Aller au contenu principal

La langue racontée

21 octobre 2019

Avec son livre La langue racontée – S’approprier l’histoire du français, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, linguiste spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois, «nous enjoint de prendre possession de l’histoire du français, à nous l’approprier», car «la langue appartient aux gens qui la parlent, et nul ne devrait se sentir lésé dans son identité à cause de sa manière de parler».

Préface : Laurent Turcot considère que la connaissance de l’histoire permet de se libérer de nombreux carcans, et que c’est ce que permet celle du français présentée dans ce livre.

Introduction – Langue muable à usages multiples : L’autrice nous montre que la langue ne sert pas qu’à la communication, mais a aussi des rôles sociaux, identitaires, artistiques et autres, et qu’elle varie en fonction de nombreux facteurs.

1. Latinisation de la Gaule et invasions «barbares» – il est fou ce latin : Le français ne vient pas du latin classique, mais de nombreuses variétés de latin «vulgaire», dans un processus qui s’est étendu sur une longue période, avec peu d’influence du Gaulois, mais un peu plus des langues des peuples qui ont conquis la Gaule par la suite.

2. Au nom de la patrie et de la fille – «naissance» d’une langue rustique : À l’époque de Charlemagne (en fait Carolus Magnus) vers l’an 800, le latin continue d’évoluer et même les autorités ecclésiastiques s’adaptent en conséquence. L’autrice explique comment une langue, avec toutes ses variations, évolue. Elle présente aussi les premiers textes connus (datant du IXe siècle) en langue rustique romane et en langue d’oïl, que certains considèrent comme les premiers en français, alors que cette langue n’existait pas encore.

3. Du passage du latin au français, ou de la décrépitude des syllabes finales : Ce chapitre suspend la présentation chronologique de l’évolution du latin vulgaire au français pour se pencher sur l’analyse des changements internes de la langue, notamment de la syntaxe. L’autrice explique entre autres la disparition des déclinaisons (les syllabes finales du titre) et leur remplacement graduel par l’importance de la position des mots dans une phrase pour sa compréhension (je simplifie).

4. Français parce que langue du roi ou langue du roi parce que français? : L’autrice distingue les langues des dialectes (enfin, montre qu’ils ne se distinguent pas vraiment) et explique comment le dialecte parisien (pas encore le français) et sa transcription (version écrite) est devenue graduellement une norme ou un exemple à suivre. Et je ne fournirai pas la réponse à la question du titre!

5. Le XVIe siècle – luxuriance lexicale et fretinfretaillements avec l’italien : Ce n’est qu’au XVIe siècle qu’on observe les premières analyses de la forme de la langue française (là, on peut commencer à appeler cette langue ainsi, même si elle n’est pas encore une langue nationale), mais pas avant que l’italien ne l’ait influencée quelque peu (influence critiquée par les Denise Bombardier de l’époque). Le XVIe siècle est aussi «en quelque sorte le siècle de l’émancipation du français par rapport au latin».

6. Le XVIIe siècle – Malherbe et l’Académie, ou la hache et le vernis : Le XVIIe siècle, le Grand Siècle pour la France, est celui de l’épuration du français (celui de la cour, pas celui du peuple), surtout en raison de l’influence de Malherbe, de la fondation de l’Académie française en 1634 et des travaux de Vaugelas.

7. Le français en Nouvelle-France et la charge mentale des Filles du Roy : L’autrice explique pourquoi la population de la Nouvelle-France parlait français plutôt que les patois des régions d’où elle provenait, démolissant par le fait même des mythes à ce sujet. Il demeure que ce français comportait de nombreuses variations, comme c’était aussi le cas en France.

8. Le français, langue charmante, probante, géniale, prestigieuse, universelle, humaine : Le XVIIIe siècle fut «un siècle de bouleversements, tant économiques que politiques et sociaux». De façon simplifiée (pour en savoir plus, lire le livre!), on peut dire que ces bouleversements ont déplacé la norme du français de la cour à celui de la bourgeoisie et un peu à celui du peuple, notamment pour le langage technique et professionnel. Même si le français n’est toujours pas parlé partout en France (quoique l’amélioration des communications favorise l’uniformisation de la langue), elle est la langue universelle utilisée dans toutes les capitales de l’Europe. Elle sera toutefois remplacée par l’anglais par la suite.

9. Au nom de la Révolution, tu accorderas tes participes passés : C’est à partir de 1790 et de la Révolution française que le français a commencé à s’imposer pour devenir quasiment la langue commune de la France, notamment en raison de l’adoption de l’instruction publique obligatoire en français. Cela dit, il est impossible de savoir à quel niveau elle était répandue avant 1790, les sources et les preuves à cet effet n’étant pas concluantes. C’est aussi à cette époque qu’on impose des règles complexes dont le respect devient une méthode d’exclusion sociale.

10. Peuple avec histoire, littérature et insécurité : L’autrice se penche ici sur l’influence de la Conquête et de l’Acte d’union sur le français parlé au Canada qui se distingue de plus en plus de celui parlé en France, au grand désespoir des puristes. Elle conclut que «le français québécois est la variation d’une langue qui n’accepte pas la variation».

11. Tes vieux mots sont aussi vieux que mes vieux mots : Cette attitude face aux variations est à la base du mythe que le français québécois (comme s’il n’y en avait qu’un) aurait conservé plus de mots, de prononciations et de tournures datant du XVIIe siècle que le français de la France, alors que ces deux territoires en ont conservé autant, mais pas toujours les mêmes (et pas toujours les mêmes d’une région à l’autre). Et les tournures, prononciations et mots adoptés par la suite ont aussi été parfois différents.

12. Et si on regardait la bride du joual donné? : L’autrice analyse la question du joual (en fait, des différentes formes de joual) au Québec et le concept de français international.

13. L’ognon et le nénufar, pour ménager la chèvre et le chou : L’autrice explique les grandes lignes de la réforme de l’orthographe de 1990.

14. C po pcq jai po mis dapostrophe que je ne suis pas capable d’en mettre : Comme son titre l’indique de façon éloquente, ce chapitre porte sur le code de langage utilisé dans les communications instantanées. Encore une fois, l’usage l’emporte sur la norme. L’autrice aborde aussi d’autres aspects de la question, par exemple les technologies de reconnaissance de la voix basées sur l’apprentissage machine. Encore là, il est essentiel de tenir compte de la langue d’usage et des variations langagières, sinon les machines ne comprendront pas le langage utilisé par des populations de toutes les régions (et de tout âge, de toutes les classes sociales, etc.) qui parlent pourtant la même langue.

Conclusion – Tout s’aveulit, mais pour qui? : Cette conclusion, que je ne veux pas décrire trop en détail, est un plaidoyer et même un éloge à la primauté de l’usage sur les normes.

Postface : Valérie Lessard clôt ce livre avec un poème écrit sous le thème de Tout s’aveulit.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce petit livre (152 pages selon l’éditeur) se lit comme un charme. Il est tout d’abord instructif, mais aussi agréable à lire avec son humour toujours bien placé et son sarcasme justifié. Il est aussi truffé d’allusions subtiles (pas toujours expliquées, ce qui nous fait passer pour une personne brillante quand on les comprend). J’invite du même coup les personnes intéressées par ce genre de livre à lire ses deux précédents, soit La langue rapaillée (que j’ai présenté dans ce billet) et La langue affranchie (voir cet autre billet). Et, autre qualité, les 88 notes de ce livre, surtout des compléments d’information, sont en bas de page. Vive l’usage et les variations langagières!

One Comment leave one →
  1. Sylvain Bérubé permalink
    21 octobre 2019 10 h 32 min

    J’ai adoré les deux précédents ouvrages de Anne-Marie Beaudoin-Bégin et je me suis offert ce troisième volume en fin de semaine passée: bien hâte de m’y mettre!

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :