?) de Anna Flagg en mai dernier. Elle précise en introduction que même si de nombreuses études ont montré «qu’il n’existe aucun lien de causalité entre l’immigration et le crime aux États-Unis», cela n’empêche pas des rumeurs de circuler à cet effet ou de prétendre qu’il y en a un entre les sans-papiers et le crime.

Les données sur le sujet sont plus difficiles à obtenir (ces personnes ne claironnant pas leur absence de statut), mais des données récentes permettent d’estimer le niveau de leur présence par région métropolitaine et donc d’associer cette présence avec les taux de criminalité de ces régions publiés par le FBI. Le graphique de l’image qui accompagne ce billet montre le résultat d’une de ces associations, soit celle entre les régions où il y a le plus de sans-papiers et l’évolution du taux de crimes violents entre 2007 et 2016. On peut voir que le lien est presque inexistant, voire négatif (la ligne de tendance est légèrement négative), ce qui veut dire que le taux de crime violent a diminué un peu plus que la moyenne dans les régions où il y a le plus de sans-papiers.

La relation est très similaire, même un peu plus négative, avec les crimes contre la propriété, comme le montre le graphique ci-contre. Elle est aussi soit inexistante ou légèrement négative pour les agressions, les vols, les cambriolages et les larcins, mais très légèrement positive avec les meurtres (en fait, statistiquement pas différente de zéro). L’autrice précise que le fait de se faire arrêter pour un crime mène ces immigrant.es à la déportation, ce qui constitue un désincitatif important à la criminalité.

Elle compare ensuite ces résultats avec d’autres études plus limitées (par exemple pour un seul état) et les constats demeurent les mêmes, surtout du côté du taux moins élevé de crimes contre la propriété. Elle souligne que d’autres études sont en cours et pourront fournir un lien plus direct entre les crimes et les sans-papiers. Comme le mentionne un chercheur, ces personnes «viennent généralement aux États-Unis pour trouver du travail, pas pour commettre des crimes».

La deuxième

C’est encore grâce au blogue Economist’s View de Mark Thoma que j’ai pris connaissance de cette étude la semaine dernière. Intitulée Do Immigrants Threaten U.S. Public Safety? (L’immigration menace-t-elle la sécurité publique des États-Unis), elle a été produite par Pia Orrenius et Madeline Zavodny, et publiée par la Federal Reserve Bank of Dallas, une des douze banques centrales régionales faisant partie de la banque centrale des États-Unis, soit la Réserve fédérale (FED).

Les discours portant sur les liens entre l’immigration et la criminalité ne datent pas d’hier. Par exemple, alors que le taux d’immigration aux États-Unis était à son sommet à la fin du XIXe siècle et du début du XXe, de nombreux représentants et sénateurs accusaient les pays étrangers d’encourager leurs criminels à immigrer aux États-Unis où ils formaient des mafias. Et les accusations du genre à l’endroit de l’immigration provenant du Mexique datent aussi de plus de 100 ans. Depuis l’arrivée à la présidence de Donald Trump, ces accusations ont repris de la vigueur et servent de motif pour appuyer sa politique anti-immigration et sa volonté de construire un mur entre le Mexique et les États-Unis. Pourtant, de nombreuses études contredisent ce lien entre l’immigration et la criminalité, et montrent au contraire que les régions qui accueillent le plus d’immigrant.es, y compris de sans-papiers, ont des taux de criminalité plus faibles que celles qui en accueillent moins. En plus, des mesures plus sévères pour contrer l’immigration peuvent être contre-productives sur le plan de la criminalité, en réduisant les opportunités économiques pour les immigrantes, en particulier chez les sans-papiers. Cette étude fournit un aperçu des résultats de la recherche sur les liens entre l’immigration, les mesures plus sévères pour contrer l’immigration et la criminalité.

– L’immigration et la criminalité

La théorie économique identifie deux facteurs contradictoires sur les liens entre l’immigration et la criminalité. Le fait que les immigrant.es soient moins riches, plus jeunes et en plus forte proportion des hommes devrait les inciter davantage au crime, mais les peines plus sévères (menant même à l’extradition) qu’ils et elles peuvent subir en cas de crime les portent à en commettre moins que les natif.ives. Les études empiriques tranchent sur ces effets contradictoires en montrant que les immigrant.es commettent nettement moins de crimes que les natif.ives et ont un taux d’emprisonnement beaucoup moins élevé (en fait, quatre fois moins élevé que les natif.ives pour la population âgée de 18 à 39 ans). D’autres études, toutefois moins nombreuses et plus complexes, montrent que ce constat s’applique aussi aux sans-papiers.

En plus des facteurs théoriques mentionnés plus tôt (peines plus sévères), les autrices mentionnent que la sélection des immigrant.es, la plus faible propension des criminels à émigrer, la plus grande surveillance des étranger.ères par la police et la population, et les liens familiaux et avec leur communauté plus solides peuvent aussi expliquer la plus faible propension à la criminalité des immigrant.es. D’ailleurs, les plus faibles taux de criminalité et d’emprisonnement ne s’observent plus chez les enfants des immigrant.es (deuxième génération), ceux-ci étant similaires à ceux des autres natif.ives, même si les membres de cette deuxième génération ont de bien meilleures perspectives professionnelles que leurs parents en avaient.

En plus, les études sur les taux de criminalité dans les régions où les concentrations d’immigrant.es sont les plus élevées (comme l’étude précédente) montrent non seulement des relations négatives, mais permettent de contredire une perception répandue, soit que la présence d’immigrant.es favoriserait une hausse de la criminalité chez les natif.ives (notamment parce qu’ils et elles «voleraient» les jobs des natif.ives qui seraient plus nombreux.euses en chômage). D’autres études observent que le taux de criminalité des immigrant.es est encore plus faible dans les régions où le taux d’immigrant.es reçu.es est le plus élevé et dans celles où leurs possibilités d’emploi sont les meilleures.

– Mesures plus sévères aux frontières et criminalité

Le renforcement du contrôle des frontières vise à diminuer les entrées illégales et, supposément, à réduire la criminalité venant des sans-papiers. Ces mesures ont grandement augmenté au cours des dernières années, aussi bien par l’embauche de plus de policier.ères aux frontières, que par l’installation de caméras, par la hausse de la surveillance aérienne et par l’adoption de peines plus sévères pour les personnes interceptées. Cela a fait passer le taux d’interception de sans-papiers de 40 % en 2000 à 55 % en 2015. Une des conséquences inattendues de ce renforcement est la diminution des allers-retours des sans-papiers, ces personnes préférant s’installer pour de bon aux États-Unis et même d’y faire venir les membres de leur famille. Malgré ce facteur, ces mesures, ainsi que la crise de 2008-2009, ont fait diminuer le nombre de sans-papiers vivant aux États-Unis de 12 % entre 2007 et 2016 (ou de 12,2 à 10,7 millions). Par contre, les effets sur la criminalité sont moins évidents. Les contrôles plus poussés font le bonheur des passeurs et font augmenter les crimes violents propres à cette activité (souvent aussi associée au trafic de drogues), mais n’ont eu aucun impact sur les crimes contre la propriété des sans-papiers qui ont réussi à passer.

Lois plus sévères et criminalité

Plusieurs lois ont été adoptées pour rendre l’immigration des sans-papiers plus difficile ou pour ajouter des motifs de déportation et de retrait du statut d’immigrant.e permanent.e. C’est d’ailleurs ce qui a poussé de nombreuses villes à refuser de collaborer avec les autorités fédérales pour appliquer ces lois et à devenir des «villes sanctuaires». Même si ces mesures visent souvent des sans-papiers ou d’autres immigrant.es qui ont commis des crimes, les études sur le sujet n’ont trouvé aucun impact sur le taux de criminalité des sans-papiers ou des autres immigrant.es, ni sur la sécurité publique.

Cela n’est pas étonnant, car 85 % des crimes invoqués dans l’application de ces lois sont des actes allant à l’encontre des lois d’immigration, des délits ou des infractions au code de la route. En fait, seulement 3 % de ces crimes sont violents ou majeurs. Des études mentionnent aussi que la répression porte les immigrant.es à se méfier du système de justice et à moins collaborer avec les autorités policières (moins de dénonciations et de témoignages dans le cas d’autres crimes). D’ailleurs, le taux de criminalité des immigrant.es dans les villes sanctuaires qui n’appliquent pas les lois fédérales sur l’immigration est semblable ou inférieur à celui des autres villes et à celui qui prévalait dans ces villes avant qu’elles deviennent des sanctuaires. En plus, les immigrant.es y collaborent davantage avec les autorités.

– Conclusion

L’immigration a de nombreux objectifs, dont ceux de réunir les familles, de fournir un asile aux personnes persécutées, de satisfaire aux besoins de main-d’œuvre et de soutenir la croissance économique, tout en tenant compte de la sécurité publique et nationale. Ces deux derniers objectifs ont gagné en importance aux États-Unis au cours des dernières décennies, surtout depuis les événements du 11 septembre 2001.

Dans ce contexte, les autrices trouvent normal que des mesures supplémentaires aient été adoptées depuis une vingtaine d’années pour protéger les frontières et restreindre l’arrivée d’immigrant.es illégaux.ales. Par contre, elles considèrent que certaines de ces mesures ne sont pas efficaces (comme de construire un mur ou de procéder à la déportation d’un grand nombre d’immigrant.es qui n’ont commis qu’un délit mineur) et que les ressources consacrées à leur réalisation seraient mieux utilisées pour mettre en place d’autres mesures qui pourraient avoir un impact plus grand sur la sécurité publique (comme d’accorder plus rapidement des permis de travail et le statut d’immigrant reçu pour permettre aux immigrant.es et sans-papiers d’améliorer leurs possibilités d’emploi). L’adoption de mesures inefficaces repose en grande partie sur de fausses impressions (j’ajouterais et de fausses nouvelles colportées par Donald Trump et ses semblables), alors que tous les faits démontrent que «les immigrants sont moins susceptibles de commettre des crimes que les natifs américains semblables».

Et alors…

Comme mentionné en amorce, on sait très bien que les liens que fait Trump entre l’immigration et la criminalité ne visent qu’à appuyer ses objectifs politiques et idéologiques. Cela dit, les deux études que j’ai présentées dans ce billet, surtout la deuxième, ne laissent aucun doute : les immigrant.es des États-Unis sont moins susceptibles de commettre des crimes que le reste de la population. Mais, bon, il ne faut pas s’imaginer que les faits vont entrer dans la tête des personnes qui ne veulent absolument pas entendre ce qui contredit leur idéologie et vont les convaincre qu’ils ont tort. Mais, au moins, ces études permettent aux personnes qui basent leurs opinions sur des données fiables de dépasser le stade des impressions et d’appuyer leurs décisions sur des faits réels.

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