Aller au contenu principal

L’emploi qualifié et moins qualifé au Québec de 1998 à 2017

1 novembre 2019

L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a publié en octobre une étude de 119 pages de Luc Cloutier-Villeneuve intitulée L’emploi moins qualifié au Québec – caractéristiques et tendances sur le marché du travail. L’ISQ a heureusement aussi publié un communiqué de presse et un document de cinq pages présentant les faits saillants, ce qui a sûrement aidé la journaliste Lia Lévesque de la Presse canadienne à rédiger un article qui a été publié au moins dans La Presse et dans le journal Les Affaires.

Introduction

Face à la hausse de la scolarisation et du nombre d’emplois exigeant des compétences élevées, on peut se demander si les emplois dits «moins qualifiés», soit ceux «qui n’exigent pas de formation collégiale technique ou une scolarité supérieure, seraient de moins en moins la norme sur les marchés du travail». C’est entre autres ce que cette étude tente d’éclaircir. Pour ce, elle se base sur trois sources de données soit l’Enquête sur la population active (EPA) et le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) de Statistique Canada, et l’Enquête québécoise sur des conditions de travail, d’emploi et de santé et de sécurité du travail (EQCOTESST) de l’ISQ et d’autres collaborateurs. Pour plus de précision sur les aspects méthodologiques, voir les pages 14 à 16 de l’étude (et le tableau sur la structure d’agrégation de la variante des pages 22 à 24 de ce document).

La notion de qualification

Le concept de qualification peut aussi bien être abordé sous l’angle des travailleur.euses que des exigences des employeurs. L’étude en présente trois types, soit selon les activités du travail réalisé, les modes de classification des emplois basés sur la qualification et les caractéristiques des personnes (connaissances et savoirs acquis à l’école, par l’expérience de travail ou par toute autre méthode, que ce soit de façon formelle ou informelle). Les données disponibles pour analyser la qualification sont axées principalement sur une classification (la Classification nationale des professions ou CNP) et sur les caractéristiques scolaires des travailleur.euses.

La comparaison des deux types de données permet d’estimer le taux et l’ampleur de la surqualification ainsi que l’évolution de l’emploi qualifié et moins qualifié (ainsi que peu qualifié sous l’angle de la polarisation des emplois). On peut aussi analyser le passage d’emplois moins qualifiés à qualifiés (et vice-versa), suivre l’évolution des compétences utilisées, des salaires, de la couverture syndicale et des horaires (et aussi d’autres indicateurs de qualité des emplois) associés à ces emplois, et comparer ces mouvements selon l’âge et le sexe.

Les transformations du marché du travail

L’emploi (le document ne précise pas qu’il parle de l’emploi salarié) a augmenté au Québec de 33 % entre 1998 et 2017. Alors que l’emploi moins qualifié augmentait de 18 %, l’emploi qualifié connaissait une croissance de 60 %. En plus, comme le montre le graphique ci-contre, 94 % de l’augmentation de l’emploi moins qualifié s’est réalisée entre 1998 et 2004, cet emploi n’ayant augmenté que de 1 % par la suite, baissant même de 2 % entre son sommet de 2013 (2139,2 milliers) et 2017 (2103,4 milliers). La part des emplois moins qualifiés est ainsi passée de 64,5 à 57,4 %, comme on peut le voir dans le graphique qui sert d’image à ce billet. Cette part est passée entre 1998 et 2017 de 66,5 à 63,7 % chez les hommes et de 62,2 à 50,8 % chez les femmes. Cette baisse cinq fois plus forte chez les femmes (11,4 points de pourcentage par rapport à 2,2 points) s’explique en premier lieu par la plus forte proportion de femmes avec une scolarité supérieure (DEC et plus), soit 60,3 % en 2017 par rapport à 46,6 % chez les hommes et la plus forte croissance de cette proportion (de 14,1 points chez les femmes par rapport à 8,1 points chez les hommes), mais aussi par le fait que le taux de surqualification était en 2017 plus élevé chez les hommes (19,6 %) que chez les femmes (17,3 %). L’auteur précise que la baisse la plus importante de cette proportion chez les femmes s’est concrétisée chez celles âgées de 35 à 44 ans, passant de 60,6 à 38,1 %, une baisse de plus de 22 points de pourcentage (ou de 37 %).

Il montre finalement que, contrairement aux États-Unis, on n’observe pas de hausse notable de la polarisation des emplois, la part des emplois qualifiés ayant augmenté dans les emplois aussi bien de niveau professionnel que de niveau technique (de façon plus accentuée chez les femmes), et la part des emplois moins qualifiés ayant diminué à la fois dans les emplois de niveaux technique, intermédiaire et élémentaire (là aussi de façon plus accentuée chez les femmes, surtout dans ceux de niveau intermédiaire). Quant à la part des emplois de gestion, qui font partie des emplois qualifiés, elle a diminué légèrement chez les hommes et chez les femmes, un peu plus chez ces dernières.

L’offre et la demande de travail dans l’emploi qualifié et moins qualifié

En 2017, le taux d’emplois moins qualifiés :

  • était de 79 % chez les 15-24 ans, de 48 % chez les 25-44 ans, de 55 % chez les 45-54 ans et de 67 % chez les 55 ans et plus;
  • passait de 22 % chez les titulaires de diplômes d’études universitaires à 92 % chez les personnes sans diplôme d’études secondaires et était d’environ 80 % chez les diplômé.es du secondaire et de la formation professionnelle, et de 48 % chez les diplômé.es d’études collégiales;
  • était moins élevé chez les parents d’enfants âgés de moins de 18 ans (45 %) que chez ceux d’enfants âgés de plus de 18 ans (57 %) et que chez les personnes sans enfants (64 %); notons que ces taux sont sûrement liés en bonne partie aux différences d’âge de ces personnes;
  • était identique (57 %) chez les immigrant.es et les natif.ives; notons toutefois que les immigrant.es sont en moyenne plus jeunes et plus scolarisé.es que les natif.ives et devraient donc présenter un taux moins élevé d’emplois moins qualifiés;
  • était moins élevé chez les personnes avec conjoint.e (52 %) que chez celles sans conjoint.e (65 %), différences là aussi sûrement liées à l’âge de ces personnes.

En plus, toujours en 2017, ce taux était plus élevé chez les personnes travaillant à temps partiel (73 % quand il était volontaire et 65 % quand il était involontaire) que chez celles travaillant à temps plein (54 %), mais de façon surprenante assez semblable chez les personnes occupant un emploi permanent (58 %) et temporaire (56 %). Il variait toutefois de 69 % chez les personnes occupant un emploi depuis moins d’un an chez le même employeur à 51 % chez celles l’occupant depuis plus de 5 ans. Il était beaucoup plus élevé chez les personnes ayant un salaire horaire inférieur aux deux tiers de la médiane (89 %) que chez les autres (50 %). Finalement, il était près de 100 % (98,7 %) chez les personnes occupant un emploi manuel, de 65 % chez celles occupant un emploi partiellement manuel et de 32 % chez celles occupant un emploi non manuel.

Par ailleurs, le taux d’emplois moins qualifiés :

  • variait en 2017 de 68 % dans les entreprises comptant moins de 20 employé.es à 34 % dans celles en comptant 200 employé.es et plus, passant par 63 % et 53 % dans celles de 20 à 99 employé.es et de 100 à 499;
  • était de 28 % dans le secteur public et de 60 % dans le secteur privé;
  • était de 53 % dans les milieux syndiqués et de 60 % dans ceux non syndiqués (différence sûrement en lien avec le nombre d’employé.es et le secteur d’activités);
  • était de 76 % dans le secteur des biens et de 53 % dans les services;
  • atteignait un sommet de 94 % dans l’hébergement et la restauration, suivi de 86 % dans le transport, de 83 % dans la construction et de 81 % dans le commerce de détail, mais était à son plancher dans l’enseignement (13 %), suivi des services professionnels, scientifiques et techniques (16 %), des administrations publiques (26 %) et de la santé et de l’assistance sociale (34 %).

Finalement, ce taux était en 2017 le moins élevé dans les régions de l’Outaouais (50 %), de Montréal (51 %) et de la Capitale nationale (51 %), et le plus élevé dans le Centre-du-Québec (70 %), la Côte-Nord et Nord-du-Québec (67 %) et l’Abitibi-Témiscamingue (67 %).

Caractère transitoire ou permanent de l’occupation d’un emploi moins qualifié

Cette section montre que le taux d’emplois moins qualifiés des cohortes a diminué fortement chez les personnes qui étaient âgées de 15 à 19 ans en 1998 et de 34 à 38 ans en 2017 (de 90 à 43 %, soit de 90 à 53 % chez les hommes et de 90 à 34 % chez les femmes), et de 20 à 24 ans en 1998 et de 39 à 43 ans en 2017 (de 75 à 48 %, soit de 78 à 55 % chez les hommes et de 71 à 42 % chez les femmes). Ces différences furent bien moindres du côté des cohortes plus âgées, quoique ce taux aient diminué passablement chez celles qui étaient âgées de 25 à 29 ans en 1998 et de 44 à 48 ans en 2017 (de 60 à 50 %, soit de 66 à 58 % chez les hommes et de 53 à 41 % chez les femmes). Encore ici, c’est le taux de scolarité supérieure plus élevé chez les femmes qui semble expliquer la baisse plus importante de leur taux d’emplois moins qualifiés et son niveau moins élevé. Le fait que le taux d’emploi augmente fortement entre 15 et 45 ans joue aussi un rôle dans l’amélioration du taux d’emplois moins qualifiés, cette fois aussi bien du côté des hommes que des femmes.

Les salaires des emplois qualifiés et moins qualifiés

Le graphique ci-contre montre l’évolution du salaire horaire nominal (non corrigé de l’inflation) moyen («Total» dans le graphique, ligne bleu pâle), des emplois moins qualifiés (ligne bleu foncé) et des emplois qualifiés (ligne verte). Ces données permettent de constater que l’avantage salarial des emplois qualifiés sur les emplois moins qualifiés est passé de 60 % (20,45 $ et 12,75 $) en 1998 à 65 % (32,24 $ et 19,52 $) en 2017. En fait, le salaire horaire dans les emplois qualifiés a augmenté de 58 % et celui dans les emplois moins qualifiés de 53 %. On notera que le salaire horaire moyen a de son côté augmenté de 61 % (de 15,49 $ à 24,94 $), soit un pourcentage plus élevé que pour les emplois qualifiés (58 %) et moins qualifiés (53 %) en raison de l’effet de composition qui s’explique par l’augmentation de la proportion d’emplois qualifiés mieux rémunérés.

Chez les femmes, l’avantage salarial des emplois qualifiés est passé de 66 % (18,63 $ et 11,21 $) en 1998 à 74 % (30,08 $ et 17,30 $) en 2017. Le salaire horaire dans les emplois qualifiés a augmenté de 62 % et celui dans les emplois moins qualifiés de 54 %. Chez les hommes, l’avantage salarial est passé de 59 % (21,23 $ et 14,03 $) en 1998 à 65 % (35,05 $ et 22,26 $) en 2017. Le salaire horaire nominal dans les emplois qualifiés a augmenté de 58 % et celui dans les emplois moins qualifiés de 51 %. L’écart de salaire entre les hommes et les femmes est passé de 25 à 23 % dans les emplois moins qualifiés et de 19 à 17 % dans les emplois qualifiés.

Le document fournit d’autres données sur les salaires dans les emplois qualifiés et moins qualifiés selon la scolarité, le type d’emploi (gestion, professionnel, les deux niveaux techniques, intermédiaire et élémentaire), la couverture syndicale, le secteur (privé et public) et l’industrie, ainsi que par déciles de salaire horaire aux pages 53 à 60 de l’étude.

La qualité des emplois qualifiés et moins qualifiés

Dans cette section, l’auteur analyse la qualité des emplois qualifiés et non qualifiés selon «les neuf dimensions de la qualité de l’emploi [rémunération, stabilité, qualifications, heures de travail, horaire de travail, congés, assurances, régime de retraite et conditions psychologiques et physiques de travail] et les 36 indicateurs sélectionnés (…) qui y sont associés» aux pages 61 à 89. Il conclut sans surprise que «la situation des travailleurs occupant des emplois moins qualifiés est moins bonne que celle des travailleurs ayant des emplois plus qualifiés» dans huit des neuf dimensions de la qualité des emplois (avec comme exception les conditions psychologiques de travail).

En utilisant un indicateur synthétique de la qualité de l’emploi, il ajoute que la qualité des emplois moins qualifiés est meilleure chez les femmes que chez les hommes (car occupant moins souvent des emplois manuels qui sont associés à «une qualité moindre, en particulier au regard des conditions physiques de travail»), mais que c’est l’inverse pour les emplois qualifiés, et que la qualité des emplois s’améliore avec l’âge tant dans les emplois moins qualifiés que qualifiés. Il utilise aussi son indicateur synthétique selon le niveau d’études (il s’améliore, on s’en doute), le statut d’immigrant (peu de différences), la durée de l’emploi (il s’améliore), la surqualification dans les emplois moins qualifiés (bien meilleur pour les employé.es surqualifié.es, qui sont par définition plus scolarisé.es), le type de profession (bien meilleur pour les emplois non manuels), la couverture syndicale (un peu meilleur dans les emplois syndiqués), la taille de l’établissement (il s’améliore), le secteur public et privé (meilleur dans le secteur public pour les emplois moins qualifiés, mais semblable pour les emplois qualifiés), et le secteur des biens et des services (faibles différences, à l’avantage du secteur des services pour les emplois non qualifiés, mais de celui des biens pour les emplois qualifiés).

Finalement, il utilise des modèles multivariés incluant 16 variables (sexe, âge, scolarité, etc.) et effectue des régressions linéaires pour quantifier l’impact de ces variables sur la qualité de l’emploi. Les résultats sont présentés dans cinq tableaux aux pages 83 à 87, et sont expliqués dans le texte.

Les compétences mises en œuvre dans les emplois moins qualifiés

L’auteur analyse ici l’utilisation des compétences liées au traitement de l’information («littératie, numératie et technologies de l’information et des communications [TIC]») et des compétences génériques (organisation, capacité d’apprentissage, influence, coopération, etc.), compétences qui ne sont pas «directement liées aux exigences spécifiques de l’emploi occupé ou de la profession exercée», selon «trois grands regroupements : les emplois moins qualifiés occupés par des travailleurs non surqualifiés, les emplois moins qualifiés occupés par des travailleurs surqualifiés et les emplois qualifiés occupés par des travailleurs non surqualifiés». Il présente tout d’abord les résultats des compétences en littératie et en numératie utilisées en milieu de travail. Sans surprise, c’est dans les emplois qualifiés que l’utilisation de ces deux types de compétences est la plus fréquente. Elle est assez semblable pour les deux autres regroupements d’emplois (il y a des nuances, mais qui seraient longues à apporter ici). Il poursuit avec les différences entre les hommes et les femmes.

Il répète l’exercice avec 15 compétences génériques classées en cinq groupes (compétences collaboratives, d’influence, d’organisation et de planification, en résolution de problèmes et physiques, dont la dextérité), puis avec cinq compétences utilisées en informatique, soit l’utilisation du courrier électronique, d’Internet pour le travail, d’Internet pour des transactions, d’un tableur et d’un traitement de texte, et finalement avec la mise en œuvre de six stratégies d’apprentissage (prendre connaissance de nouvelles idées et envisager de les mettre en application, aller au fond des choses, apprendre de nouvelles choses, découvrir des liens entre des idées différentes ou entre elles et ce qu’on sait déjà, et se renseigner pour mieux comprendre les choses qu’on ne comprend pas).

L’auteur utilise ensuite 35 domaines de compétences professionnelles mesurés par l’O*NET (Occupational Information Network) des États-Unis pour calculer leur score selon les emplois qualifiés et moins qualifiés (les résultats sont présentés dans un tableau à la page 102). Le score est plus élevé pour les emplois qualifiés dans 28 de ces 35 domaines de compétences.

Cette section contient aussi un encadré qui fait le lien entre la satisfaction au travail et le niveau de qualification de l’emploi. Sans surprise, le niveau de satisfaction est plus élevé parmi les travailleur.euses qui occupent des emplois qualifiés et, peut-être de façon plus étonnante, est le moins élevé chez les travailleur.euses surqualifié.es, tant chez les femmes que chez les hommes.

Et alors…

Comme on a pu le remarquer, j’ai choisi de résumer davantage les dernières sections de l’étude que j’ai présentée dans ce billet. Celles-ci sont intéressantes, mais les résultats obtenus sont relativement prévisibles (quoique certains puissent étonner un peu). Malgré cela, je pense (et j’espère!) que ce billet permet de se faire une bonne idée du contenu de cette étude, ainsi que de sa complexité et des nuances qu’elle apporte sur les caractéristiques des emplois qualifiés par rapport aux emplois moins qualifiés. J’ai aussi omis certaines évolutions (entre 1998 et 2017) dans les sections précédentes, me concentrant sur les résultats les plus récents (2017). L’idée était de contenir la longueur de ce billet (qui est déjà plus long que je le voulais) et d’espérer que quelques personnes jugeront pertinent de parcourir cette étude (au moins les tableaux que j’ai mis en lien), voire de la lire.

Les points saillants, selon moi, sont l’augmentation de la part des emplois qualifiés au rythme de la hausse de la scolarisation, surtout chez les femmes, ainsi que la quasi-absence de polarisation des emplois, contrairement à ce qu’on observe aux États-Unis. Cela dit, ce serait une grave erreur de limiter les constats de cette riche étude à ces seuls points saillants!

No comments yet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :