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Le salaire minimum à New York et au Canada

18 octobre 2019

C’est en lisant en août dernier un article du Business Insider mentionnant que la hausse du salaire minimum de 7,25 $ à 15 $ à New York entre 2013 et la fin de 2018 n’a pas empêché les restaurants de cette ville de prospérer que j’ai pris connaissance de l’étude du Center for New York City Affairs qui est arrivée à cette conclusion. Pensant que les médias traditionnels en parleraient, je l’ai mise de côté, d’autant plus que j’avais présenté trois études portant sur le salaire minimum à la fin juillet. Constatant qu’ils n’en ont pas dit un mot (à ma connaissance), je crois pertinent de la présenter ici. Je compléterai ce billet avec un résumé d’une autre étude portant sur l’évolution des caractéristiques des personnes qui travaillent au salaire minimum au Canada de 1998 à 2018.

Première étude

Intitulée New York City’s $15 Minimum Wage and Restaurant Employment and Earnings (Le salaire minimum à 15,00 $ et l’emploi et les gains dans la restauration à New York ), cette étude de Lina Moe, James Parrott et Yannet Lathrop a été publiée en août 2019.

– Introduction : La campagne pour le salaire minimum à 15,00 $ fut une des plus fructueuses des dernières décennies, celui-ci ayant augmenté dans 25 États (dont sept à 15,00 $) et 40 villes, et de nombreux employeurs ayant augmenté leur salaire de base sans y être obligés par la loi. À New York, une des sept villes mentionnées, le salaire minimum est passé à 15,00 $ en décembre 2018 pour les entreprises de plus de 10 employés et les chaînes de restauration rapide, et atteindra ce niveau en décembre 2019 pour les autres entreprises. Pour les salarié.es à pourboire, il est passé de 5,00 $ à 10,00 $. Les auteur.es soulignent que la hausse du salaire minimum apporte d’autres avantages indirects, soit une «diminution des taux de violence et de négligence envers les enfants, de meilleurs résultats scolaires pour les enfants des travailleurs au salaire minimum et une amélioration générale de la santé et du bien-être» (ainsi qu’une baisse du nombre de suicides).

Même si certains groupes liés au patronat avaient prévu un désastre quand la décision de hausser le salaire minimum a été prise, la restauration a connu une croissance remarquable à New York de 2013 à 2018, période au cours de laquelle le salaire minimum a doublé (de 7,25 $ à 15,00 $), alors que cette hausse a touché 80 % des salarié.es de cette industrie. Le graphique ci-contre montre d’ailleurs que la croissance de l’emploi dans la restauration (ligne orange) à New York fut deux fois plus élevée que celle des autres industries du secteur privé (ligne bleue) de 2009 à 2018. Personnellement, je n’aurais pas fait commencer ce graphique une année de récession, car on ne peut pas savoir la part de ces deux croissances qui ne fait que compenser la baisse de l’emploi entre 2007 et 2009, mais l’écart entre les deux courbes est tel qu’il est sûrement pertinent quand même. Le plus important est de constater que la hausse du salaire minimum depuis 2013 n’a pas fait diminuer le rythme de la croissance de l’emploi dans la restauration, puisque cette croissance fut 50 % plus importante de 2013 à 2018 que dans les autres industries du secteur privé, malgré le léger ralentissement de cette croissance en 2018 (après une année de forte croissance en 2017).

– Restaurants à service complet : Dans les restaurants à service complet, l’emploi a augmenté de 35 % dans les quartiers extérieurs de New York (Brooklyn, Bronx, Queens et Staten Island) de 2013 à 2018, et de 11 % dans Manhattan (malgré une baisse de 3 % en 2018) et dans l’ensemble des États-Unis. Cela s’explique par le fait que la croissance récente de l’emploi total à New York s’est réalisée à l’extérieur de Manhattan. L’évolution du nombre de restaurants a sans surprise présenté le même profil (hausse de 26 % dans les quartiers extérieurs par rapport à 7 % à Manhattan et dans l’ensemble des États-Unis). Comme les salaires étaient 50 % plus élevés dans Manhattan que dans les quartiers extérieurs en 2013, le taux de croissance annuel moyen de ces salaires de 2013 à 2018 fut plus élevé dans ces quartiers (5,5 %) qu’à Manhattan (4,2 %) et que dans l’ensemble des États-Unis (3,9 %).

– Restaurants à service restreint : À l’inverse, l’emploi a davantage augmenté à Manhattan dans les restaurants à service restreint de 2013 à 2018 (6,2 % par année) que dans les quartiers extérieurs (3,9 %), ou que dans l’ensemble des États-Unis (3,0 %). Étrangement, le nombre de ces restaurants a connu une croissance plus élevée dans les quartiers extérieurs (22 % au total) qu’à Manhattan (16 %). Cette croissance fut de 12 % dans l’ensemble des États-Unis. Les salaires, de leur côté, ont augmenté de 6,7 % par année dans les quartiers extérieurs, de 6,1 % à Manhattan et de 3,7 % dans l’ensemble des États-Unis.

– Comparaison avec 12 grandes villes où le salaire minimum n’a pas augmenté de 2013 à 2018 : Ces villes d’au moins 500 000 habitants comprennent Dallas, Philadelphie, Atlanta et Houston. En moyenne, l’emploi dans le secteur privé a augmenté de 2013 à 2018 de 12,0 % dans ces villes (entre 5,5 et 20,0 % selon les villes), de 10,3 % dans l’ensemble des États-Unis et de 15,0 % à New York. Dans la restauration, cette hausse a été de 16,7 % dans ces villes (entre 2,7 et 35,7 %), de 13,5 % dans l’ensemble des États-Unis et de 20,3 % à New York. En fait, cette croissance (20,3 %) fut supérieure dans trois villes et inférieure dans les neuf autres. On notera que le ratio de la croissance dans la restauration par rapport à celle dans l’ensemble du secteur privé fut semblable partout : 1,35 à New York, 1,39 dans les 12 villes et 1,31 dans l’ensemble des États-Unis. Les auteur.es concluent de cette observation que «la forte hausse du salaire minimum à New York ne s’est pas traduite par une croissance plus faible de l’emploi dans la restauration que dans les grandes villes sans augmentation du salaire minimum, et la croissance plus rapide que la moyenne nationale de l’emploi dans la restauration à New York est probablement due principalement à une plus forte croissance dans le secteur privé».

Par contre, la croissance des salaires fut bien plus élevée à New York que dans ces villes soit de 27,1 % par rapport à 17,5 % dans les restaurants à service complet et de 37,0 % par rapport à 17,6 % dans les restaurants à service restreint (secteur où la proportion de la main-d’œuvre au salaire minimum est plus élevée). En fait, aucune des 12 villes n’a connu une hausse des salaires supérieure à New York, et ce, dans les deux types de restaurants.

– Facteurs expliquant la croissance de la restauration à New York : Les ventes des restaurants new-yorkais ont augmenté de 29,2 % de 2014 à 2018. Les auteur.es attribuent cette hausse à la croissance du tourisme (croissance atténuée par la hausse de la valeur du dollar des États-Unis), à l’augmentation des salaires et à la tendance des consommateur.trices à manger plus souvent à l’extérieur et à faire venir plus souvent à manger à domicile, que ce soit par téléphone, par Internet ou par des applications comme Uber Eats et Grubhub (dont les emplois ne sont pas comptabilisés dans la restauration, mais dans le transport). Les auteur.es mentionnent que ces applications nuisent toutefois à la profitabilité des restaurants en raison du niveau élevé des tarifs payés à ces services de livraison.

D’autres facteurs atténuent toutefois cette croissance, comme la hausse des loyers, surtout dans Manhattan. En raison de la hausse du salaire minimum et de celle des loyers, les prix à New York ont augmenté davantage dans la restauration (2,9 % par année en moyenne) que dans le reste de l’économie (1,3 %) depuis le début de 2014, alors qu’ils avaient augmenté à un rythme inférieur de 2009 à 2014 (1,8 % par rapport à 2,2 %). Les auteur.es font toutefois remarquer que, comme la clientèle des restaurants a en moyenne un revenu beaucoup plus élevé que le reste de la population, elle ne rechignera pas à payer un peu plus cher pour s’y sustenter, ce que semble confirmer la croissance des ventes des restaurants new-yorkais. Il et elles soulignent toutefois que, comme la hausse du salaire minimum touche de façon semblable tous les restaurants, elle ne nuit pas à la concurrence entre eux, alors qu’une forte hausse de loyers ne nuit qu’aux restaurants qui la subissent et est donc bien plus dommageable.

– Situation dans d’autres industries à bas salaires : La hausse du salaire minimum ne touche pas que la restauration. Or, la croissance de l’emploi à New York dans les soins personnels et la fabrication d’aliments a aussi dépassé celle de l’ensemble des États-Unis.

– Les salarié.es à pourboire : Se basant sur des études de chercheur.es de l’University of California, Berkeley, les auteur.es analysent la situation des salarié.es à pourboire de la restauration, notamment leur taux de pauvreté deux fois plus élevé que celui des autres salarié.es de cette industrie, l’instabilité de leur revenu, le vol de salaires et la prévalence du harcèlement sexuel, ainsi que l’impact de la hausse de leur salaire minimum au niveau de celui des autres salarié.es. Il et elles recommandent en conséquence que les gouvernements établissent le salaire minimum au même niveau pour tou.tes les salarié.es.

– Conclusion : En plus de résumer les principaux constats de l’étude, les auteur.es soulignent que si la hausse du salaire minimum n’a pas nui à la restauration sous quelque aspect que ce soit (ventes, emplois, nombre de restaurants, etc.), elle a drôlement amélioré le sort de ses salarié.es.

Deuxième étude

Intitulée Un maximum d’informations sur les travailleurs au salaire minimum : 20 ans de données, cette étude de Dominique Dionne-Simard et Jacob Miller a été publiée en septembre 2019 par Statistique Canada. Je n’ai trouvé qu’une mention de cette étude dans les médias francophones.

– Introduction : À la suite de «récentes hausses marquées du salaire minimum en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique», il devient intéressant «d’analyser les changements qui sont survenus au fil du temps dans la composition des travailleurs au salaire minimum».

– Principaux constats : La proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum au Canada s’est située entre 4,1 % et 5,2 % de 1998 à 2007, a augmenté à 7,1 % en 2010 (juste après la récession), a diminué légèrement jusqu’en 2017 (6,5 %), et est soudainement passée à 10,4 % en 2018, leur nombre augmentant de 60,7 % en un an pour atteindre 617 500 personnes, dont 77 % habitaient l’Ontario, la province avec le salaire minimum le plus élevé (14,00 $). On voit donc que le salaire des gens qui gagnaient un peu plus que le salaire minimum n’a pas nécessairement augmenté autant que celui des personnes au salaire minimum avant les hausses récentes. Cela dit, cela est peut-être dû à un délai d’ajustement, car, pour le premier semestre de 2019, la proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum au Canada est passée à 9,2 % (par rapport à 10,2 % au premier semestre de 2018). En Ontario, cette proportion est passée de 16,1 % à 11,6 % entre le premier semestre de 2018 et celui de 2019.

Cette augmentation a aussi eu des effets importants sur les caractéristiques de ces employé.es. Entre 1998 et 2018, la proportion :

  • de femmes est demeurée stable (58,8 %);
  • de jeunes âgé.es de 15 à 24 ans est passée de 60,7 à 52,3 %, et celle de personnes âgé.es de 55 ans et plus de 5,1 à 13,4 % (changement dû davantage à des facteurs démographiques que structurels, leur part dans l’emploi total étant passée de 10,0 à 21,5 %);
  • d’immigrant.es reçu.es est passée de 21,1 à 30,7 % de 2008 à 2018 (pas de données en 1998); en fait, la proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum est passée de 5,3 à 12,0 % chez les immigrant.es reçu.es, mais de 5,1 à 9,8 % chez les employé.es nés au Canada;
  • de personnes vivant seules ou sans personnes apparentées, et de chef.fes de famille monoparentales est passée de 22,7 à 25,7 %;
  • d’employé.es à temps partiel est passée de 56,5 à 54,2 %;
  • d’employé.es travaillant dans le commerce de détail est passée de 26,8 à 32,7 %, et dans l’hébergement et la restauration de 28,2 à 26,0 % (donc de 55,0 à 58,7 % au total pour ces deux industries).

Par ailleurs, le salaire minimum a augmenté bien plus rapidement que le salaire moyen de 1998 à 2018, soit de 3,5 % par année par rapport à 2,7 %. Ainsi, le ratio du salaire minimum au salaire moyen est passé de 0,41 en 1998 (0,38 en 2007) à 0,48 en 2018. En 2018, il était le plus élevé à l’Île-du-Prince-Édouard (0,52), au deuxième rang en Ontario (0,51), à 0,46 au Québec et le plus bas en Saskatchewan (0,40).

Et alors…

La première étude que j’ai présentée dans ce billet n’est pas la meilleure que j’ai lue sur les effets d’une hausse du salaire minimum. Je préfère de loin celles menées par l’équipe de l’University of California, Berkeley, dont celles que j’ai déjà présentées sur ce blogue (par exemple, voir ce billet). D’ailleurs, les auteur.es de celle-ci citent quelques-unes de ces études, dont une parmi mes préférées. Cette étude portait justement sur la décision de l’État de New York d’augmenter son salaire minimum (voir ici). Elle se distinguait surtout pour l’analyse des facteurs qui influencent l’emploi lors d’une hausse du salaire minimum. Cette analyse concluait que les effets de la hausse du salaire minimum projetée dans cet État seraient minimes, ce que l’étude que j’ai présentée ici confirme. Cela dit, cette étude demeure convaincante et contredit efficacement les chantres de malheur qui prédisent continuellement des désastres lors de chaque hausse du salaire minimum, même si ces désastres n’arrivent jamais (en tout cas, pas depuis très longtemps). Elle a aussi la qualité de présenter des données et des analyses par sous-secteur de la restauration (surtout pour la restauration à service complet et à service restreint).

La deuxième étude est pour moi davantage un document de référence qu’un document d’analyse. Cette étude demeure intéressante, car elle montre qu’en augmentant, le salaire minimum touche non seulement plus de travailleur.euses, mais des personnes ayant des profils différents et travaillant dans des milieux variés, correspondant de moins en moins au cliché des jeunes étudiant.es vivant chez leurs parents qui travaillent à temps partiel dans la restauration rapide. D’ailleurs, une donnée que je n’ai pas mentionnée dans ce billet montre que la proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum est passée de 1998 à 2018 de 3,4 à 9,4 % (près du triple!) dans les grandes entreprises (500 employé.es et plus), de 4,8 à 9,7 % dans les moyennes (20 à 499 employé.es) et de 9,7 % à 14,2 % dans les petites (moins de 20 employé.es). On est loin des emplois dans des bineries!

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